‹ On n'est pas des boeufsChapitre 26 sur 48 · SYSTÈME DÉCIMAL SUR LA QUESTION OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

SYSTÈME DÉCIMAL SUR LA QUESTION OUVRIÈRE

Une joie patriotique m'attendait à mon arrivée à Londres.

J'apprenais, de la source la plus autorisée, que le système décimal était enfin adopté dans tout le Royaume-Uni.

La décimalisation des poids et des mesures commencera incessamment; après quoi, on verra s'il y a lieu d'en faire autant pour ce

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que les Anglais, gens pratiques, appellent si

justement money.

On a beau être un sans-patrie et affronter en souriant le reproche en bronze du regard de la statue de Turenne, à Sedan (à toi, d'Esparbès !), tout de même, ça vous fait quelque chose, là (en prononçant le monosyllabe /à, je me frappe la poitrine à la place de ce muscle, abusivement dénommé cœur)...

Ça vous fait quelque chose Zà, dis- je, quand vous constatez l'adoption par cette vieille Albion, moins perfide encore que têtue, d'une idée aussi française que le système décimal.

J'en arrive à oublier que j'avais (ou plutôt que je n'avais plus) un grand-grand-oncle tué à Waterloo.

Pauvre bon homme!

Ce petit triomphe national, coïncidant avec la température échevelée qui sévissait à Windsor ce jour-là, nous incita à boire

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deux OU trois bouteilles de Champagne en sus de celles qu'on avait raisonnablement sablées au cours du repas.

Notre retour à Londres, le soir, s'effectua dans des conditions exceptionnelles de bonne humeur bien française et de turbulence éminemment parisienne.

Nos hurrah en l'honneur du système décimal réveillèrent bien des cottages endormis.

A peine débarqué à Calais, une autre joie m'attendait, relative aussi à ce système tant fêté.

Ces Messieurs de l'Observatoire de Paris et autres grosses légumes compétentes ont pris, assure-t-on, la mâle résolution d'appliquer le système décimal à la mesure des angles et du temps.

L'angle droit aura cent degrés, le degré cent minutes, etc.

De même pour le cadran, qui ne comptera

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plus désormais que dix heures, chaque heure ayant cent minutes, chaque minute cent secondes.

Bien qu'à la vérité ce chambardement dans l'ordre établi ne me paraisse pas très foisonneux en avantages de loutes sortes, je ne puis m'empêcher de tressaillir de joie à l'espoir de la mise en pratique de ce beau projet.

Un mauvais changement, ai-je coutume de répéter, vaut mieux qu'un bon piétinement surplace.

Le jeune ingénieur de Calais, qui me mettait au courant de ces choses, en semblait également fort joyeux.

— Sans compter, ajouta-t-il, que la mesure décimale du temps liquiderait une des plus grosses difficultés de la question ouvrière !

— Laquelle donc?

— La question des huit heures.

— J'avoue que je ne vois pas clairement...

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— C'est pourtant bien simple : les ouvriers réclament énergiquement la journée de travail de huit heures... Quand la journée totale ne comptera plus que vingt heures, rien n'empêchera les patrons de passer cette fantaisie à leurs hommes.

— Mais, pardon.,.

— Ces braves gens ne s'apercevront pas que leurs huit heures nouvelles correspondent à neuf et demie des anciennes, et le tour sera joué.

— Êtes-vous bien sûr ?

— Mais oui, mais oui! Les ouvriers ne sont pas si méchants qu'on croit...

Et le jeune ingénieur ajouta comme dans un rêve :

— Heureusement!

A propos de décorations, on m'a conté une histoire qui me semble valoir son pesant de ruban.

De plus, sachant ma manie d'exactitude, on a cru devoir me garantir la totale véracité de Panecdote.

Il y avait, une fois, un député (ou un sénateur, je ne me souviens plus), dans les environs du centre de la F'rance, qui possédait, comme grand électeur en son arrondissement, un brave homme de jardinier, nature simple et loyale.

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En dehors de nombreux services suffrageuniversels, notre parlementaire devait une infinité de petites sommes d'argent à Texcellent pépiniériste.

(Car, — triste à dire ! — on peut siéger au sein des assemblées délibératives et devoir de l'argent au monde.)

Appelons spirituellement, pour rendre plus cursif le conte, ce mandataire Amédée Duchèque, et poursuivons.

Duchèque, empêché de verser à son dévoué horticole le moindre acompte, eut l'idée de le dédommager, en honneurs.

Du dernier bien avec le gouvernement, coînme le furent toujours les ennemis de la République, Duchèque implora pour son protégé le ruban du Mérite agricole, plus connu sous le nom de poireau.

— Comment donc, mon vieux Duchèque, c'est entendu! fit le ministre d'alors, un

garçon sur qui le parti comptait beaucoup mais qui a mal tourné depuis.

Duchèque sortit de chez le haut fonctionnaire, sur les deux oreilles, bien tranquille au sujet de sa demande.

Oui, mais voilà !

Duchèque s'était trompé d'établissement.

Il avait sollicité le Mérite agricole du ministre de Tinstruction publique.

Et, au 14 Juillet suivant, ce qui devait arriver arriva :1e jardinier fut, froidement, nommé officier d'Académie.

Oh! mon dieu, la chose n'avait rien de grave en soi, et Terreur n'était pas de celles qui chahutent le rythme des évolutions cosmiques !

Du vaudeville seulement devait en ré-^ sulter.

Un soir que Duchèque rentrait chez lui.

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il trouva la carte de son fidèle jardinier,

venu à Paris par train de plaisir :

VICTOR BONGHRÉTIEN

Jardinier-pépiniériste Membre de V Académie Française

Duchèque se releva plusieurs fois, la nuit, pour en rire.

Le lendemain, les propres explications de rhomme aux fleurs éclairèrent sa religion.

D'un doigt, il désignait le ruban violet, et de Tautre :

— Merci ! balbutiait-il simplement.

— Mais, cré nom d'un chien, se tordait Duchèque, vous vous trompez ! Vous êtes officier d'Académie, vous n'êtes pas membre de TAcadémie Française !

L'autre hochait modestement la tête.

— Officier d'Académie I Mais tout le monde me blaguerait, dans le pays, moi, un humble jardinier !... Membre, simple membre, cela suffit !

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