UTILITÉ DU BOTTIN
Entrepositaires : Duval'Housset( Ernest)^, etc.
D'un air très calme, je revins m'asseoir et fixant à mon tour l'homme de Tréville :
— Excusez-moi si je me trompe, monsieur, mais ne seriez-vous pas M. Duval-Housset, entrepositaire ?
— Parfaitement, monsieur, Ernest Duval- Housset, pour vous servir.
Certes, M. Duval-Housset était épaté de se voir reconnu par deux lascars qu'il n'avait jamais rencontrés de son existence, mais c'est surtout la stupeur d'Auriol qui tenait de la frénésie :
Par quel sortilège avais-je pu deviner le nom et la profession de ce négociant en spiritueux ?
J'ajoutai :
— C'est toujours le père Roux qui est maire de Tréville?
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(J'avais à la hâte lu dans le Bottin cette mention : — Maire : M. le docteur Roux père,)
— Hélas! non. Nous avons enterré le pauvre cher homme, il y a trois mois.
— Tiens, tiens, tiens I C*était un bien brave homme, et, par-dessus le marché, un excellent médecin. Quand je tombai si gravement malade à Tréville, il me soigna et me remit sur pied en moins de quinze jours.
— On ne le remplacera pas de sitôt, cet homme-là!
Auriol avait fini, tout de même, par éventer mon stratagème.
Lui aussi s'absenta, revint bientôt, et notre conversation continua à rouler sur Tréville-sur-Meuse et ses habitants.
Duval-Housset n'en croyait plus ses oreilles.
UTILITÉ DU BOTTIN i3
— Nom d'un chien! s'écria-t-il. Vous connaissez les gens de Tréville mieux que moi qui y suis né et qui Thabite depuis quarantecinq ans !
Et nous continuions :
— Et Jobert, le coutelier, comment va-til ? Et Durandeau, est-il toujours vétérinaire? Et la veuve Lebedel? Est-ce toujours elle qui tient l'hôtel de la Poste? etc., etc.
Bref, les deux feuilles du Bottin concernant Tréville y passèrent. (Auriol, moderne vandale, les avait obtenues d'un délicat coup de canif et, très généreusement, m'en avait passé une.)
Duval-Housset, enchanté, nous payait des bocks — oh I bien vite absorbés ! — car il faisait chaud (Tai-je dit plus haut?) et rien n'altère comme de parler d'un pays qu'on n'a jamais vu.
La petite fête se termina par un excellent
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dîner que Duval-Housset tint absolument à
nous offrir.
On porta la santé de tous les compatriotes de notre nouvel ami,, et, le soir, vers minuit, si quelqu'un avait voulu nous prétendre, à Auriol et à moi, que nous n'étions pas au mieux avec toute la population de Trévillesur-Meuse, ce quidam aurait passé un mauvais quart d'heure.
Parmi toutes les désopilantes aventures survenues à mon ami Léon Dumachin, au cours de son voyage de noces, voici celle que je préfère :
— Après deux ou trois jours passés à Munich — c'est mon ami Léon Dumachin qui parle — après deux ou trois, dis-je, jours passés à Munich, nous annonçâmes notre départ pour ce petit délicieux pays de Kleinberg.
Un excellent homme, devant qui j'avais émis cette détermination, me regarda, re-
garda ma jeune femme, et, tout à coup, se mit à ressentir une allégresse muette, mais énorme, une allégresse qui secouait son bon gros ventre de Bavarois choucroutard.
— Quoi? m'informai-je, qu'y a-t-il donc de si comique à ce que nous partions, ma femme et moi, pour Kleinberg?
— Vous allez à Kleinberg, répondit le voleur de pendules [style patriote), et vous descendez sans doute à Tauberge des Trois- Rois?
— C'est, en effet, celle qu'on nous a indiquée.
— Et, à Tauberge des Trois-Rois, on vous donnera certainement la belle grandechambre du premier?
— Je ne sais pas.
— Moi, je sais... C'est la chambre qu'on réserve toujours aux jeunes ménages, en évident voyage de noces.
— Ah!
— Parfaitement!... Eh bien ! méfiez-vous du bouchon.
— Le bouchon !... Quel bouchon?
— Comment, vous ne connaissez pas la petite plaisanterie du bouchon?
— Je vous avoue...
Ce vieux excellent bourgeois de Munich — car il était excellent — me raconta le coup du bouchon.
La chambre en question, celle qu'à l'auberge des Trois-Rois on réserve aux jeunes ménages, est garnie d'un lit qui est précisément situé juste au-dessus d'une petite salle du rez-de-chaussée, laquelle sert d'estaminet privé où, le soir, viennent s abreuver, toujours les mêmes, quelques braves commerçants de Kleinberg. *
Au sommier du lit est attachée une ficelle qui, passant à travers un trou pratiqué dans
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le parquet, pend dans la petite salle du dessous.
Au bout de la ficelle, un bouchon.
Vous devinez la suite, n'est ce pas ?
Le moindre mouvement du sommier agite la ficelle et se traduit, en bas, par une saltation plus ou moins désordonnée du bouchon.
Voyez-vous d'ici la tête des calmes bourgeois de Kleinberg, buvant et fumant toute la soirée^ sans quitter des yeux le folâtre morceau de liège !
D'abord, petit mouvement, quand la dame se couche.
Et puis, plus gros mouvement, quand c'est le monsieur.
Et puis... le reste.
Des fois, paraît-il, le spectacle de ce bouchon gambilleur est tellement passionnant que les buveurs de bière des Trois-Kois ne s'en détachent qu'au petit jour.
Je remerciai vivement mon obligeant vainqueur de sa révélation, et me promis d'échapper aux indiscrets constats des Kleinbergeois.
D'autre part, je ne me sentais pas le droit de priver ces braves gens d'une innocente distraction qui, en somme, ne fait de tort à personne.
Et j'imaginai un truc, un véritable truc d'azur, dont, à l'heure qu'il est, je me sens encore tout fier.
Les choses se passèrent comme il était prévu.
Arrivé à l'auberge des Trois- Rois, le soir, je m'aperçus, d'un rapide coup d'oeil, que la chambre à nous donnée était bien la chambre au-dessus de la petite salle.
Un autre coup d'oeil plus rapide encore
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me révéla la présence de la ficelle transmetteuse.
Je pensai au bouchon momentanément immobile, mais prêt aux plus fous chahuts.
Je vis, dans mon imagination, les bonnes têtes des gens de Kleinberg doublement réjouis à ridée que c'étaient des Français qui allaient leur donner la comédie, ce soir.
A la grande stupeur d^Amélie, qui ne savait rien, je me mis à plat ventre, muni d'une paire de ciseaux et de notre réveille -matin de voyage.
Usant de mille précautions pour éviter tout mouvement intempestif à la ficelle, je la coupai, cette ficelle, et en attachai le bout à l'extrémité de l'aiguille des minutes de ma petite horloge, que je plaçai au bord du trou.
Et voilà !
Comprenez-vous ?
Et voyez-vous d'ici la tête de ces braves
gens, en bas, avec leurs pots de grès et leurs pipes de porcelaine, assistant froidement à la montée et à la descente de leur bouchon !
Que se passa-t-il en Tâme de ces Allemands ? je l'ignore.
A six heures du matin, parait-il, tout Kleinberg, les yeux démesurément fixés sur le bouchon, était encore dans l'estaminet.
Peut-être, ajouta mon ami Léon Dumachin, conclurent-ils que la fameuse furïa francese n'était plus qu'un vain mot.