‹ On n'est pas des boeufsChapitre 9 sur 48 · L'ARC-EN-CIEL HUMAIN · texte numérisé non relu

L'ARC-EN-CIEL HUMAIN

Ils avaient formé une Société secrète composée de treize membres dont chacun s'était affublé, non seulement d'un sobriquet, mais encore d'un numéro d'ordre, aQn d'éviter des confusions toujours désagréables.

Voici comment se désignaient entre eux ces treize mystérieux lascars :

Kelk I, Douzaine II, Leudet III, Delhi IV, Toiturand V, Double VI, Lapin VII,

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Pitt VIII, Dupont IX, Lapin X (qu'il ne faut pas confondre avec Lapin VII), Alph XI, Tout XII et Léon XIIL

Pour que mon récit soit de quelque piquant, sept membres de Tassociation suffisent largement. Je dirai même que les six autres ne pourraient qu'encombrer cette histoire et la délotir de son passionnant intérêt.

Admettons donc que, pendant toute la durée de Tanecdote, MM. Pitt VIII, Dupont IX^ Lapin X (qu'il ne faut pas confondre avec Lapin VII), Alph XI, Tout XII et Léon XIII, prennent Tair sur le wharf de Majunga.

Les sept premiers, un matin qu'ils se promenaient dans les bois de Vaucresson, rencontrèrent une jeune femme, belle comme le jour, dont ils devinrent éperdument amoureux.

Un des statuts de leur Société stipulait que

l'arg-en-ciel humain 51 chacun d'eux, et simultanément, pouvait viser la même proie. En cas de succès, la proie appartenait au seul conquérant, et les autres devaient se retirer avec la plus exquise discrétion.

Les choses se passèrent conformément aux statuts.

Tous, chacun de son côté, partirent pour la chasse au cœur.

La jeune personne, belle comme le jour, habitait une villa voisine, en compagnie de son mari, un sordide vieillard, enrichi dans le commerce des cercueils d'occasion.

Le choix de la jeune personne s'accomplit aussi rapidement que la décence le permet à une honnête femme : trois jours après la rencontre, notre ami Kelk I embrassait la jolie dame derrière Toreille, à une petite place qu'elle avait très douce.

(Le baiser derrière Toreille doit être pris

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ici dans un sens largement symbolique.)

Le soir, en arrivant au dîner, les six compagnons de Kelk I s'aperçurent sans peine que la flamme de ce dernier venait d'être couronnée.

Tous alors éprouvèrent des sentiments qui différaient selon leur complexion.

Et Kelk I, pourtant habitué à bien des surprises, poussa un cri d'ahurissement.

Ce n'était plus des faces humaines qu'il avait devant lui , mais un véritable arc-en-ciel.

Lapin VII, nature violente et coléreuse, était, rouge de fureur.

Toiturand V, homme vil, sans cesse torturé par la plus basse envie, était devenu jaune.

Double VI, lui, se sentait partagé entre ces deux sentiments, colère et envie. Le rouge de la colère se combinait avec le jaune de l'envie. De Torange en résultait.

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Le livide de la terreur teintait la physionomie de Delhi IV, le Persan poltron. Il en était vert.

(Disons tout de suite, pour expliquer cette terreur, que Delhi IV avait rencontré Kelkl dans les parages de la villa d*amour et qu'il avait vu luire le menaçant poignard du compagnon.)

Quant à Leudet III et Douzaine II, le sentiment qui dominait en leur âme, c'était la stupeur devant l'affaire si vite dans le sac, si j'ose m'exprimer ainsi.

Ils en étaient bleus !

Douzaine II, surtout, qui en était indigo!

Kelk I ne revenait pas de son admiration ! Les numéros d'ordre de ses amis s'arrangeaient précisément selon leurs nuances respectives.

— Mettez-vous sur un rang, leur dit-il.

Et longtemps, il prit plaisir à contempler

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ces faciès indigo, bleu, vert, jaune, orange,

rouge.

— C'est vraiment dommage, déplora-t-il, que manque le violet.

Mais, s'apercevant soudain dans une glace, il poussa un cri : il était violet, lui, et d'un violet épiscopal et superbe !

Comment était-il devenu violet?

Oh! mon Dieu, c'était bien simple.

En sortant de chez sa belle, la pourpre du triomphe éclatait sur son teint^ et aussi l'écarlate du plaisir.

La vue de ses compagnons, si étrangement multicolores, lui procura une bien légitime stupeur.

Il en devint bleu...

Sans cesser, bien entendu, d'être rouge. De sorte qu'il était violet.

Et la série se trouva complète.

LES BALLONS HORO-OAPTIFS

C'est à vous dégoûter de quitter Paris!

On n'est pas plutôt rentré, qu'on constate que les gens ont profité de votre absence pour enlever mille de ces objets familiers dont chacun vous est un souvenir.

C'est ainsi que je me suis aperçu, hier, de la disparition de l'horloge pneumatique naguère sise en face de la Madeleine, en haut de la rue Royale.

Je chérissais cette horloge plus que bien des montres ancestrales, et jamais l'idée ne me hanta de la porter au clou, ce qui m'ad-

vint parfois à l'égard desdites bassinoires.

Pourquoi m'étais-je attaché à ce cadran public plutôt qu'à tout autre? Saura-t-on jamais?

Sait-on jamais pourquoi on aime les gens?

Non. Eh bien ! Pour les objets, c'est la même chose.

Je me suis aperçu, d'ailleurs, que d'autres horloges pneumatiques ont disparu sous la pioche du démolisseur pour être remplacées par de grands serins de candélabres électriques.

Si on continue, bientôt, ce n'est pas seulement pour les braves qu'il n'y aura pas d'heure, mais aussi pour les natures timorées et incombatives. ,

Il y a bien un expédient orléaniste, comme dirait Clémenceau, c'est que chacun ait sa montre.

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