MÉDITATION
Le jour des élections — en attendant
les journaux et les nouvelles de Paris. Aléa jacta est. — Le jeu est fait, rien ne va plus.
Et quand je pense que tous ces hommes qui ont mis aujourd'hui des bouts de papier dans des boîtes, qu'on est convenu d'appeler urnes par suite de notre éducation graBco-latine ; quand je pense que tous ces hommes se figurent qu'ils ont exercé un droit sérieux, terrible, — donner à des mandataires le pouvoir de décider du sort de leur famille et de leur pays — et qu'ils croient avoir exercé ce droit en pleine liberté ! Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ont obéi à des mots d'ordre, à des suggestions, — qu'on leur a envoyé tout faits de Paris, leurs manières de voir, leurs opinions, leurs votes; qu'ils ont nommé pour leurs représentants des hommes qu'ils ne connaissent pas, — ne tenant aucun compte ni du caractère ni des antécédents des candidats.
Mais seulement des masques qu'il leur plaît de
mettre sur leur visage.
Quand je pense que trente millions d'hommes sont assez insensés, assez bêtes pour consentir à ce que leurs intérêts les plus chers soient livrés non pas aux plus honnêtes et aux plus intelligents, mais au nombre, à la multitude. — Le suffrage dit universel, dont le moindre défaut est de n'être nullement universel , consacre ce principe accepté avec enthousiasme :
Que les soldats commanderont aux officiers, — que deux matelots prescriront la route et la manœuvre au capitaine du navire, — que Victor Hugo, doit s'incliner, et il le fait piteusement, devant deux passants qui ne savent pas lire.
Tout député est le serviteur obéissant de son portier et de son porteur d'eau, qui sont ignorants et peut-être ivrognes, mais qui possèdent la seule qualité qui compte aujourd'hui, — ils sont deux.
Les chevaux du fiacre, qui sont également deux, attèlent et mènent le cocher qui n'est qu'un.
Deux cailloux valent mieux qu'un diamant.
Deux crottins valent mieux qu'une rose.
Cela me rappelle une fois de plus une histoire que j'ai racontée dans le temps : — un voyageur traversant une « prairie » , dans le nouveau monde, — voit deux sauvages accroupis qui s'occupent trèssérieusement à une sorte de jeu avec des petits cailloux ; — il s'arrête, regarde, tâche de comprendre le jeu, — n'y réussit pas, mais néanmoins s'intéresse sans savoir pourquoi à un des joueurs tatoué
d'un soleil bleu dans le dos, — c'est le soleil bleu qui gagne, le voyageur le félicite.
— Vous êtes bien bon, répond le soleil bleu.
— Et votre jeu était intéressé?
— Je le crois fichtre bien, réplique le soleil bleu, nous vous avions vu venir de loin, et nous jouions à qui vous mangerait, -— c'est moi qui aurai cet honneur.
Non — « jamais depuis que le monde est monde », comme disent les portières, on ne s'est joué, moqué, gaussé... «fichu » d'un peuple comme on se joue, on se moque, on se gausse et se fiche du peuple français.
0 peuple français, né pour taire cercle autour de tous les marchands de thériaque, d'orviétan , de mithridate, d'onguents, de baumes, de panacées, autour de tous les charlatans faiseurs de tours, escamoteurs, ventriloques, avaleurs de sabres et d'étoupes,
C'est surtout en fait de politique que tu te montres dans tout ton éclat, ton enluminure et splendeur de badauderie, de crédulité, de gobe-moucherie.
Autrefois encore, ô peuple français, tu avais de la légèreté et de la gaieté, — tu écoutais et tu aimais et tu applaudissais les sottises, mais ça ne durait pas, tu changeais souvent et sans cesse de sottises, tu te moquais de ceux qui se moquaient de toi, — tu riais de ceux qui riaient de toi ; — mais voilà
bientôt un siècle qu'on te joue les mêmes parades, que les mêmes Gilles, Pierrot, Arlequin, Cassandre te débitent les mêmes c< boniments » et tu continues à entrer en payant dans les mêmes barraques dont tu es si souvent sorti si désappointé, si volé, si dépouillé, n'ayant d'autre ressource et d'autre consolation que de te dire: On ne m'y reprendra plus. Et on t'y reprend toujours.
Tu écoutes bénévolement ces citoyens qui par centaines, par milliers, montent sur n'importe quoi et te disent : qu'ils veulent se dévouer à tes intérêts, quitter leur famille, leur maison, leur table, leur lit, leur jardin, leur vigne, leur profession, leurs intérêts, leurs habitudes, leurs amis, leurs connaissances pour venir à Versailles s'occuper de ton bonheur ; — tu les vois ne reculer devant aucunes démarches, aucunes corvées, aucunes platitudes, aucune palinodie, aucuns mensonges, — et ajoutons devant aucune dépense, pour obtenir le droit de se sacrifier, de s'immoler.
Tout un peuple de Curtius;
Et tu ne remarques pas combien ce peuple s'est accru depuis qu'on indemnise le dévouement, depuis qu'on paye l'abnégation, — tu es encore à découvrir que tous ces gens-là n'achètent en gros que pour revendre en détail, — tu en es encore à comprendre que la députation, si on voulait l'exercer honnêtement et consciencieusement, serait une des
plus laborieuses et fatigantes corvées qui aient jamais été imposées à un homme ; — que tu devrais repousser et rejeter les candidats, par cela seul qu'ils sont candidats et demandent à faire la corvée; — que c'est toi qui devrais chercher autour de toi, dans tes rangs, — souvent dans ta retraite — des hommes honnêtes, désintéressés, intelligents, — des hommes de morale, des hommes d'étude, des hommes de cœur, — des hommes qui ne se présenteront pas, précisément parce qu'ils jugent et comprennent la grandeur des devoirs que ce mandat impose, parce qu'ils craignent de ne pouvoir le remplir au gré de l'idée qu'ils s'en font; — quelquesuns aussi, parce que, décidés à ne tirer de la position acquise aucun avantage personnel, honneurs, places, ni argent, ils ne voient aucune compensation à l'abandon d'une vie calme, paisible, consacrée aux joies de la famille, de l'étude, de la culture de leur esprit, de leur jardin, de leurs enfants.
Que c'est toi qui dois « faire les visites », te vêtir de blanc, te déclarer candidat, et aller prier les hommes qui en sont dignes, de te représenter ; en un mot, que la représentation nationale, la représentation du peuple français n'existera que du jour où il sera nécessaire de faire une loi, qui déclare l'acceptation du mandat législatif obligatoire comme le service militaire, comme le paiement de l'impôt.
Mais nous n'en sommes pas là.
Il y a quelques années, quelqu'un que je ne nommerai pas, un écrivain, reçut quelques propositions de deux points différents ; on lui offrait une candidature dans deux localités, — on l'engageait à s'y transporter, à faire imprimer et coller sur les murs des professions de foi, à provoquer des réunions tant privées que publiques pour y soutenir sa candidature, — il refusa net; — je n'ai, répondit-il, aucun désir d'être député, — je n'en tirerais aucun avantage personnel, et je devrais faire beaucoup de sacrifices ; les questions à résoudre demandent un « travail sérieux » , les séances une assiduité inexorable, — ça me dérangerait en cent façons ; — cependant je ne crois pas qu'un citoyen ait le droit de refuser un devoir, un mandat qui lui serait imposé par ses compatriotes, je ne refuserai donc pas le mandat, mais je ne solliciterai pas, je ne demanderai pas, je ne provoquerai pas les suffrages je ne ferai ni affiches, ni professions de foi, ni conférences, je ne collerai absolument rien : j'ai beaucoup écrit depuis quarante ans, et j'ai signé tout ce que j'ai écrit, — rien n'est si facile aux électeurs que de se renseigner sur ce que j'ai pensé et écrit pendant toute ma vie; — je demeure à tel endroit, ajouta-t-il, à tant d'heures de chemin de fer de chez vous; — au sortir de la gare, vous tournez à gauche et vous suivez, en tenant toujours la mer à droite, une route bordée de myrthes, de pins, de smilax, de térébinthes; vous trouverez une vieille
maison au milieu d'un jardin, planté par moi; à quelques pas de la porte, sur la grève, un bateau blanc ;
C'est là.
Si vous croyez avoir besoin de moi, vous viendrez me prier d'être votre représentant. — On le trouva impertinent et on le laissa chez lui, à son grand plaisir.
Par une spirituelle ironie de la providence qui a ses moments de gaieté, les élections se sont faites cette fois en carnaval ; — Paris « la suprême commune, » comme l'appelle Hugo, — qui, en sa qualité de néophyte, croit que la liberté d'un républicain consiste à transporter à la canaille les flagorneries adressées autrefois aux rois; Paris a vu ses maisons, ses rues, ses arbres, couverts, bariolés d'affiches de toutes couleurs.
Paris s'est déguisé en Arlequin, puis tous les masques ont défilé, crié, couru, chanté, pan talonné. — Par un autre sarcasme, les réunions les plus importantes, dites politiques, ont eu lieu à l'endroit autrefois célèbre, d'où les masques avinés, dépenaillés, exécutaient, le matin du mercredi des cendres, une sorte de danse macabre qu'on appelait « la Descente de la Courtille ». Là, des farceurs, par centaines, déguisés les uns en Jocrisse et en Cassandre; les autres en Robert-Macaire et en vendeurs de poudres et de vulnéraires s'en sont donné à cœur-
joie. — Rien n'a manqué à la fête, pas même les « engueulements traditionnels » et la récitation du catéchisme poissard.
Mais je me trompe, quand je dis que rien n'a manqué; — il a manqué et il manque le bœuf gras. — Le bœuf gras et sa célèbre promenade ont été supprimés. — En effet, par la politique qui court, il n'y aura plus que les « vaches maigres » de la Bible et « la vache enragée » de la Bohême. A voir débiter toutes ces tartines dans les assemblées appelées si gaiement « réunions privées » et dans les autres appelées « publiques » il n'est pas difficile de voir que ces tartines sont de celles que le peuple, au temps de feu son bon sens, appelait « plus de beurre que de pain ». Que l'on voit bien des gens étaler des confitures sophistiquées, poivrées, pimentées, mais qu'il manque à ces tartines une condition indispensable aux bonnes tartines, c'est qu'il y ait du pain dessous.
Voyons un peu le défilé :
Voici maître Ollivier; il était entré à l'Assemblée des représentants comme un des cinq « irréconciliables » et s'intitulait de plus le « spectre de l'Empire». Il s'est, comme on sait, réconcilié le premier; les quatre autres ne lui pardonneront jamais de les avoir prévenus.
Là, il nous a jetés dans cette guerre sinistre qu'il a commencée, comme il l'a dit publiquement, d'un
« cœur léger ». 11 avait à choisir : les républicains ni les bonapartistes ne veulent de lui. Il n'était pas exposé à céder à des agaceries, à des suggestions, à des entraînements; il s'est décidé à créer, pour lui seul, un troisième parti bonapartiste. Nous avions déjà les Rouhéristes et les Jérômistes; il constitue, à lui seul, les Olliviéristes. — Il a adressé, aux habitants du Yar, une pastorale, une idylle, de laquelle, avec des comparaisons, des tropes, empruntées aux choses de la campagne — sub tegmine fagi — il ressort que maître Ollivier n'a été ministre et ami de l'empereur que par dévouement pour la France; qu'il a été opposé à la guerre; qu'il n'est pas du tout certain, d'ailleurs, qu'il y ait eu une guerre; que les Prussiens soient entrés en France et à Paris et que nous ayons perdu l'Alsace et la Lorraine. — D'abord, avons-nous jamais eu l'Alsace et la Lorraine? — N'est-ce pas un bruit qu'ont fait courir les adulateurs de Louis XIII? — N'est-ce pas également un bruit que les ennemis de maître Ollivier ont fait courir, — et, s'il est élu, une fois à la Chambre, il saura réfuter ces calomnies et imposer silence aux calomniateurs.
Ça sera curieux à voir et à entendre, et il y a des gens qui voteront pour lui rien que pour ça.
Quand je parle de trois sectes dans le bonapartisme, c'est pour ne pas entrer dans les menus détails. — Mais enfin ce parti, comme antécédents,
nous représente trois invasions étrangères et des cadavres français éparpillés dans le monde entier; comme principe, l'élection par le suffrage libre du peuple et en même temps l'hérédité; un résultat fort semblable à celui qu'on annonce devant les baraques des foires : le produit des amours d'une carpe et d'un lapin. En effet, on compte inviter le peuple à exprimer sa volonté dans des comices, et d'avance on appelle un des candidats héritier et prince impérial — comme si on comptait tricher et jouer à coup sûr.
M. de Girardin, le « premier de nos publicistes » et « l'inflexible logicien », le leur fait bien voir et le leur dit tout net dans son journal.
En voilà encore un qui a été bien calomnié. — Beaucoup, en le voyant aujourd'hui ardent républicain, prétendent qu'en 1848 il était ardent anti-républicain ; — qu'il a contribué plus que personne à l'élection du prince Louis Bonaparte et que, contre Cavaignac, l'honnête homme qui eût institué la république; il n'a reculé ni devant les attaques les plus acharnées ni même devant un peu de calomnie.
L'Empire, qu'est-ce que c'est que ça? qu'on ne lui en parle pas. Il n'a pas oublié comment ça finit — la guerre et ses désastres — mais il a oublié, disent les susdits calomniateurs, qu'il a, plus que personne, poussé à la guerre, non-seulement par son journal, mais aussi en donnant de sa personne.
— On raconte que, à l'Opéra, il se pencha hors de sa loge, en criant : A Berlin! à Berlin!
N'a-t-on pas dit de M. Thiers, de cet « admirable et sinistre » vieillard, qui ne voit de salut pour la France que dans une république dont il serait le président, que, à diverses reprises, il a fait déporter et fusiller un très-grand nombre de républicains? Ne lui a-t-on pas prêté des opinions et des propos insensés? — Ne prétend-on pas qu'il a contribué, plus encore que M. de Girardin, à l'élection du prince Louis? — Ne prétend-on pas qu'il a dit publiquement : « La république finira toujours dans l'imbécillité ou dans le sang? » — N'a-t-on pas glissé, à propos de maître Gambetta, qu'il l'avait appelé fou furieux, et qu'il avait attribué, au gouvernement du 4 septembre, la moitié de nos pertes en territoire, en hommes et en argent? — N'a-t-on pas réussi à créer, entre M. Thiers et maître Gambetta, y comprise sa queue, un malentendu regrettable par suite duquel il a été un moment appelé sinistre vieillard et mis « hors la loi? » — N'a-t-on pas démoli sa maison?
Mais une bonne farce :
Pendant que le malentendu n'était pas éclairci, pendant que les cancans, potins et ramages circulaient encore, on a fait rebâtir la maison par les réactionnaires, et M. Thiers a gagné dessus.
Et on a bien ri à Belleville et à la place Saint- Georges.
Mais heureusement tout s'est arrangé; M. Thiers et maître Gambetta sont une paire d'amis. M. Thiers, comme Victor Hugo, occupe, après maître Garnbetta, une position subalterne, mais encore honorable dans le parti; et une fois au haut de la côte, si on voit décidément qu'on n'a plus besoin du « cheval de renfort, » comme l'appelait Eugène Pelletan, eh bien, on se contentera de le dételer et de lui fendre l'oreille comme aux chevaux des gendarmes réformés; mais on n'oubliera pas ses services, on ne l'enverra pas à l'équarrisseur.
Quant à présent, tout en le mettant à une place modeste, cependant on ne lui épargne pas les louanges, on lui en donne même que certaines gens affectent de trouver très-farces.
Exemple :
a M. Thiers ne s'est-il pas loyalement démis de ses hautes fonctions devant un simple vote du parlement » (textuel). Et que pouvait-il faire selon ces gens, devant ce simple vote, si ce n'est de se démettre?
Il pouvait appeler, autour de lui, la phalange de héros républicains avec laquelle il marche. — On sait ses aptitudes militaires.
Je vois d'ici l'armée qu'il eût pu opposer au vote de l'Assemblée :
Lui-même, le Jupiter-mouche, Assemble-nuage, comme l'appelle Homère — vE^Ar/z.spsTao — la fou-
dre à la main, monté sur Babiéca,\e cheval du Cid,
— l'aigle est en disgrâce;
Félix Pyat,aux pieds légers, — 7:00a; oyv — invulnérable excepté au talon, et si résolu qu'il ose s'exposer en les montrant sans cesse pour braver ses ennemis ;
M. Freycinet, le grand stratégiste ;
Maître Gambetta, portant à la main la Durandale de Rolland :
Et les citoyens Passe-douet, Loiseau-Pinson, Spuller, Germain Casse, Pourret, Asseline, Poney ;
Et les terribles Lyonnais : M. Barodet et sa queue
— car ces petites comètes — clii minores — ont aussi leur queue — Gouttenoire, Pollasse, Damouzin, Busqué, Silibet, Borasse, les habitués du café du Chat (voir le dernier procès de Lyon), armés de la flamberge de Renaud, de la Fusberte de Richardet; D'Argail, la lance d'Astolphe ; De la Tizonade, l'épée de Cid ; De la Balizarde de Roger, de la discipline à nœuds de Ferragus, etc.
Les divisions du parti pseudo-républicain ne sont qu'apparentes comme celles des bonapartistes ; — il est vrai que ce sont les membres de ce parti qui affirment cette touchante union, cette puissante unanimité.— Maître Gambetta a tenté de. « revisser sa queue à son échine », comme dit Victor Hugo dans Lucrèce Borgia. — Est-elle « revissée triomphalement » ? pour employer l'expression du grand poëte.
Il est permis d'en douter. Maître Gambetta est allé revoir ses amis de Belleville et causer avec eux de leurs amis de Nouméa. — Il leur a dit des choses bien remarquables qui me feraient croire que lui aussi a été calomnié. Ainsi ils auraient, lui et les autres, « saisi l'épée que l'Empire venait d'abandonner, et s'en seraient servi, de façon à nous conserver l'estime des nations. » (Textuel.)
Il paraît qu'ils se sont battus comme des lions ; presque tous sont morts et les autres sont couverts de blessures. — C'est sur des tas d'ennemis immolés qu'on a ramassé le fils de l'épicier de Cahors ; aussi, il n'hésite pas à dire : « Je n'ai jamais manqué à ma parole » et « ce que j'ai dit je l'ai fait ». Il est vrai qu'il avait juré de mourir et qu'il n'est pas mort, mais il s'en est fallu de si peu ; il est vrai qu'il avait juré fidélité aux principes de 89, mais s'il a l'air de les avoir jetés par dessus bord, c'est pour alléger le navire et diminuer son tirantd'eau.
C'est « une frime », on va les repêcher et aussi ceux de 93. On n'attend, pour cela, que le retour des amis absents.
Regardons ailleurs : — Là une république sans républicains, ici des républicains sans république, des légitimo-bonaparto-républicains, des républicobonaparto-légitimistes.
Nous sommes dans une de ces situations dont
parlait Cicéron pendant les guerres civiles qui furent la fin de la république romaine.
« On voit facilement avec qui on ne veut pas marcher, mais on ne voit pas avec qui on veut être. »
Mais puisque maître Gambetta est allé se retremper à Belleville, puisque il est allé « revisser sa queue, » parlons de cette queue de la république :
On peut la diviser en trois parties, ou trois tronçons.
Premier tronçon :
Quelques gens honnêtes, de bonne foi, peut-être malheureux, assez énergiques, mais trompés, enivrés, abêtis par la faconde des balcons, des clubs, des tavernes et la phraséologie creuse et vénéneuse de certains journaux.
Deuxième tronçon :
Des ouvriers inhabiles ou paresseux, un peu « loupeurs », un peu « pochards », un peu tapageurs, s'intitulant exclusivement les « travailleurs » et la « classe laborieuse », et reconnaissables surtout à leur absence habituelle de l'atelier et à l'horreur du travail.
Troisième tronçon :
Une horde immonde de piliers d'estaminet, de souteneurs de filles, de repris de justice, de liloux, de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, etc.
La politique sérieuse, disons mieux, le salut de la société, si cette société, malgré les apparences, doit être sauvée, exigeraient que ces trois tronçons fussent résolument séparés.
Premier tronçon :
Indulgence, soins paternels; on leur démontre leur aveuglement, on leur fait comprendre ce que disait Franklin : « Tout homme qui vous promettra de vous rendre riches et heureux par des moyens autres que le travail, la sobriété et l'économie, est un coquin qui veut vous tromper et vous exploiter. »
Et ce que Cobden, après Franklin, disait aux ouvriers anglais :
« Je serais un imposteur si je faisais espérer aux membres d'une classe quelconque qu'ils pourront améliorer leur sort en restant imprévoyants, insouciants et paresseux. »
On aiderait les membres de ce tronçon à rentrer dans la voie du travail, de l'honnêteté et du bonheur.
Deuxième tronçon :
Ce tronçon serait mis en surveillance, en quarantaine, épluché et trié avec soin ; plus tard, quelquesuns seraient réunis au premier tronçon, les autres rejetés au troisième.
Troisième tronçon :
Quant à ce tronçon, il faudrait en traiter les « vertèbres » dès à présent, en ennemis déclarés et irré-
conciliâmes de la société, et user de représailles... même préventives.
Voilà ce. qu'il faudrait faire,
Mais on ne le fera pas.
Et pendant ce temps, un certain nombre d'avides et d'ambitieux, s'il est encore des ambitieux, continueront à réunir, à ressouder les trois tronçons, et avec cette armée, monteront à l'assaut des places et surtout de l'argent et des jouissances sans travail, quittes à se cacher et à se mettre à l'abri, à renier, à repousser leurs complices, à les laisser tuer dans les rues, ou envoyer à Nouméa, quand l'insurrection est vaincue; — ou même à les fusiller et à les déporter eux-mêmes, quand l'insurrection les ayant portés au pouvoir, ils jugent que le tour est fait, qu'il n'y a pas moyen d'assouvir la faim, d'étancher la soif qu'ils ont exaspérées, deviennent conservateurs de ce qu'ils ont « conquis » et s'eiforcent de faire partie de ce qu'on appelle « les honnêtes gens ».