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HISTOIRE DUNE GRÈVE AU XYI° SIÈCLE

le roi en faisait sortir l'édit « perpétuel et irrévocable » de Gaillon, en mai 1571 ^

Dans les articles présentés au sénéchal, dans les audiences du Conseil privé (où furent ouïs. le Procureur de la sénéchaussée et les délégués des consuls, mais non. ceux des ouvriers), l'imprimerie, surtout rimprimerie lyonnaise, se plaignit de nouveau d'être acculée à la ruine. Les libraires qui avaient Thabitude de faire imprimer à Lyon « sont contraints faire imprimer hors notre Royaume la meilleure partie de leurs livres ; puis, sous une première feuille qu'ils font faire avec leurs nom et marque, les vendent, et à meilleur marché que s'ils étaient imprimés en notre royaume ».

Pourquoi les frais d'impression sont-ils devenus plus élevés en France que dans les autres pays pourvus d'ateliers typographiques, Allemagne, Flandre, Italie ? Cela tient, à en croire les avocats du patronat, à deux causes principales : d'abord au renchérissement du papier; ensuite et surtout, à la conduite des ouvriers, qui ne se sont nullement conformés aux prescriptions, cependant si impératives, de TÉdit de 1544. Il est impossible, disent-ils, de satisfaire les compagnons « de vivres, gages et salaires », plus difficile encore « de les tenir en devoir ». Malgré les peines portées, par la grande ordonnance de Villers-Cotterets et par tous les édits spéciaux à rimprimerie, contre les coalitions, ils ont persisté à « user de divers monopoles et complots qu'ils font ensemblement ». Le roi a eu beau décider que les ouvriers qui auraient commencé un travail n'auraient plus le droit de quitter la presse avant l'achèvement de ce travail, les compagnons sont les plus forts. Et « il est impossible

(1) FoDtanon, t. IV, p. 473. Arch. du Rhône (Sénéch.), reg. 1571-73.

aux notables marchands... de s'assurer que ce qui aurait été commencé par tels imprimeurs mal obéissants à nos édits soit parachevé ». Par suite, les maîtres n'osent plus entreprendre de longs labeurs, et la crise s'aggrave de Jour en jour. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans ses 18 premiers articles, le nouvel édit reproduit textuellement quelques-unes des prescriptions contenues dans les 17 articles de TÉdit de 1539 : interdiction des coalitions, du port d'armes, des confréries, des banquets (spécialement pour entrée et issue d'apprentissage) : défense aux compagnons de laisser l'œuvre sous prétexte que leur maître en cède une part à l'un de ses confrères ; défense de travailler aux jours de fêtes et de se reposer en dehors des fêtes chômées ; obligation pour le compagnon de donner congé huit jours avant Tachèvement du labeur, et droit pour le maître de remplacer sans délai l'ouvrier mutin, etc.

Les seules modifications apportées à ces articles ont pour effet d'aggraver encore la situation de l'ouvrier. L'article 6 ( ancien 5), à côté de l'interdiction du trie (de la grève), énonce l'interdiction de « faire journée blanche », c'est-à-dire de se donner un jour de vacances : dans un cas comme dans l'autre, les compagnons seront frappés d'une retenue de salaire égale au dommage subi par le maître. Le compagnon qui changera d'atelier (art. 45, ancien 14) ne pourra trouver à se placer que s'il présente un certificat de son ancien maître.

Sur les articles 9 et 10 (salaires), les ouvriers, en 1539-1544, avaient en somme obtenu gain de cause : les maîtres voulaient, au lieu de les nourrir, leur payer uniquement leurs salaires en argent ; les ouvriers avaient ienu bon pour conserver leur droit au « pain, vin et pitance », et le roi leur avait donné raison. Charles IX,

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par les articles 10 et 11 du nouvel édit, leur donne tort: les gages seront payés au mois ou à la semaine, selon que maîtres et compagnons le décideront d'un commun accord ; mais, « pour obvier aux plaintes qu'ont cidevant faites lesdits compagnons pour leurs vivres..., dont s'ensuivaient plusieurs débauches et querelles, lesdits compagnons se nourriront dorénavant eux-mêmes, ainsi qu'ils font aux AUemagnes, Flandre, Italie et ailleurs, soit dans leurs maisons ou autrement en pension, comme bon leur semblera, sans que lesdits maîtres soient tenus de les nourrir ». Naturellement, cette suppression du salaire-nourriture aura pour contre-partie un relèvement du salaire-argent ; mais le taux de ce relèvement sera fixé par une commission arbitrale composée des librairesjurés de rUniversîté, des maîtres imprimeurs et « de notables bourgeois non suspects aux parties », c'est-à-dire par une commission dans laquelle les ouvriers ne seront même pas représentés !

Quant au fameux article 3 (non-limitation du nombre des apprentis), qui avait fait couler, sous François P% de véritables flots d'encre, s'il est modifié, ce n'est nullement pour donner satisfaction aux compagnons, c'est simplement dans une pensée de philanthropie : le maître conserve le droit d'avoir autant d'apprentis qu'il lui convient ; mais, s'il en met plus d'un à chaque presse, l'un d'eux devra être un des orphelins élevés par l'hôpital de la Trinité (à Lyon, un des adoptifs de l'Aumône) ^

Les articles 19 à 24 innovent, et sur certains points

(1) L'article 12 (anc. 11) maintient le principe que les salaires courent à partir du moment où la presse marche, mais ajoute que le contrôle sera fait sur les copies, qui resteront aux mains des maîtres. L'article 17 (anc. 16) impose Tobligation d'avoir non seulement des correcteurs « savants en latin », mais « en latin et auh^e langage », sans doute en grec.

gravement. François P', dominé sans doute surtout par les influences lyonnaises, avait tenu à laisser à Timprimerie son caractère de métier « franc et libre », où quiconque peut devenir maître. Au contraire, Tédit de 1571 paraît avoir été rédigé surtout à un point de vue parisien, sous rinfluence de l'Université : on se contenta d'étendre à Lyon ce qui était décidé pour Paris ^ Or, les industries parisiennes aimaient les règlements et l'organisation des métiers-jurés. On décide donc (art. 19) que nul ne pourra désormais être compagnon imprimeur s'il n'a été apprenti ; la durée de l'apprentissage n'est pas fixée, mais l'apprenti devra produire un certificat signé de son maître « et de deux autres bourgeois chefs de famille » ; ce certificat lui permettra d'exercer valablement sa profession par toutes les villes du royaume. Pour devenir maître, il faudra de toute nécessité avoir été apprenti ; il faudra, de plus, présenter un certificat de capacité signé par deux libraires-jurés et deux maîtres imprimeurs. Ce nlest pas encore l'obligation du chef-d'œuvre ; ce n'est déjà plus la liberté de l'imprimerie. Ce certificat sera délivré gratuitement.

Les ouvriers du xvi* siècle devaient déjà soutenir la théorie que certains de leurs chefs essaient de faire triompher aujourd'hui : à temps égal, salaire égal. L'édit donne au contraire aux maîtres le droit d'accorder un sursalaire aux ouvriers qui produisent plus de travail dans le même temps, « sans que ceux qui, pour leur paresse et moindre dextérité,

(1) Il est question de la Trinité, et non de rAumône. On fixe (art. 24) le prix maximum des livres pour Paris, et non pour Lyon. La commission des salaires contiendra des libraires-jurés, ce qui n*est applicable qu*à Paris. Après avoir décidé pour Paris la création d'une commission pour empêcher Timpression des livres hérétiques et veiller à Texécution des règlements, on ajoute : « Autant en feront ceux de Lyon. • On a vu plus haut que Lyon même désirait alors le développement de la réglementation industrielle.

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ne pourront rendre tant de besogne s'en puissent plaindre ». Enfin, par Tarliçle 22, le roi confirme et aggrave les peines portées à Tarticle 13, contre le compagnon qui laissera son labeur. Le maître pourra le remplacer par «( tel compagnon ou apprenti qu'il pourra recouvrer » ; le défaillant sera condamné aux dommages et, s'il est insolvable, au fouet. Tout infraction à Tédit sera punie de 200 livres d'amende, et, en cas de récidive, d'une peine corporelle et d'une amende arbitraire.

« Perpétuel et irrévocable! » Vaine formule qui ne devait pas assurer à l'édit une vie plus longue, ou du moins plus paisible qu'à ses aînés. Elaboré uniquement à la suite d'une entente entre le pouvoir royal, les autorités municipales de Lyon et le corps des maîtres, sans que les ouvriers eussent été ni consultés ni même entendus, il ne pouvait être accepté comme une solution que par l'une des parties.

Enregistré à la jGhambre des vacations le 4 septembre, il devait être publié par cri public à la fois à Paris et à Lyon, « à ce que les maîtres imprimeurs, compagnons et apprentis n'en pussent prétendre cause d'ignorance ^ ». Par lettres adressées au sénéchal de Lyon, et données en la Chambre le 22 septembre, le roi constate « que la publication a été faite audit clos Bruneau, et reste seulement à la faire en notre dite ville de Lyon » ; il ordonne qu'elle ait lieu dans cette ville.

Or, dès le 1" octobre, le procureur du roi était obligé de présenter requête à la même Chambre ^ : il était, en

(1) Arch. du Rhône. Sénéch. Reg. 1571-73. — Les Arch. communales (HH., Inv. Chappe, VI) contiennent un placard de l'Edil de Gaillon, « imprimé à Paris, par Federic Morel, imprimeur du Roy, par commandement de la cour ».

(2) Fontanon, t. IV, p. 476.

effet, « averti que en haine de Tédît, aucuns des compagnons imprimeurs auraient commencé à faire monopoles et assemblées illicites avec armes : et que, même ledit jour de la publication (17 septembre), lesdits compagnons imprimeurs auraient voulu outrager Tun desdits maîtres qui ont délibéré se régler suivant ledit édit »• Le procureur du roi demandait que les maîtres imprimeurs et libraires de Paris fussent autorisés à élire un procureur-syndic, chargé de poursuivre, par les voies de droit, l'exécution de Tédit, et de faire informer contre les contrevenants. La Chambre fit droit à cette requête.

Des scènes analogues se passèrent à Lyon S où l'édit fut enregistré en décembre. En dépit des nombreux édits qui leur interdisaient de se coaliser, de se « monopoler », d'avoir « bourse commune » pour plaider, les compagnons de Paris et de Lyon réussirent à s'entendre et à présenter au Parlement une requête collective, dirigée contre Tédit de Gaillon *. Cette pièce est fort curieuse, car elle exprime les sentiments, les tolères, les rancunes de la classe ouvrière, avec une violence qu'on s'étonne de trouver dans un document si ancien. Ce n'est pas un simple exposé de souffrances individuelles, c'est un acte d'accusation contre le capitalisme ; et les patrons y sont dénoncés comme des exploiteurs, s'engraissant de « la sueur », — le mot y est, — de ceux qui les font vivre par leur travail. Nulle part dans aucun texte du xvi® siècle, je ne

(1) Voy. plus bas le u Mémoire pour rimprimerie ».

(2) Bibl. nat., Impr., recueil Thoisy 328 : « Université, t. XL Libraires» fM 138-143. Pièce in-4«, paginée 1 à 12 : « Remonstrances et mémoires, pour les compagnons imprimeurs de Paris et de Lyon: opposans, contre les libraires, maistres imprimeurs desdits lieux, et adjoints. » N*a conservé ni feuille de titre, ni date ou nom d'auteur ou d'imprimeur. La pièce de vers terminale est signée: « A peine y suis ». Cette plaquette fut présentée ati Roi le 17 juin 1572. (Voy. la Déclaration du 10 septembre.) Elle ne se trouve pas (ou je n*ai pas su la trouver) dans les dépôts publics de Lyon.

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trouve aussi nettement exposée, en termes aussi précis, Tantithèse, chère aux socialistes modernes, du capital et du travail : frères ennemis, qui devraient collaborer pacifiquement à une œuvre commune, et qui ne songent qu'à s'entrecombattre.

« Si Ton a jamais, disent les compagnons, remarqué en aucuns états et métiers les maîtres et supérieurs tâcher, par infinis moyens, de subjuguer, assujettir et traiter avec toute rigueur et servitude les compagnons et domestiques de leur vacation, cela a été pratiqué de tout temps et à présent en l'art d'imprimerie. En laquelle les libraires et imprimeurs (et notamment de la ville de Lyon), ont toujours recherché toutes voies obliques et dressé tous leurs engins, pour opprimer et vilement asservir les compagnons. »

Et cependant, que ferait le capital sans l'alliance féconde du travail? Dans l'imprimerie, en particulier « les compagnons font société avec les maîtres eisont les vrais imprimeurs à proprement parler : là où la plupart des libraires et maîtres prétendus sont plutôt marchands, fournissant les matières, outils et instruments », c'est-àdire le capital. — Ne croirait-on pas entendre un leader socialiste fustigeant les actionnaires d'une grande compagnie?

Ce sont ces travailleurs qui ont acquis aux maîtres et leur c< acquièrent journellement de grandes et honorables richesses, au prix de leur sueur et industrie merveilleuse, et même plus souvent de leur sang ». Car si les compagnons « peuvent suffire aux fatigues extrêmes de leur état si violent, ils n'en rapportent en leur vieillesse, chargés de femmes et d'enfants, pour tout loyer et récompense que pauvreté, gouttes et autres maladies, causées par les travaux incroyables qu'ils ont été contraints d'endurer ».

Les auteurs du faclum se complaisent à développer ce tableau dramatique : d une part, le maître enrichi et heureux ; d'autre part le compagnon, au travail duquel il doit sa fortune, misérable et épuisé. « Chacun a pu voir par toute la France et ailleurs plusieurs libraires et maîtres imprimeurs parvenir à de grandes richesses et facultés ; aussi Ton ne voit que trop d'exemples de pauvres compagnons imprimeurs réduits après une longue servitude en une nécessité calamiteuse et indigne, après avoir consommé leur âge, jeunesse et industrie audit état ». Ici, les compagnons à qui ne reste plus « qu'une vie pénible et comme fièvre continue » ; là, les libraires qui, « avec un grand repos de corps et d'esprit, doublent et triplent quelquefois leur argent au bout de Tannée ». A en croire les ouvriers il suffirait, pour arriver à ce résultat, de vendre trois deniers la feuille d'impression (c'est le prix fixé par Tédit de 1571) ; or, beaucoup la vendent plus de quatre. Ils s'enrichissent donc en prélevant un véritable impôt sur le travail, par « leur avarice immodérée et désir de gain excessif, qui est pour le moins ISO p. 100 ». Enorme à Paris, cette marge entre le prix de revient et le prix de vente est encore plus grande à Lyon, oîi l'encre, le papier et les caractères sont à meilleur marché et où les ouvriers sont soumis à un travail plus écrasant. « Les compagnons de Paris se plaignent justement d'être sujets à rendre pour tout le jour 2.650 feuilles.... A plus forte raison ceux de Lyon ont matière de se douloir et désespérer, étant astreints à rendre chaque jour 3.350 feuilles, ce qui surpasse toute créance. » Pour faire face à ces exigences, les typographes lyonnais sont forcés d'être « debout depuis deux heures après minuit jusque environ 8 ou 9 heures de soir, tant l'hiver que l'été » : ce qui, en retranchant le temps des repas, donne encore

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46 à 17 heures de travail ! Encore ce travail, les maîtres voudraient-ils le leur enlever, en s'adressant à la maind'œuvre étrangère, qui est moins chère : « Il y a des libraire^ à Lyon si acharnés qu'ils ont songé un moyen et déjà commencent à le pratiquer pour rendre vos arrêts (qui ne seront donnés à leur^ appétit) illusoires, qui est de faire imprimer à Montluel, Genève, Lausanne et ailleurs », en mettant le nom de Lyon sur la feuille de titre. Ici les ouvriers, on le voit, confirment un fait signalé par le roi dans son édit, mais ils n'en donnent pas la même interprétation. Les maîtres, disent-ils, sont si âpres au gain <c qu'ils aiment plus cher de voir la ruine des compagnons el de l'imprimerie en France, pour l'avancer en pays étranger, que d'y voir fleurir les lettres, études et imprimerie, et en s'enrichissant faire gagner avec si grand travail la vie auxdits pauvres compagnons et à leur famille ». La preuve que la cherté des livres a pour cause les bénéfices excessifs prélevés par les vendeurs, c'est que les libraires de Genève, d'Anvers, d'Allemagne les vendent meilleur marché, « combien qu'ils soient contraints de se servir de nos papiers, encres, caractères et fondeurs » ; mais « ils se contentent de médiocre et honnête profit ». — Il est visible que les compagnons ici ne montrent qu'une des deux faces de la question ; ils ne disent pas que les libraires genevois, flamands ou allemands paient leurs ouvriers moins cher que les libraires français^ ; c'est pourtant ce qui ressort avec toute évidence de ce fait que les maîtres

(1) Du moins Montchrestien (p. H) l'affirme-t-il positivement en ce qui concerne les Hollandais. M. Frunck-Brentano me paraît n'avoir pas correctement interprété ce passage. Par « vingt et cinq cens », j'entendrais 2.500 feuilles (2.650 à Paris avant 1571) ; les Hollandais a obligent les compagnons à quinze cens par jour plus que les Français », c'est-à-dire qu'il font tirer par leurs ouvriers 4.000 feuilles par jour, encore plus qu'à Lyon. La journée à Troyes (Morin, Artisans du livre à Troyes, p 198) est souvent de 2.5U0 feuilles.

lyonnais trouvent avantage à faire imprimer à l'étranger.

Quoi qu'il en soit, il semble bien que les compagnons étaient dans leur droit quand ils avançaient que leurs salaires étaient insuffisants, et que les maîtres prélevaient un bénéfice sur la partie du salaire qui était payable en aliments; car ils ont ici pour garants des arrêts du Parlement, donnés tant à Paris qu'aux grands jours de Moulins. L'un de ces arrêts disait par exemple : « Si les maîtres se fussent voulu contenter du gain qu'ils avaient accoutumé de faire, qui toutefois était immodéré et excessif \ voulu nourrir les pauvres appelants (de la sueur et industrie desquels ils jouissent) ainsi qu'ils doivent, et les entretenir en leurs droits : notre Cour n'eût été empêchée en leurs différends. » Les compagnons font remarquer avec beaucoup d'à-propos que la Cour appelle « droits » ce que les maîtres qualifient de « gourmandise ». — c( Au même arrêt est faite mention d'un quidam maître imprimeur, notamment de Lyon, lequel dès l'année 1536 voulait retrancher la nourriture accoutumée desdits compagnons, depuis condamné par arrêt du conseil privé, comme aussi de la désordonnée avarice desdits maîtres, ne tâchant que de s'enrichir et ranger à l'aumône lesdils compagnons et leurs familles : car ce sont les propres mots dudit arrêt. » Mais les maîtres « suscitèrent leurs apprentis pour rendre ledit arrêt illusoire », et le firent annuler par les ordonnances de 1542 et 1544.

Tout cela, les pauvres compagnons — ce sont eux qui parlent — l'auraient encore supporté, a si aucuns libraires et maîtres imprimeurs pouvaient borner leur

(1) N'oublions pas l'hostilité traditionnelle professée par les Parlements, et en particulier par celui de Paris, pour toutes les professions où fou gagne beaucoup d'argent. Aux yeux de nos vieux parlementaires^ le bénéfice de l'entrepreneur, s'il est considérable et rapidement acquis, devient un vol.

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cupidité et animosité par quelques richesses^ sans les vouloir ranger en une condition vile et barbare, et par manière de dire h un désespoir ». Mais le dernier édit, « subrepticement obtenu », menace de mettre le comble à leurs maux : « Non seulement les pauvres compagnons doivent craindre leur certaine misère et ruine totale ; mais aussi toute personne qui a l'esprit marqué de quelque gentillesse, lanéantissement, diminution, voire la dissipation et abolition dernière de Tart d'imprimerie. »

Ce dernier argument est mis là pour frapper l'esprit du roi. Si le roi est intervenu, c'est uniquement pour conserver à l'État une grande et noble industrie. Il s'agit de lui prouver que l'exécution de son édit, loin delà sauver, ne pourrait qu'en consommer la perte. Déjà, au dire des ouvriers, les intéressés eux-mêmes s'en rendent compte : <K car une partie des libraires et maîtres-imprimeurs, des premiers et plus notables, par requête présentée au roi et à sa cour, ont déclaré en jugement et témoigné qu'ils ne pouvaient observer l'édit, étant impossible de l'entretenir «mcrfc/^c^w; refusant par ce moyen la réformalion qu'ils ont si longuement et vivement poursuivie * ».

Les auteurs du factum se livrent à une discussion serrée de cet édit, qui a été délibéré avec « les échevins de Lyon et l'université de Paris, sans ouïr ni appeller lesdils compagnons, ni même leur rien communiquer ». Ils montrent que cet édit est une loi partiale, d'une évi-

(1) Les ourriers accusent encore les maîtres de Paris d*ayoir attendu, pour faire publier Tédit, le 7 (lisez 17) septembre a dernier jour de Parlement, aûn qu'iceux compagnons n'eussent aucuns moyens de se pourvoir n, et ceux de Lyon, « pour n'être vu céder en cautèles à ceux de Paris », d'avoir attendu la veille de Noël: les compagnons, d'ordinaire, étant nourris par les maîtres durant ce chômage, n'étaient pas atteints par le renchérissement des vivres produit par les fêtes ; mais cette fois ils n'eurent qu'un salaire en argent.

dente iniquité : « Il est bien et saintement défendu dé ne faire monopoles, disent-ils : mais cela se doit non seulement adresser aux compagnons, mais aussi aux libraires et maîtres, qui ont toujours conjuré, comme monopoleurs, la ruine desdits compagnons ». En effet, pleine liberté de coalition pour les maîtres, interdiction de se coaliser pour les compagnons, c'est ce qu'on trouve dans cet édit. De même la défense du port d'armes doit être « réciproque, pour insolence d'aucuns maîtres >•

Sur le 3* article, l'opposition des compagnons se fonde sur les mêmes motifs qu'en 1539 : les maîtres se servent d'apprentis pour diminuer arbitrairement le prix de la main-d'œuvre. « Il adviendrait par telle licence que les maîtres ne se serviraient que d'apprentis, auxquels tant s'en faut qu'ils donnent de gages, qu'ils ne leur baillent que la seule nourriture, et encore parfois sous main en tirent profit, à la ruine d'infinis pauvres compagnons, de leurs femmes et enfants, ayant usé leur âge et industrie audit état, qui seraient contraints s'en aller à l'aventure, et ranger au désespoir. » Et comme il ne faut pas oublier les arguments qui touchent particulièrement le pouvoir, on ajoute que l'intérêt du public est d'accord avec celui des compagnons : « l'insuffisance et bêtise des apprentis » ne permettraient plus d'avoir des livres bien imprimés. Les maîtres ne tiennent d'ailleurs aucun compte de la règle qui leur impose de prendre un apprenti parmi les adoptifs des hôpitaux. Il serait bon que l'apprentissage fût fixé à quatre ans pour les ouvriers à la presse, à cinq ans pour les compositeurs. Les commissions qui délivreront les brevets de maîtrise devraient comprendre des compagnons, « qui sont les vrais imprimeurs, faisant la plus laborieuse et plus grande partie de l'imprimerie ».

Sur l'article H, les compagnons déclarent qu'il leur

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est impossible de se nourrir eux-mêmes, en raison de la perte de temps que leur imposerait cette façon de faire : « Les compagnons sont astreints, par une usurpation des libraires et maîtres sur eux, de rendre chacun jour une certaine besogne, à laquelle à peine peuvent-ils suffire, ores qu'ils ne bougent bonnement, comme l'on dit, de la selle... S'ils étaient contraints d'aller quatre ou cinq fois à la ville,... il est certain qu'ils consumeront une partie de leurs journées en leurs allées et venues... Joint qu'on n'est logé aux grandes villes et n'y trouve-t-on le repas prêt comme l'on voudrait... Considéré aussi que les fonctions et charges des compagnons sont tellement annexées et unies ensemble que l'absence ou retardement d'un seul fera cesser les autres, qui sont quatre ou cinq à chaque presse ». Cependant, ils offrent de céder sur ce point et de se nourrir eux-mêmes, à condition que l'on diminue une partie de la tâche qui leur est imposée pour la journée.

Pour les salaires, ils font remarquer (avec beaucoup de raison, semble-t-il) que ceux-ci ne doivent pas être fixés « au gré et jugement des libraires et maîtres imprimeurs, qui... seraient juges en leur cause », mais par une vraie commission arbitrale : « un nombre égal et pareil des maîtres et compagnons plus anciens, qui savent et connaissent le labeur », auxquels s'ajouteront « quelques notables bourgeois ou marchands nommés par les deux parties ».

A côté du souci de leurs intérêts matériels, on voit apparaître dans cette pièce le sentiment de la dignité personnelle. Ils demandent que les fautes soient punies par des amendes, et non « par peine corporelle et ignominieuse ». Car ce « serait violer indignement la liberté naturelle des hommes... Et comme personnes libres s'emploient volontairement à un état si excellent et noble, et

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de telle importance pour les sciences et les lettres, et non comme esclaves ou galiots [galériens] et forsaires [forçats]-. •* ».

Les maîtres ripostèrent à cette attaque par un très court « Mémoire pour rimprimerie », qui ne répondait pas aux arguments de leurs adversaires, mais qui était très habilement fait. Ils tâchaient d'y établir une distinction entre les vrais travailleurs, satisfaits, à les en croire, de Tédit de 1571, et les quelques mutins qui terrorisaient leurs camarades. Pour démasquer les fauteurs du désordre, ils conseillaient au roi de recourir h des moyens de policier, de faire prendre les noms des soumissionnaires et ceux des récalcitrants. Ils dénonçaient l'existence d'une coalition et celle d'une caisse commune, alimentée par des cotisations hebdomadaires obligatoires. Ils demandent que dans le prochain procès les compagnons soient contraints de donner caution, car ils ont l'habitude de ne pas payer les amendes et dépens quand ils sont condamnés. Yôici ce curieux mémoire * :

« Les compagnons imprimeurs de la ville de Lyon qui travaillent tous pour le jourd'hui sont contraints de confesser que Tédit dernier donné à Gaillon est un moyen pour rétablir ce noble art en ladite ville, mais quelques partiaux et mutins en bien peu de nombre tiennent tous les autres en bride, les contraignant suivre tous leurs monopoles, quelques déréglés qu'ils soient.

(1) Les autres réclamations portent sur les points suivants : article 22, Une faut pas qu*on puisse remplacer le compagnon par un apprenti; article 7, avant les fêtes, les maîtres peuvent frauder les ouvriers en donnant leur besogne à d'autres ; article 13, le compagnon ne peut donner congé huit jours avant Tachèvement du labeur puisque, n^ayant pas les copies, il ne peut savoir quand ce labeur sera terminé, etc.

(2) Arch. communales de Lyon, série UH, In^. Ghappe, VI. Minute d'une page et demie.

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« Serait bon, pour obvier à ce que les bons ne fussent empêchés de faire leur devoir, qu'il fût mandé à Monsieur le sénéchal ou à son lieutenant de prendre le nom et surnom de tous les ouvriers de l'imprimerie qui veulent se ranger selon l'édit, et semblablement aussi de ceux qui veulent aller au contraire. Si lesdits noms ne se baillent devant le magistrat, lesdits mutins n'ont garde de faillir de les faire donner à leur dévotion en leurs monopoles, et qui pis est de leur faire payer tous les samedis cinq ou six sols par tète pour fournir aux dépens que lesdits partiaux et mutins font tant en justice qu'autrement, et bien souvent les bonnes gens sont contraints laisser leur pauvre famille sans pain pour bailler d'argent à la confrarie, aultrement ils seraient en danger d'être incontinent chassés hors d'avec eux, comme il advient à toutes les fois. Ce qui même est advenu, et non pas une seule fois, à Julien Monchat, pour le jourd'hui leur conducteur, qui ne fait toutes les poursuites qull fait à autre fin que pour rentrer à bon escient en grâce.

« Avant qu'entrer en plaid sera bon que les compagnons baillent caution et répondant, d'autant qu'ils sont bien aises de tout renverser et brouiller selon leur ancienne ^coutume, sans avoir égard à équité ni à raison, ce que peut-être ils craindront de faire quand ils verront le danger qu'ils encourront de payer les dépens.

« Messieurs les échevins obtinrent aussi un arrêt contre lesdits compagnons, de l'an mil quarante quatre, dont les dépens ne sont encore taxés et moins refondus par lesdits compagnons, duquel arrêt on vous communiquera par delà * l'original afin qu'au préalable avant

(1) C'est-à-dire à Paris. Ce mémoire doit servir d'instruction aux délégués que les consuls de Lyon envoient en cour.

IIauser. — Ouv. du temps passé. 15

qu'entrer en nouvelle contestation de plaid ils soient tenus et contraints payer lesdits vieux dépens.

« Quant à l'observation de Tédit dernier sur le règlement de rimprimerie en cette ville de Lyon, les compagnons ne peuvent alléguer incompétence, insuffisance, ni impossibilité, d'autant que tant de compagnons qui sont par deçà travaillent tous suivant ledit édit et font les mêmes labeurs qu'ils ont fait autrefois, soit à la casse soit à la presse, et les gens de bien sont bien aises qu'il soit ainsi, d'autant qu'ils ont le moyen de vivre avec leur famille, et si épargnent plus d'argent qu'ils ne faisaient auparavant, et toutefois ils n'en osent ouvrir la bouche de peur des mutins.

« Noter aussi l'impudence desd. compagnons qui osent bien appeller d'un édit de roi. »

11 y avait probablement quelques vérités dans ce factura des raaîtres. Mais il est non moins certain que les ardentes revendications de la classe ouvrière contenaient plus d'une juste plainte. La preuve en est que le roi lui-même crut nécessaire de compléter et de corriger son « édit perpétuel et irrévocable ».

En effet, le 24 février 1572, il accordait des lettres de commission aux compagnons imprimeurs de Lyon*. Les compagnons lui ont exposé que, le 13 décembre 1371, Claude de Rubis, agissant au nom du consulat, mais dans l'intérêt des maîtres imprimeurs et libraires, avait requis l'exécution de l'édit. Les compagnons avaient fait opposition et décidé de se pourvoir en Parlement. Le 15

(1) Arch. communales de Lyon, H H. vi, copie.

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raars, les consuls de Lyon furent assignés à comparaître au Parlement pour le 8 avril.

Mais les compagnons ne se contentèrent pas d'assigner les consuls, ils assignèrent également les maîtres ; car, 1^ 19 mars 1572*, nous voyons Barthélémy de Gabiano, syndic des marchands libraires, Guillaume Rouville, Philippe Tinghy, tant pour lui que pour les héritiers de Jacques Juncte, Antoine Gryphius, Symphorien Vivant, René Ponstelier, Etienne Michel, Claude Ravot, Jean Huguetan, Jean de Tournes, libraires, et Jean du Sault, Jean Marcorelle, Jean d'Ogerolles, François Durelle, Pierre Roussin, Elienne Silvain, Jean Carré et Jean Mairel, imprimeurs, constituer des procureurs pour comparaître en cour « suivant Tassignation à eux donnée de la part des compagnons imprimeurs de Lyon ». Ils tiennent à faire constater qu' « ils sont follement adjournés et intimés, d autant qu'il ne se trouvera point en aucune façon que led. édit ni la publication d'iceluy ayent esté poursuivis et obtenus à leur requête et pourchas, comme aussi il appert entièrement du contraire par Texposé dud. édit. » Déclaration hypocrite, car si Tédit, il est vrai, fut rendu à la requête du consulat, nous avons vu que le consulat n'avait agi que sur Tinitiative des maîtres.

Ils professent un respect illimité, mais non désintéressé pour cet édit : « Ils disent et protestent vouloir ensuivre de point en point la volonté du roi portée et manifestée par icelui édit, qu'ils ne veulent aller au contraire d'icelui soit en croissant, diminuant ou altérant les articles. » Ils considèrent que cet édit a « justement et saintement été décerné, s'assurant que, s'il est observé selon sa forme et teneur, avant peu de temps l'imprime-

(1) Copie (ou plutôt minute) de procuration... Arch. communales de Lyon, HU. Yoy. sur tous ces noms : Baudrier, Bibliogr, lyonnaise.

rie florira autant ou plus en ce royaume et notamment en cette ville de Lyon quelle y fit jamais ».

En dépit de ces belles paroles, le roi accorda d'importantes satisfactions aux ouvriers par une Déclaration^ donnée à Paris le 10 septembre 1572, et enregistrée le 17 avril 1573 '.

Le roi commence par rappeler « les beaux règlements » qu'il avait faits pour relever et développer l'industrie typographique. Malheureusement les deux parties n'ont pas « respectivement gardé et observé » son édit. Après nouvelle enquête, le roi apporte à cet édit les modifications suivantes, dont quelques-unes sont favorables aux compagnons :

Sur Tarticle 3, — la principale pierre d'achoppement de toutes les tentatives précédentes, ^- les maîtres sont définitivement déboutés de leurs prétentions. Ils ne pourront avoir désormais « plus de deux apprentis à chacune presse travaillante, c'est à savoir, Tun à la presse et l'autre à la casse ». Nombre qui ne pourra être dépassé que si les ouvriers y consentent, et à condition que ces apprentis surnuméraires ne seront employés qu'à des travaux de peu d'importance. Les maîtres devront se charger eux-mêmes de l'instruction de leurs apprentis, au lieu de rejeter ce soin sur les compagnons.

Si les compagnons ne doivent pas interrompre le labeur commencé, cette obligation est réciproque pour les maîtres, sauf le cas de force majeure. En ce cas ils seront tenus de fournir aux compagnons besogne pareille. Si Tinterruplion durait plus de trois semaines, les deux parties recouvreraient leur pleine liberté.

Outre les fêtes commandées par l'Eglise, les compa-

(1) Fontanon, t. VI, p. 476.

HISTOIRE d'une GRÈVE AU XVI^ SIÈCLE 229

gnons auront droit à deux jours et demi (St-Jean Porte-Latine, vendredi saint et demi-journée le jour de carême prenant) « francs et exempts de labeur », c'est-àdire qu'ils seront payés sans travailler.

Le roi maintient l'interdiction aux maîtres de nourrir les compagnons. Mais il ne leur laisse plus le droit de fixer eux-mêmes le taux des salaires. Il le fixe luimême à 18 livres t. par mois (soit douze sols * par jour) pour Paris; à Lyon, ce taux sera déterminé par le sénéchal.

L'obligation de se donner congé huit jours d'avance devient réciproque.

L'article 19 de l'édit ne fixait pas clairement la durée de l'apprentissage : elle devra être de trois ans. Les maîtres de Paris et de Lyon pourront choisir, parmi les apprentis munis du brevet, les ouvriers qui leur plairont ; le seul privilège des compagnons de Paris et de Lyon sera d'être toujours préféré aux non-Français, pourvu qu'ils se contentent du salaire légal.

La peine du fouet disparait de l'article 22.

Défense est faite aux maîtres de faire imprimer hors de France et de mettre sur les feuilles de titre de fausses indications d'origine.

Cette Déclaration, on le voit, est loin de satisfaire à tous les desiderata des ouvriers. Elle laisse subsister : l'interdiction unilatérale des coalitions ; celle des confréries ; l'obligalion pour les ouvriers de se nourrir eux-mêmes. Mais elle établit : la limitation légale du nombre des apprentis' ; la durée de l'apprentissage ; la fixation d'un taux légal des salaires (il est vrai que c'est un maximum) ; la réciprocité

(1) En 1539, les maîtres lyonnais offraient de donner à leurs compositeurs seulement 6 sols 6 deniers.

(2) Cette prescription ne fut pas toujours exécutée sans résistances témoin un arrêt de 1609, dans Fontanon, t. IV, p. 482.

des clauses relatives à rexéculion du contrat de travail.

Cette déclaration était un compromis. Elle dut paraître, tellement quellement, supportable aux deux parties. Car nous ne rencontrons plus de réclamations du même genre après 1573: il est vrai que l'imprimerie parisienne et lyonnaise, épuisée par cette longue crise, ne retrouva pas la splendeur d'autrefois, et le silence qu'elle garde pendant la fin du XVI® siècle ressemble singulièrement à un silence de mort.

Quoi qu'il en soit, la déclaration de 1373 resta la charte de l'imprimerie. Les exécuteurs de l'édit de 1S81 voulaient comprendre les imprimeurs parmi « les artisans méchaniques ». Henri III, par lettres du 30 avril 1583, les excepta de l'édit. Henri IV en fit autant par arrêt du Conseil d'État, le 17 décembre 1594, et par lettres-patentes, le 20 février 1595 ^ C'est seulement par lettres-patentes du 13 juillet 1618 que fut donnée aux libraires-imprimeurs et relieurs dç Paris une organisation nouvelle, qui assimilait plus ou moins « l'art d'imprimerie » aux métiers constitués en jurande ^ Une organisation analogue fut établie à Lyon, le 26 octobre 1619 ^

Ainsi donc, dans ce xvi® siècle où l'on croirait qu'une forte organisation corporative rendait impossibles les con-

(1) Fontanon, t. IV, p. 478480. Voy. aussi dans Baudrier, t. III, p. 1-14, l'opposition des ouvriers lyonnais aux lettres du 5 juillet 1580.

(2) Imprimées à Paris, en 1610 et 1621, se trouvent dans les papiers d'Anisson (Bibl. nat. Mss. fr. 22171), 1. 1, f» 243.

(3) Articles et règlements des impr. de Lyon, i6i9, imprimés à Lyon, Ducreux, 1648. Voy. aussi dans les Arch. communales de Lyon, série Il n. un curieux Dialogue (ms. de 4 p.) entre Jacques et François sur les abus qui se commettent dans L'imprimerie,,, c'est-à-dire sur la surabondance et l'avilissement de la main-d'œuvre, causés par la désertion des campagnes.

HISTOIRE d'une GRÈVE AU XVI® SIÈCLE 231

flits entre le travail et le capital, nous voyons une des principales industries troublée, dans les deux villes oîi elle est le plus prospère, par une interminable grève. Seules, de nombreuses études de détail permettraient de dire si les conflits étaient, dans les autres industries, aussi fréquents et aussi graves. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il y avait des raisons pour que l'industrie typographique fût une des premières à donner le spectacle de ces luttes. Le roi François I®' lui-même indique très nettement la principale de ces raisons : « Ce n'est point métier que l'imprimerie, ditil, et n'y fait-on aucun chef-d'œuvre, mais est maître qui veut... » En effet, l'imprimerie n'avait jamais été soumise aux règles corporatives ordinaires, elle vivait sous le régime de la libre concurrence. Ce n'est pas seulement par là qu'elle différait des autres industries de l'époque : elle employait des machines, si rudimentaires qu'elles fussent encore, et cela seul était une nouveauté ; pour conduire ces machines, il lui fallait un personnel très nombreux d'ouvriers et d'apprentis, et les « poêles » des maîtres ressemblaient déjà moins à un ouvroir du moyen âge qu'à un atelier d'aujourd'hui ; l'imprimerie produisait un très grand nombre d'objets du même type, elle les vendait à bon marché, et, sous la pression de la concurrence, elle était amenée à baisser sans cesse les prix de vente, et par spite les prix de revient. Pour toutes ces raisons, elle exigeait de gros capitaux ; s'il ne fallait pas, pour y devenir maître, faire un chef-d'œuvre, il était nécessaire d'y engager des fonds bien plus importants que dans les métiers réglementés. L'imprimerie inaugurait le futur régime mécanique et capitaliste de l'industrie moderne. Elle ne pouvait guère réaliser de bénéfices qu'en réduisant les frais de production : d'où la tentation d'économiser sur la main-d'œuvre, de dimi-

nuer les salaires ou, ce qui revient au même, d'augmenter la part du travail non payé, puisque la loi ne limitait pas cette part dans cette industrie comme dans les autres.

Le récit que nous avons fait de cette lutte, et qui s'appuie uniquement sur des documents officiels, étonnera peut-être ceux qui se font une image idyllique des relations entre le capital et le travail il y a trois siècles et demi. Malgré les changements considérables que notre temps a vu se produire dans la constitution de la société et dans les conditions de l'industrie, les intérêts, les passions, les moyens d'action étaient à très peu près les mômes ; c'est surtout le langage qui a varié. Si Ton prenait la peine d'étudier quelques mouvements analogues à celui de 1539, on s'apercevrait sans doute que les conflits entre patrons et ouvriers n'étaient pas rares, qu'ils acquéraient vite une intensité, une àprelé extrêmes, et qu'ils dégénéraient très facilement en désordres publics. Dans ces conflits la victoire restait généralement aux patrons, non pas seulement parce que les confréries d'ouvriers étaient trop pauvres encore pour pouvoir à la fois mener la lutte contre les maîtres et nourrir leurs familles pendant le chômage, mais aussi parce qu'une puissance supérieure, ville ou royauté, ne lardait pas à intervenir en faveur de leurs adversaires. Dans une grève, la commune voyait exclusivement le dommage que la cessation d'une industrie florissante apporterait à la cité; tout naturellement elle se tournait contre les chômeurs, sans trop examiner les raisons du chômage ; ajoutez qu'au xvi' siècle le pouvoir communal se recrutait surtout parmi les maîtres de métiers, qu'à Lyon les maîtres étaient seuls chargés de l'élection des consuls, et que tous les membres de cette oligarchie étaient solidaires les uns des autres. Quant

HISTOIRE d'une GRÈVE AU XVl'* SIÈCLE 233

à l'État^ il était loin de respecter la stricte neutralité que l'on considère aujourd'hui comiUi. son plus essentiel devoir. La royauté du xvi* siècle était un pouvoir avide d'action, qui prétendait enserrer toutes choses dans le domaine où s'exerçait son envahissante énergie. Il ne se contentait pas de réprimer les troubles. Il intervenait arbitrairement dans le conflit, modifiant les contrats de travail, édictant des règlements d'atelier. S'inspirant uniquement de son propre intérêt et n'ayant d'autre souci que de maintenir prospères les industries qui faisaient sa force, tantôt il invoquait les lois du vieux régime corporatif, tantôt il les détruisait sans hésitation, suivant qu'elles étaient ou non favorables aux auteurs du chômage. En vertu de son droit, qu'il considérait comme supérieur à tous les droits, il tranchait souverainement toutes les questions débattues, et mettait au service de l'une des deux parties en présence le poids écrasant de son autorité.

A côté de l'imprimerie, qui faisait ainsi dès sa naissance le fécond mais périlleux apprentissage de la liberté, un grand nombre d'autres métiers restaient emprisonnés dans ce réseau de règles qui constituaient pour les maîtres et pour les ouvriers à la fois des garanties et des entraves ; mais tous étaient plus ou moins atteints par la révolution économique qui se produisait alors, en particulier par l'avilissement des métaux précieux. Aussi craignait-on que k rébellion des compagnons imprimeurs ne fût imitée par d'autres corps d'état : « Car c'est donner, disait François I*, un exemple et occasion aux autres compagnons et serviteurs de métier qui sont en notre royaume de faire quelquefois le semblable, qui est un vrai fondement et entretènement de mutineries et séditions, qui tournent à la fin au grand détriment de la chose publique. » Telle est

la raison de la sévérité déployée par le roi contre les imprimeurs grévistes de Lyon et de Paris *.

(1) Des désordres analogues avalent failli se produire, en 1559, duns rimprimerie genevoise. Voyez Reg. du Conseil^ 1559, 28 août, p. 87 : « Imprimeurs. — Ici spectable M* Nicolas des Gallars et spectable Théodore de Bèze ont proposé que, combien que déjà on ait été assez importuné à cause des imprimeurs, toutefois il y a des désordres et divisions entre iceux, mémement les maîtres et compagnons, dont ils ont avisé de faire les remontrances suivantes : c*est qu*il semblerait bon que Messieurs députassent quelques-uns par devant lesquels seront appelés les maîtres imprimeurs pour être ouïs en ce qu'ils voudraient déclarer de Tordre qui se pourrait établir pour éviter les confusions et fâcheries qui peuvent entre eux advenir, et puis après soient aussi ouïs les compagnons en leurs doléances, afin que sur le tout soit dressé un ordre, qui sera observé ci-après, dont ils supplient y pourvoir, et aviser combien cet art importe. Arrêté que cela soit fait, et sont commis les sgrs Bernard, syndic, François Chevalier et Jehan Chautemps. » Sur les grèves au xvi» siècle, voy. Brutails, Deux chavtiers bordelais {1486-1521) (dans Moyen Age, 4899-1900 et, à part. Bouillon. 1901) : grève des manœuvres terrassiers à Saint-Mi eh el-de- Bordeaux en 1511. — Ghagny, Les syndics de la ville de Bourg et la corporation des bouchers, Bourg, 1905, grèves patronales de 1479 et 1549-1550.

Dans les pages qui précèdent, la condition des ouvriers d'industrie au xv* et au xvi* siècle ne nous est pas apparue comme enviable \ Évidemment, il ne faut pas voir les hommes et les choses de ce temps de nos yeux modernes, et croire que les ouvriers d'alors souffraient effectivement de toutes les privations qui rendraient, pour un ouvrier de nos jours, leur vie intolérable. L'échelle des valeurs sociales a changé depuis. Le sentiment de la dignité personnelle, le désir du mieux- être, le goût des loisirs employés au perfectionnement intellectuel du travailleur étaient choses peu développées à Tépoque dont nous nous occupons. Dans sa soupente et sur sa paillasse, dans l'atelier sombre oîi il se courbe sous la volonté parfois brutale du maître et d'oîi il sait que jamais il ne sortira pour devenir maître à son tour, plus d'un compagnon, n'en doutons point, est heureux de son sort, pourvu qu'un jour de fête il puisse, sans songer au lendemain, boire son saoul avec des camarades, danser, chanter et rire.

D'autre part, la condition des ouvriers, comme bien l'on pense, n'est pas restée identique à elle-même durant toute cette période. Cette classe a connu des hauts et des bas. Sous Louis XII et même au début du

(1) On éprouvera une impression analogue en Usant le récent ouvrage ■de M. P. Imbart de la Tour, Les Origines de la Réforme : la France moderne, Paris 1905, ch.iii, § 4 du liv. ï, ch. m duliv. II, ch. ivdu liv.III.

règne de François l"", la raréfaction momentanée des métaux précieux a pu relever le taux nominal des salaires, tandis que Tessor extraordinaire de l'industrie et l'apparition d'industries nouvelles créaient une croissante demande de bras. La situation du marché du travail devenait, dans une certaine mesure, avantageuse pour les compagnons. Quelques villes, soucieuses avant tout de rintérét des consommateurs, cherchaient à limiter les ambitions oligarchiques de la classe patronale, parce que cette classe travaillait à raréûer et à renchérir les produits. Mais avec le milieu du siècle, la situation change. Peut-être (nous ne pouvons rien affirmer, car ces questions d'histoire démographique restent obscures) le développement même de l'industrie avait il amené la pléthore des bras, un commencement d'exode des campagnes vers les ateliers urbains, la naissance d'une « armée de réserve industrielle ». L'extension des débouchés, l'ampleur prise par le commerce d'exportation rendaient possibles et fréquentes les crises de surproduction au moment même où la révolution monétaire amenait une hausse des produits à laquelle ne corres* pondait pas une hausse proportionnelle des salaires.

Au reste, en ce xvi* siècle, où se posent à la fois les questions intellectuelles, morales, politiques et économiques dont sera faite l'histoire moderne, tout concourt à déprimer la condition de la classe ouvrière.

Et d'abord, la forme nouvelle que revêt l'industrie. Quoi qu'on pense en effet des théories sociales de Marx,, on doit reconnaître qu'il parle véritablement en historien,.

lorsqu'il dit, au chapitre xii^ paragraphe 1, de la troisième édition (je tiens à donner cette référence, car cette citation va peut-être étonner plus d'un lecteur) : « La coopération qui repose sur la division du travail a réalisé sa forme classique dans la manufacture. Comme forme caractéristique du système de production capitaliste, elle a dominé pendant la période de la manufacture proprement dite^ qui, en gros, dura du milieu du xvi* siècle au dernier tiers du xviii*. »

En effet, si du xiu'' siècle nous passons au xy% nous assistons à un premier progrès de l'industrie mécanique. Nous sommes encore très imparfaitement renseignés sur ces questions d'histoire de la technique. Nous voyons cependant que le moulin est déjà employé, pour fabriquer le papier et pour faire mouvoir les martinets de forge. « L'ère des usines à moteur hydraulique, disait fort justement Le Play, est ouverte dès le xv* siècle en France... Les premières usines eurent pour objet la fabrication de la fonte et du fer, elles s'appliquèrent ensuite aux autres métaux et à une foule de produits ^ »

La presse à imprimer est déjà plus qu'un outil; bien qu'elle soit mue par l'homme, c'est presque une machine. Il en est de même de presque toutes les industries alors nouvelles, qui s'introduisent chez nous entre Louis XI et François 1"; lorsque Louis XI transfère de Lyon à Tours la manufacture de soierie, c'est tout un matériel qui se déplace, « moulins, métiers et chaudières ».

Le grand mouvement de réorganisation du royaume qui suivit les guerres de religion ^ amena un développement très remarquable du machinisme. C'est, bien longtemps avant la vapeur, le premier triomphe de la

(1) Réforme sociale, III, p. 194.

(2) Voy. Fagniez, Economie sociale de la France aoûts Henri IV.

machine. En 1604, B. de Lafîemas* cite avec orgueil ces moulins de forge dont nous parlions tout à l'heure, « où le fer se tranche et fend en tant de pièces si menues et de telle façon qu'on veut, ce qui ne se faisait auparavant qu'à la main chez les serruriers et autres tels ouvriers bien chèrement... Comme aussi le cuivre et l'airin, qui se bat et s'aplatit à la main par les chaudronniers et autres ouvriers à grands frais, se façonne, es dits moulins, en lames si plates et en telles formes que Ton veut, plus en un seul jour qu'un chaudronnier n'en saurait faire en un mois, et à meilleur marché ». Le valet de chambre d'Henri IV nVt-il pas ici remarquablement indiqué les caractères essentiels du machinisme : accroissement de la production, économie de la main-d'œuvre ?

C'est sous la môme rubrique qu'il range « l'invention nouvelle de bluteaux^ pour faire bluter plus de farine en une heure qu'on n'en peut faire en un jour par la façon ordinaire, et où les enfants depuis Vâge de sept ans, les aveugles et les vieillards décrépits peuvent gagner leur vie, assis et sans peine ni travail de corps... ». Laffemas dégage ici, avec une admirable netteté, un troisième caractère du machinisme : la réduction de l'effort physique, et il prononce déjà le mot terrible de Pitt : « Prenez les enfants ». 11 en est de même pour « l'invention nouvelle de faire filer en un seul atelier grande quantité de toutes sortes de laines, poils et cotons, lins, chanvres,

(i) Recueil présenté au roi de ce qui se passa en l'Assemblée du cornmerccy Cimber et Danjou, XIV, p. 219-246.

(2) C'est le blutoir à manivelle : il rend a la farine plus nette et salubre pour le corps humain, en ce qu'elle demeure renfermée dans un grand coffre, au lieu que les boulangers, pâtissiers et autres la font bluter par des valets nus, sales et quelquefois malsains ». Pour les fils, de quelle machine est-il question? « L'auteur en fait venir les expériences à Paris et en avance les frais, sur l'espérance qu'il a d'en estre recogneu... ». On ne voit pas que l'Assemblée ait autorisé cette invention. Mais nous n'avons pas les procès-verbaux au complet.

filoselles et autres semblables étoffes, par les petits enfants, aveugles, vieillards manchots et impotents, assis à leur aise, sans travail ni peine de corps, plus en un jour qu'il ne s'en peut faire en trois par les quenouilles, et en plus grande perfection ».

Inutile d'ajouter que les métiers organisés résistent de toutes leurs forces à Tintroduction de « ces inventions » nouvelles. Parmi celles-là mêmes qu'autorisa TAssemblée du commerce de 1604, beaucoup n'entrèrent jamais dans la pratique. Il fallut près d'un siècle pour que la frappe des monnaies au moulin conquît pleinement droit de cité à côté de la monnaie au marteau*. Il va sans dire aussi que ce mouvement de perfectionnement de la technique ne se produisait pas avec la même vitesse dans toutes les industries et dans toutes les régions. M. Boissonnade remarque, par exemple^, qu'en Poitou le régime de la petite industrie prévalut jusqu'à la fin de l'ancien régime.

Il n'importe, chaque jour les découvertes géographiques élargissaient commercialement la planète. Avec des débouchés nouveaux, considérables, lointains, il fallait renoncer aux systèmes anciens, oîila production se réglait sur la consommation locale. Il faut produire, quitte à aller ensuite chercher ceux qui achèteront. Le besoin d'une production plus abondante, plus régulière, moins coûteuse révolutionnait l'industrie et y introduisait chaque jour davantage une plus complète division du travail. Dans le règlement de 1455 sur l'exploitation des mines du Lyonnais et du Beaujolais s, nous trouvons déjà des charpentiers « appuyeurs de montagne » (le boisage est donc ici distinct du minage), puis des « ouvriers de

(1) Lenormant, Monnaies et médailleSy p. 293-300.

(2) Essai sur Vorg. du travail en Poitou^ II, p. 138.

(3) Voy. ci-dessus.

martel », c'est-à-dire des mineurs proprement dits, et des <c maréchaux » qui travaillent au jour. Le « maître de montagne » doit coordonner ces divers travaux a en telle manière que les ouvriers d'icelles mines ne chôment et que le travail d'icelles ne soit aucunement retardé ». Ceci sans parler des fondeurs et affineurs qui travaillent aux martinets» des fourniers et cuisiniers attachés à chaque mine, et dont les fonctions sont soigneusement distinguées. De même, dans les ateliers de soieries du xvi* siècle, à Lyon, à Tours, à Toulouse, on voitdes tisseurs, des teinturiers, des mouliniers, des dévideuses; bientôt même à côté du tisseur, dans les métiers à la tire, se tiendra une femme qui tire les lacs et qui, de sa vie, ne fera autre métier; une autre femme est chargée, sans plus, de lire le dessin. Une presse à imprimer exige, pour la servir, de cinq à huit personnes, dont chacune a sa besogne propre. Plusieurs presses peuvent se trouver réunies dans un même atelier, et chaque atelier a ses correcteurs et ses fondeurs de caractères.

Pour peu qu'on réunisse h ces faits typiques un certain nombre de faits semblables, on n'hésitera pas à souscrire à ces lignes par lesquelles M. Vandervelde* résume révolution industrielle du moyen âge et du xvi* siècle : « Pendant toute la période corporative..., la division du travail reste peu développée. Mais, avec les grandes découvertes d'outre-mer, les marchés s'étendent, la manufacture apparaît, la division du travail, purement professionnelle chez les artisans du moyen âge, décompose maintenant les diverses opérations qui aboutissent à l'achèvement des produits. Inférieur en productivité, le régime corporarif touche à sa (in ; Tère capitaliste commence. »

(1) Le collectivisme et révolution industrielle, p. 23.

A ces modifications dans l'organisation industrielle correspondent des révolutions non moins profondes dans les tfsages commerciaux et le droit commercial.

Dès le XIV* siècle, le crédit existe et la concentration du capital industriel est possible. C'est par le commerce que s est opérée la concentration des premiers capitaux ; ces capitaux vont être utilisés maintenant par Tindustrie. Cette révolution s'est produite d'abord dans l'industrie de la draperie. A côté de Tancien tisserand, tel que le décrit le Livre des métiers^ qui vend lui-même à la halle le drap qu'il a tissé avec ses valets et apprentis S on voit apparaître de bonne heure le drapier, c'est-à-dire le groï> bourgeois qui ne tisse ni ne foule, mais qui emploie, ix son compte, toute une armée de tisserands, de foulons, tondeurs, laneurs, arçonneurs, teinturiers ^ Son rôle se borne à fournir la laine aux maîtres tisserands des dix-sepL villes drapières et à vendre les draps aux foires ou dans les Échelles du Levant. « C'est à l'avance que cette branche de la production nationale avait prise sur toutes les autres », remarque M. Fagniez, qu'il faut attribuer un trait qui, avant de se généraliser, lui avait été particulier : « la distinction entre les commerçants capitalistes et les industriels qui exécutent leurs commandes' ». Ces capitalistes exercent déjà leur pouvoir sur un grand nombre de travailleurs. En effet, un document de 1403 affirme

(1) Des toisserans de lange, édit. Lespinasse, p. 93.

(2) « Dés 1270 (Fagniez, I, n» 233), nous trouvons à Paris un accord, entre le commun des menuz mestres tessarenz qui font euvres à autrui d'une part, et ceus qui font fere leurs euvres à autrui d'autre part. »

(3) Ibid., II, p. XIII.

Hauser. — Ouv. du temps passé. ItJ

242 OUVRIKRS DU TEttPS PASSÉ

que dans la seule ville de Chartres le métier de draperie fait vivre « bien dix mille personnes^ ». Cette organisation capitaliste se retrouve d'ailleurs dans les grandes villes drapières des autres pays, à Strasbourg par exemple, ou à Florence dans YArte délia lana,

« Les artisans, écrivait hier Fauteur anglais d'une histoire de la civilisation occidentale, M. Cunningham, les artisans commencent, sous la direction des niarchands, à manufacturer non seulement pour répondre aux besoins de leurs voisins et à la demande du marché urbain, mais en vue des possibilités de vente sur des places éloignées* ».

Viennent maintenant les découvertes maritimes du XV® siècle, l'ouverture de débouchés immenses et de nouveaux centres de production, Tafflux subit en Europe d'une quantité énorme de métaux précieux, et Ton pourra dire avec Marx : « Le commerce mondial et le marché mondial inaugurent au xvi* siècle la biographie moderne du capital^ ».

(1) Ihid., n» 86. Doren, Die Florentiner Wollentuchindustrie, Stuttgart, 1901.

(2) Western civilization in its économie aspects : Mediaeval and modem times^JCdimhriâge, 1900. — Rappelons en passant l'exemple traditionnel de Jacques Cœur.

(3) « Weltb-'ndel und Weltmarkt erœffnen im 16ten Jahrhundert die moderne Lcten i^eschichte des Kapitals ». Je' n'ignore pas que cetts formule de ^liilX n'est pas acceptée de tous. Évidemment, si l'on compare l'économie du xvi« siècle à la situation du marché actuel de Londres, de Paris, de New- York, de Berlin, où un coup de téléphone suffit à déterminer une crise à répercussions universelles, où le riz de Tlnde s'échange contre le pétrole de Pennsylvanie, l'or californien contre la laine australienne, etc., on refusera aux marchés du xvi» siècle l'épithète de « mondial )). Pourtant un marché comme celui des foires de Lyon, où s'échangent des valeurs françaises, allemandes, italiennes, suisses, espagnoles, etc., où des banquiers italiens prêtent un capital à des imprimeurs allemands, où se centralise le commerce des livres du monde entier; comme ceux d'Augsbourg et de Nuremberg, où s'établissent les cours des métaux précieux et des épices, n*a plus rien à voir avec l'économie médiévale. On oppose encore à Marx que le système colonial des peuples européens étant un système clos,

La réception du droit romain, entre autres effets, a celui de légitimer le prêt à intérêt, d'ébranler la notbn catholique de Tusure. Luther condamne encore, du point de vue scolastique, le crédit et le prêt; mais Calvin, inspiré par son éducation juridique, ne condamne plus quô les intérêts usuraires ^ et repousse la notion vieillie « de l'improductivité intrinsèque de l'argent ». Ainsi, « la Renaissance du xvi° siècle... garde. .«, les uns diront l'honneur, les autres, la responsabilité d'avoir posé la première pierre de l'économie politique libérale ou classique » ^

Les foires de Lyon, avec leur clearing house déjà très perfectionné, deviennent, sous François P"", la grande Bourse internationale des marchandises et des valeurs mobilières®. Les grandes banques d'Augsbourg et de Nuremberg, les Welser et les Fugger dominent le marché des métaux* et pèsent de tout le poids de leurs lingots sur la politique européenne ; ils donnent leurs filles à des archiducs, ils font des empereurs romains, et leurs

les produits de l'Amérique ou des Indes espagnoles ou portugaises n'arrivent pas à un marché mondial, mais à un marché national. Cela est vrai dans une certaine mesure, mais ils ne restent pas à ' Séville ou à Lisbonne, ils aboutissent aux grandes places bancables qui détiennent le numéraire et règlent les prix. On prend dès lors aussi l'habitude des placements internationaux. V. A.-E. Sayous, Les placements internationaux de la République de Be?me.

(1) E. de Girard, Hist. de Vécon. sociale^ p. 223.

(2) Ibid., p. 255.

(3) Sur ces questions, Ehrenberg, Zeitalter der Fugger; Fagniez, VÉconomie sociale de la France sous Henri IV; Bonzon, La banque à Lyon aux XVII^-XVIJJ^ siècle (Rev. d'hist. de Lyon, 1902-4903). Vigne, La banque à Lyon du XV» au XV Hb siècle. Lyon 1902, et surtout Iluvelin, L'hist. du droit commercial {Rev. de synthèse hist.y 1904).

(4) Il importe de rappeler ici que l'augmentation rapide du stock métallique européen au xvi* siècle n'est pas due exclusivement à la découverte des nouveaux mondes, mais pour une bonne part à la reprise de l'exploitation dans les mines de l'ancien monde (Saxe, Tyrol, Transylvanie, etc.), délaissées ou mal exploitées depuis les Romains. Or les banquiers allemands possédaient un grand nombre de ces mines.

faillites ébranlent des trônes ^ C'est une grande affaire financière internationale, c'est la banque des indulgences que nous trouvons à la base même de la Réformation. Par deux fois, une famille de banquiers florentins môle orgueilleusement sespalle aux lys de France.

Les rois ne se contentent même plus d'emprunter directement à tel ou tel particulier les sommes croissantes qui leur sont nécessaires, pour leurs guerres ou leurs plaisirs, pour le développement de la grande politique. La banque de Lyon est un syndicat international de banquiers, qui prête à l'Etat les sommes qu'il a empruntées à des parliculiers. La rente mobilière, la dette publique, apparaissent à l'hôtel de ville de Paris dès François P'.

En 1566, le comte de Retz propose même au bureau de ville la création d'une banque au capital d'un million de livres (3.704.000 fr.), constituée grâce à une loterie, banque de prêt sur gages. En 1608, le Conseil d'État approuvera les statuts d'une banque de dépôt et de prêt, au capital de 1.500.000 livres à Paris, avec des succursales, et qui s'intitule déjà Banque de France. Le capital ne fut pas souscrit, mais l'existence de ce projet montre à quel point le mécanisme du crédit s'était perfectionné même chez nous. On sait pourtant combien nous nous laissâmes devancer à cet égard par la Hollande, l'Angleterre et les villes suisses. En France, Henri IV put rame-

(1) Une faillite à Augsbourg a sa répercussion sur la culture de la cannelle dans les îles de la Sonde ; n'y a-t-il point là un phénomène « mondial »? Les efforts mêmes qui sont faits, par exemple sous Henri IV, pour reconstituer artificiellement une économie nationale fermée (origine du mercantilisme) témoignent de la solidarité économique déjà existante entre les nations de l'Europe occidentale. V. à ce sujet Laffeuias et Montchrestien. Et déjà cette solidarité avait ét'^ admirablement exprimée par Bodin, dans sa Responce aux paradoxes de Malestroit. Il est d'ailleurs un élément dont il faut alors tenir gran I compte, et qui corrige dans une large mesure la législation douanière, c'est la contrebande.

CONCLUSION 2i5

ner l'intérêt légal de 8 i/3 à 6 1/4. On aura d'ailleurs une idée suffisante du développement énorme pris par le crédit quand on saura qu'il y eut à Paris, en 1609, une banqueroute de 4 millions de francs.

En 1620, la lettre de change recevra enfin la clause à ordre, qui lui donne une facilité inouïe de circulation et de transmission*.

Or ce prodigieux développement du crédit coïncide précisément avec Tapparition ou Tessor des industries nouvelles, industries du livre et industries de luxe, industries delà Renaissance. Nous l'avons vu: ces industries, imprimerie, papeterie, soierie, verrerie, ne pouvaient se contenter du modeste outillage, du médiocre fonds de roulement, dû petit nombre d'ouvriers qui suffisaient à un ouvroir de cordonnerie ou de serrurerie. Acheter des presses, faire fondre des masses considérables de caractères, amonceler des provisions de papier, garder des livres en magasin, les vendre à Leipzig ou en Espagne, cçla n'était possible que grâce à une accumulation de capitaux fournis le plus souvent par le crédit. Dès le XVI® siècle, la soierie devient ce qu'était déjà la draperie, un métier capitaliste : elle connaît, à côté du maitre-oiœrier^ le maître- marchand' fabricant qui donne du travail à façon « sans être assis tout le jour sur le métier et mener la navette», et qui, en 1619, prétend se faire réserver le droit exclusif d'acheter la matière et de vendre le p^oduit^ Les anciens métiers, les métiers traditionnels résistent autant qu'ils le peuvent à cette invasion des méthodes nouvelles. Mais les membres riches de ces métiers finis-

(1) Sur tous ces points, \oy. Fagniez, Économie sociale de la France sous Henri IV. M. Gharléty a publié, dans la Revue de Paris de 1901, des notes très intéressantes sur le marché des valeurs d'État à Lyon au début du xvii» siècle.

(2) Godart, L'ouvrier en soie, ch. iv.

sent par prendre la direction des communautés» par rendre presque impossible aux pauvres Taceès de la matirise; les jurandes elles-mêmes sont devenues, à la fin du xYi*" siècle, des institulions oligarchiques et capitalistes- \

« L'ère capitaliste ^ » s'ouvre donc au xvi** siècle. Avec elle se développe le prolétariat ouvrier et, entre le prolétariat* et le patronat commence la lutte de classe. Les p(pemières escarmouches avaient eu lieu au xiu® siècle et dès lors les coalitions — « compilations, taquehans, monopoles » — troublaient la paix de Tindustrie. S'il en était ainsi, môme dans ce qu'on pourrait appeler Tàge d'or de l'histoire ouvrière, que sera-ce à mesure que va se produire la scission progressive entre le capital et le travail? Du XIV® au XVI® siècle, nous allons assister au développement régulier de ce phénomène : la lente expulsion de * l'ouvrier du gouvernement du corps de métier^.

Cette expulsion se réalise au moyen de deux méthodes parallèles, l'élévation des droits de maîtrise et la compli-

(1) Cunningham, op. cit. y p. 181, résume fort bien les différents aspects de la question : « Les vues du capitaliste employeur de travail et celles des petits maîtres indépendants diffèrent souvent au point de vue des règles avantageuses au commerce. Le capitaliste désirait être libre d'employer autant d'ouvriers qu'il lui plaisait, avec la division du travail convenable, tandis que les petits maîtres s'opposaient à un système organisé pour accaparer une grande partie du trafic. Il devait aussi exister des différences dans l'éducation et le nombre des apprentis ; le régime capitaliste rompait avec les traditions des corps de métiers. Dans bien des cas où surgiront des difficultés, les membres riches semblent avoir été assez forts pour prendre en main la direction des affaires de la communauté, et pour modiQer l'institution jusqu'à ce qu'elle devint une association oligarchique d'employeurs capitalistes ; beaucoup de corps de métiers en France semblent avoir été transformés de la sorte... Dans d'autres cas, les petits maîtres lurent capables de maintenir le régime traditionnel, et les employeurs capitalistes préfèrent émigrerhors des limites de la juridiction corporative. »

(2) Expression de Karl Marx, XXIV, I.

(3) Nous revoyons sur ce point à VHist. des classes ouvt^ières, de M. Levasseur.

cation croissante du chef-d'œuvre. Seuls sont exceptés de ces aggravations les fils de maîtres.

Les droits de maîtrise, et même dans une certaine mesure les réductions dont bénéficient les fils de maîtres, avaient leur origine dans la nature des choses. Ceci est fort bien expliqué dans les statuts des poêliers de Villedieu, en Normandie, au xiv* siècle * :

a II est ordonné et accordé entre eux que si aucun veut lever métier et être maître, parce que nul maître ne se peut élever sans Taide des autres maîtres et des varlets et des outils des autres, il paiera audit trésor 60 sols s'il n^est fils de maître; et s'il est fils de maître, il en paiera pour 40 sols, pour ce qu'il doit avoir le plus grand avantage audit métier et que son père paya aussi ; et partant aura celui qui aura payé lesdits 40 sols l'aide des maîtres et des varlets et des outils de ladite poêlerie. »

Le droit de maîtrise est donc alors la juste rémunération des services que les maîtres anciens rendent au nouveau en l'aidant à installer son. atelier. Il n'en est pas moins étrange que dès le xiv* siècle on ait cru nécessaire, dans un article de statuts, de légitimer ce droit. C'est donc qu'il n'était dès lors plus admis sans résistances.

M. Eberstadt ^, dans un récent ouvrage sur le droit industriel dans l'ancienne France, a cherché à établir la courbe d'accroissement du droit de maîtrise. Il évalue la moyenne de ce droit à 40 sols pour le début du xiv® siècle, à 60 pour la fin. Au xv* siècle, il n'est pas rare de rencontrer des droits de 10 livres, et l'on cite un exemple isolé de 40 livres. La royauté favorise alors ce rehaussement dans un intérêt fiscal. Toutes les réformes indus-

(1) Cité par Eberstadt, Dos franzos. Gewerberecht, p. 246.

(2) Op. cit., p. 24^. Voyez le compte rendu de M. Fagniez dans la Rev. hist. de mai-juin 1901.

trielles de Louis XI, par exemple, peuvent se résumer à ceci : il autorise les communautés à relever considérablement le taux des droits d'entrée, et aussi celui des amendes, à condition que sur ces taxes nouvelles le Trésor percevra un tiers ou une moitié \

De plus en plus s'accroît la différence entre le fils de maître et le compagnon ordinaire. Chez les chaudronniers de Paris, le fils de maître paie 10 sols ; le compagnon qui a fait son apprentissage à Paris, 4 livres, huit fois plus ; le « forain », Tapprenli du dehors, 12 livres.

Semblable est l'histoire du chef-d'œuvre. Rien n'était plus simple, en apparence, qu'un examen de capacité imposé au candidat à la maîtrise, et il n'est pas question d'autre chose dans le Livre des métiers. Mais, comme le droit de maîtrise, le chef-d'œuvre devient aux mains des maîtres un moyen de défense, une arme contre la concurrence des nouveaux maîtres. Déjà dans la première édition de son second volume, en 1859, M. Levasseur exposait magistralement comment le chef-d'œuvre devint progressivement plus compliqué d'invention, plus coûteux de matière, plus long de fabrication ; comment certains maîtres s'ingéniaient à ne jamais enseigner à leurs apprentis le genre de travail qu'on exigeait pour l'examen ; comment d'autres travaillaient clandestinement au chef-d'œuvre présenté parle compagnon riche ; comment, pour les fils de maîtres, le chef-d'œuvre était remplacé par « une légère expérience » ; comment enfin les jurys d'examen ne déclaraient recevables que les chefs-d'œuvre dont les auteurs leur avaient suffisamment graissé la patte. L'édit de 1581 dénonce éloquemment cette situation : il

(1) Voy. ch. I.

veut mettre ordre « aux excessives dépenses que les pauvres artisans des villes jurées sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degré de maîtrise... étant quelquefois un an et davantage à faire un chef-d'œuvre tel qu'il plaît aux jurés ; lequel enfin est par eux trouvé mauvais et rompu, s'il n'y est remédié par lesdits artisans avec infinis présent et banquets*... ».

A cette date de 1S81, on peut dire que révolution est achevée. L'ouvrier pauvre est condamné à rester ouvrier. Il ne joue plus aucun rôle dans la conduite du corps de métier. Dans la communauté jurée comme dans Tindustrie libre, il est éliminé du gouvernement de Tatelier.

Il n'a plus, par exemple, aucun contrôle sur la fixation des salaires. Aussi est-il la première victime de la crise sociale du XV* et du xvi® siècle. Tandis que hausse autour de lui le prix de toutes les choses nécessaires à la vie, ses salaires ne s'accroissent qu'avec une déplorable lenteur ^ Encore ces misérables augmentations ne les obtient-îl que par la force : il les arrache par la grève. L'état de guerre devient Tétat presque normal de certaines industries à partir de François V\ Procès interminables, cessations combinées de travail, violences contre les personnes, appels au pouvoir municipal ou royal, telle est l'histoire journalière des rapports entre le capital et le travail, entre les coalitions de patrons et les coalitions d'ouvriers.

La lutte revêt une forme particulièrement dramatique dans les métiers libres, dans ces industries de la Renaissance oîi, grâce à l'absence de toute réglementation, la concentration capitaliste s'exerce en toute indépendance.

(1) Sur cet édit et sur l'interprétation, à mon sens trop étroite, qu'en donne M. Eberstadt, je renverrai à. des leçons parues aux XII de la Revue des cours et des conférences.

(2) Voy. le tome II de la nouvelle édition de M. Levessenr, inîtio.

OÙ se constituent des armées d*ouvriers. J'ai conté quelques épisodes de ce drame. J'ai insisté sur Tàpreté déjà « prolétarienne » des revendications des compagnons imprimeurs en 1571, qui se proclament « les vrais imprimeurs, faisant la plus laborieuse et la plus grande partie de rimprimerie », tandis que les maîtres ne sont que de purs marchands, a fournissant les matières, outils et instruments », c'est-à-dire le capital. N'oublions pas que lorsque ces paroles furent écrites, l'industrie typographique était troublée par des grèves qui avaient commencé en 1539, c'est-à-dire trente-deux ans plus tôt, et Ton aura une idée de Tintensité du conflit.

Au XVI* siècle, la coalition est partout, et elle a généralement pour objet la hausse des salaires. Des peines sévères sont portées, en 1583, contre les « compagnons, serviteurs et garçons » cordonniers de Troyes qui voudraient « prendre plus haut prix des ouvrages que le taux et prix ci-devant ordonné et qu'ils ont accoutumé d'avoir* ».

L'antipathie entre le travail et le capital devient si vive que les anciennes institutions de solidarité professionnelle se coupent en deux. Dans les métiers libres comme dans les jurandes, patrons et ouvriers se réunissaient autrefois en confréries pieuses et charitables. Au xvi* siècle, nous voyons se former des confréries d'ouvriers, qui ont leur caisse spéciale, leurs chefs élus, et l'on est souvent obligé, pour éviter les rixes, d'interdire que les deux confréries rivales célèbrent le même jour ou dans la même église la fête du commun patron. Ces confréries d'ouvriers nous les trouvons à Paris, à Toulouse, même en Poitou. Et si, en 1538, la ville de Poitiers ordonne aux compagnons

(1) Levasseur, 1. 1. de la seconde éd., p. 599.

menuisiers de se régler « selon l'ordonnance des maîtres du métier », certaines de ces confréries d'ouvriers obtiennent, en quelque sorte, la reconnaissance légale, jusqu'au point de pouvoir présenter aux États généraux un cahier distinct de celui des maîtres. En 1614, à côté du cahier des apothicaires de Paris, nous trouvons celui des compagnons apothicaires qui se plaignent du chef-d'œuvre et des banquets de maîtrise.

Interdites, ces confréries ouvrières n'en subsistent pas moins, mais elles deviennent occultes, elles s'enveloppent de mystère. Telle est l'origine des compagnonnages, dont la formation est favorisée par le caractère nomade que prend alors l'ouvrier. Chez ces mêmes cordonniers de Troyes dont nous parlions tout à l'heure, nous voyons les compagnons organiser le placement obligatoire des ouvriers du dehors. A Paris, en 1601, les compagnons du même état ont frappé un ouvrier <c parce qu'il ne voulait payer leur écot en un cabaret où ils l'auraient mené sous prétexte de lui vouloir faire bailler de la besogne ». Les compagnonnages essaient donc de monopoliser le recrutement de la maind'œuvre.

Une question irritante est celle de savoir, si la révolution sociale que nous venons de décrire a quelques rapports avec la révolution religieuse qui donne à l'histoire du XVI® siècle un si puissant intérêt. J'ai essayé de montrer ailleurs^ que cette révolution religieuse fut aussi une révolution sociale. En France, avant l'époque tardive (vers 1360) oîi le parti huguenot devient un parti de nobles, la nouvelle doctrine, élaborée par les humanistes, se répand surtout chez ces « gens de mestier, pauvres

(1) La Réforme et les classes populaires, Voy. le beau livre de M. Imbart de la Tour.

252 OUVniERS DU TEMPS PASSÉ

gens, simples », qui excitent le méprisant sourire de Florîmond de Raemond^

Le milieu ouvrier, milieu mécontent, turbulent, avide de nouveautés, était extrêmement propice à la prédication révolutionnaire. L'appel fait à la conscience individuelle du chrétien, Tidée de l'égalité des consciences substituée à celle de l'autorité, ces ferments de révolte répandus dans le temple ou « Técole buissonnière » fructifiaient dans Tatelier. Celui qui avait désappris de se soumettre à un prêtre devait être moins disposé à obéir à un maître. Quelle qu'en puisse être la valeur dogmatique, la nouvelle doctrine apparaissait d'abord aux petits comme un redressement de l'échîne humaine. Symphorien Champier ne se trompait probablement pas lorsque, dans la rebaine lyonnaise de 1529, il voyait une agitation religieuse, une sorte de résurrection des pauvres de Lyon ^

Le développement de l'industrie française avait attiré dans nos villes ouvrières un grand nombre d'artisans étrangers, Allemands surtout. Flamands, Italiens, qui apportaient avec eux des idées nouvelles . Jusque dans le Limousin, loin des frontières, ce sont les artisans venus de Flandre et d'Allemagne qui semblent avoir propagé Thérèsie parmi leurs camarades d'Aubusson et de Felletin^

Sous la menace des persécutions religieuses, la classe ouvrière émigré. A la différence de la classe paysanne, rien ne l'attache au sol : quelques outils et ses deux bras, c'est tout le capital de l'ouvrier; il les transporte

(1) Ronsard^ Remonsir. au peuple de France :

Il ne faut pas beaucoup d'expérience

Pour estre exactement docte en vostre science ;

Les barbiers, les maçons en un jour y sont clercs.

(2) Voy. Étude critique sur la rebaine de Lyon {Rev. hist., 1896).

(3) Ces influenees étrangères sont analysées avec finesse par M. Iiiibart do la Tour, p. 287.

dans les pays où il pourra prier Dieu à sa guise. Il suffit, pour mesurer l'amplitude de ce mouvement, de dépouillerles listes d'immigration en Angleterre, à Genève, à Lausanne. Cette émigration même explique que la classe ouvrière se soit trouvée, à Tépoque des guerres de religions, presque complètement purgée de ses éléments hérétiques, de même d'ailleurs que la classe patronale. Les confréries de métiers deviennent alors des institutions strictement papistes, et le certificat de catholicité est evigé à l'entrée de beaucoup de professions. Nouvelle limitation au libre accès de la maîtrise.

11 n'est pas jusqu'à la grande révolution intellectuelle de la Renaissance qui ne tourne, en fin de compte, au détriment de la classe ouvrière. Non seulement Tapparition des métiers qu'elle crée a pour effet d'accélérer l'évolution capitaliste, mais les idées mêmes qu'elle apporte font descendre l'ouvrier de plusieurs crans sur l'échelle des valeurs sociales. Le temps n'est plus oîi l'on criait « Vive labeur! » A Platon, à Xénophon, à Aristote, aux théori-| ciens d'une société qui reposait sur l.'esclavage, le^ humanistes ont pris cette idée que le travail manuel est j chose servile, indigne de l'homme libre, dégradante. L'opinion publique s'habitue peu à peu à considérer comme un être d'espèce inférieure l'homme qui vit du travail de ses mains, le « mécanique ». Cette déchéance sociale du compagnon a pour corollaire sa déchéance politique. 11 n'est pas seulement exclu du gouvernement du métier, il est exclu de la cité.

Ainsi, au xvi® siècle, toutes les causes s'accordent à creuser un fossé chaque jour plus profond entre la classe qui de plus en plus possède les instruments de travail sans travailler et la classe qui se sert de ces instruments sans les posséder.

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