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moment du siècle oîi cette industrie, auparavant très prospère, subit une crise redoutable. On prétend qu a Tours, avant les guerres civiles, 40 000 personnes Vivaient du travail des soies, et qu'il y avait à Lyon, sous Henri II, 7 000 métiers*. Provins possédait 1 800 métiers à draps. On comptait à Rouen plus de 10000 ouvriers drapiers. A Amiens, en 1578, réchevinage se plaint que 5 à 6 000 ouvriers sayetiers soient réduits à chômer ou à vivre d'aumônes* : comme le travail n'est pas complètement interrompu, on doit admettre qu'au temps de sa prospérité Amiens comptait, pour la seule industrie de la sayetterie, 8 ou 10000 ouvriers. Même si ces chiffres sont exagérés, une fraction déjà considérable de la population des villes vit du travail de ses mains.
Quels étaient alors les rapports entre le capital et le travail?
A mesure que l'on avance dans l'histoire du xv® et du XVI® siècle, le régime corporatif apparaît de plus en plus comme une institution en décadence. En petit, il se produit durant ces deux siècles une révolution analogue à celle qui a marqué, de nos jours, le développement de la grande industrie. La facilité croissante des communications ne permet plus aux villes jurées de se défendre efficacement contre la concurrence du travail libre. L'accroissement de la produc- Ikm-el l'activité des échanges ne permettent plus de
* Fagniez^ Economie sociale de la France sous Henri IV.
> Leyasseur, t. II, p. 49. — Le nombre considérable d'ouvriers que nous voyons prendre part aux mouvements religieux du xvi* siècle et de ceux qui s'enfuient à l'étranger pour éviter la persécution monlre que nous avons affaire à une classe très étendue.
XXXYl OUVRIERS DU TEMPS PASSÉ
devenir patron à qui ne possède pas un piBtit capital > jusque-là il suffisait presque d'être reçu maître pour pouvoir exercer réellement la maîtrise ; maintenant, après avoir conquis le droit d'ouvrir un atelier, il faut encore en trouver les moyens. On voit des maîtres rester ouvriers, et d'anciens maîtres, que la vieillesse a rendus misérables, rentrer au service d'un confrère. Les procédés industriels se perfectionnent; des industries nouvelles se créent, qui sont déjà, Fimprimerie ou la soierie par exemple, des industries mécaniques ; pour s'établir, ce n'est plus assez de quelques outils, d'une échoppe, de quelques marchandises; il faut un matériel coûteux, des approvisionnements, un fonds de roulement, une armée d'ouvriers. C'est le capitalisme qui naît.
Cette évolution est accélérée, surtout dans le second tiers du xvi® siècle, par l'afflux subit en Europe d'une quantité énorme de métaux précieux; révolution éminemment favorable aux industriels, puisqu'elle aura pour résultat une hausse immédiate des produits ouvrés. Le revenu du capital foncier, fixé immuablement en un chiffre nominalement invariable, décroît en réalité de jour en jour ; au contraire, le revenu du capital industriel s'élève à des taux de plus en plus considérables. Ce n'est pas seulement le prix des produits qui monte ; c'est, grâce à l'ordre remis dans le royaume par la forte main du roi, à la sécurité rendue à tous, c'est la clientèle qui s'étend, et le pouvoii d'achat de cette clientèle qui augmente; ce sont les prix des transports et les risques d'assurance qui diminuent. Les matières premières, en raison de la
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lenteur ej de, l'organisation encore défectueuse des transports, ne peuvent avoir alors un marché aussi étendu que les produits ouwés, parce qu'elles ne sont pas susceptibles de se conserver aussi longtemps durant de longs voyages et parce qu'elles représentent une moindre valeur &ous un poids plus lourd ; aussi leur prix ne monte-t-il pas dans les mêmes proportions que celui des produits, et par suite la marge entre le prix de revient et le prix de vente de ces derniers reste considérable.
Une seule chose aurait pu restreindre les bénéfices du patronat Si les lois économiques avaient joué librement, la révolution sociale qui se produisait à cette époque aurait dû avoir pour résultat, en même temps qu'une hausse des prix, une hausse des salaires. Il y eut alors, entre les maîtres, une sorte d'entente spontanée pour réserver au seul patronat les bénéfices de. la révolution. Il s'agissait de maintenir les salaires aussi près que possible du taux ancien, de façon à accroître indéfiniment la distance entre le prix de revient et le prix de vente des produits. Pour arriver à ce résultat, il fallait limiter la concurrence, empêcher les ouvriers de s'installer maîtres et de faire travailler dans d'autres conditions que la généralité du patronat. Si des ouvriers trop mal payés pouvaient trouver des conditions plus favorables soit dans un autre métier de la même ville, soit dans la môme industrie mais dans une ville différente, tout le système croulait ; la jaré faction des bras aurait amené, en vertu de la loi de l'offre et de la demande, la hausse du prix de la main-d'œuvre dans les villes jurées.
Contre les revendications ouvrières, les maîtres trouvent un appui dans les pouvoirs publics, municipalité ou royauté, qui, désirant sauver à tout prix une institution gui se meurt, restreignent le droit de coalition, étendent le système des jurandes, fixent un taux maximum des salaires. Aux époques de prospérité, quand il y a une offre surabondante du travail, l'autorité intervient simplement pour imposer aux sans-travail le labeur forcé, sur de véritables chantiers municipaux ou nationaux. Si, au contraire, les bras «ont peu nombreux, on empêche les ouvriers de profiter de la raréfaction de la main-d'œuvre pour se faire payer davantage.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que des conflits, des grèves éclatent, et que les ouvriers essaient, dès iors, de résoudre la question sociale par la violence. A Lyon, à la suite d une famine, « s élevèrent un tas de populaire et se nommèrent artisans '^ ». Cette « secte artisane », formidable association des petits, s'oppose aux « plus gros », comme dans les villes d'Italie le popolo minuto se révolte contre le popolo a^asso. Le roi, en 1520, leur défend de prendre ce litre collectif d' « artisans de Lyon ». Mais ils conservent secrètement leur organisation, et, en 1529, à la suite d'une nouvelle famine, ils font une révolution. Des affiches posées aux places et aux carrefours convoquent le peuple, à jour dit, sur la place des Cordeliers. Au son du toscin, 2000 émeutiers, dont 200 femmes, pillent les maisons des consuls et des
* Voy. Revue hisL, 1896, p. 265.