‹ Opéras-comiques (volume 2)Chapitre 25 sur 353 · ACTE n, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE n, SCÈNE III

CORINNE

Je l'écrivais encore hier dans mes Mémoires !

DESGAUDETS.

Si tout y est de la même exactiude!.,.

CORINNE, avec aigreur.

Je \ous répète, mon père, que j'ai vingt-deux ans.

DESGAUDETS,

Soit! je le yeux bien!... convenons-en.,, voilà tout. C'est convenu !

CORINNE, avec force.

Je les ai !

DESGAUDETS, de même.

Oui, certes !

CORINNE

Et vous ne songez pas à me marier?

DESGAUDETS.

Si vraiment. Mais tu refuses tous les partis.

Il ne s'en présente point de convenable!

DESGAUDETS.

C'est ta faute !

CORINNE

C'est la vôtre ! Pourquoi dites-vous, partout, que vous ne me donnerez pas de dot!

DESGAUDETS.

Parce que telle est mon intention ! A quoi sert d'avoir dans ga famille une merveille, une muse, une Sapho... s'il me faut prosaïquement donner cent mille écus à un gendre, pour qu'il consente à prendre mon illustre fille. Il aurait donc son talent, son immense talent pour rien et par dessus le marché. Est-ce juste? Est-ce que, poétiquement parlant, cette idée seule ne t'indigne pas?

CORlNTs'E.

Ce qui m'indigne, mon père, ce sont les prétextes que je voiii; vois prendre pour vous cacher à vous-mêmes la vérité! Ce qui m'indigne, mon père, c'est celte soif de fortune qui vous porte à tliésauriser sans cesse !

DESGAUDETS.

Moi!

CORINNE

Oui, possesseur de plusieurs millions, il vous est plus doux de

contempler votre or, que de voir le bonheur de votre fille, et si jusqu'ici le respect m'a fermé la bouche, ne croyez pas que depuis longtemps je n'ai pas souffert de votre... de votre...

DESGAUDETS, voyant qu'elle s'arrête.

Achève... et dis comme tout le monde... de mon avarice, n'est-ce pas? J'espérais, avec toi, du moins, ne pas être obligé de me justifier; mais puisque tu m'y forces, apprends donc un secret que tous ignorent... que toi seule connaîtras^ et que je te défie de révéler... ce sera ta punition!

CORINNE, interdite.

Que voulez-vous dire?

DESGAUDETS.

Assieds-toi là. Nous étions deux frères, Alexandre et César Desgaudets. Nous avions, jeunes encore, un fort joli patrimoine, cinq ou six mille livres de rentes. Moi, garçon, je trouvais que c'était assez. Alexandre, mon frère aîné, n'était pas de cet avis. 11 était ambitieux; il pensait qu'on ne pouvait jamais arriver ni trop vite ni trop haut; qu'il fallait pour exister, une fortune de prince. Tu vois qu'il avait devancé son siècle, et qu'il était digne de vivre dans celui-ci. Il m'embrassa et partit pour Chandernagor ou Calcutta, que sais-je? pour faire sauter la compagnie des Indes et devenir rajah, pour le moins; la vérité est que je n'entendis plus parler de lui. Quant à moi, qui aimais le repos, le bien-être, le confortable , je menai la vie de garçon et de rentier la plus heureuse, m'accordant, jusque dans leurs dernières limites, toutes les jouissances que peuvent donner six mille livres de rentes! il y en a beaucoup, même, pour un sage! Ce fut là mon bon temps! Par malheur, l'amour vint tout gâter. J'épousai une femme sans fortune... et bientôt nos charges augmentèrent, car nous eûmes d'abord une fille, Corinne Desgaudets, ici présente, puis d'autres enfants que j'ai perdus... puis ta pauvre mère toujours souffrante et malade. Il

y a de cela plus de vingt-huit ans. (Voyant Corinnb qui fait un geste, et

s'interrompant.) Non, viugt-deux ! ... c'cst couvcnu! Dopuis ce temps, je m'habituai à économiser, non pour moi, mais pour vous; ce bien-être intérieur, ce confortable que j'aimais tant, j'y renonçai, avec peine, je l'avoue; mais je me disais : J'en serai récompensé par l'estime du monde et de mes amis. Erreur!... garçon, l'on m'accueillait; père de famille, chacun me ferma sa port'^.l

Page 1