‹ Opéras-comiques (volume 2)Chapitre 26 sur 353 · ACTE II;, SCENE TH · texte numérisé non relu

ACTE II;, SCENE TH

CORINNE

Ah ! c'est indigne !

DESGAUDETS.

D'accord ! mais le monde est ainsi fait. C'est depuis ce jour-là, mon enfant, que je suis devenu philosophe! philosophe pratique du plus haut étage... et dans ma mansarde, oubliant et oublié^ bien des années s'écoulèrent ainsi : lorsqu'un matin, des journaux allemands annoncent qu'Alexandre Desgaudets, qui avait fait une fortune immense, vient de mourir au fond de la Hongrie, laissant un héritage de trois millions... Les journaux de Paris le répètent, et chacun se dit ; Mais j'ai connu au Irefois César Desgaudets, son frère... quel bon \ivant 1 quel aimable jeune homme ! et quel cœur dévoué... quel excellent père de famille! — C'était mon ami intime. — Et à moi aussi!

— Savez -vous ce qu'il est devenu ? — Non vraiment. — Ni moi!

— Ni moi ! — Je parais, en ce moment, descendant de ma mansarde ! ceux qui ne me regardaient plus me reconnaissent. Les poignées de mains, les invitations, les dîners m'accablent de tous côtés... J'avais retrouvé mon confortable et tous n'es amis d'autrefois!... que dis-je? cent fois plus encore! Connue dans toutes les restaurations, ils avaient germé et pullulé pondant l'interrègne. Et le crédit que l'on m'accordait déjà, et le .salut fraternel des grands capitalistes'... et le sourire des jolies femmes!... je me laissai faire. J'acceptais toutes les amitiés sans me laisser éblouir, et ton-; les dîners sans me laisser enivrer... je t'ai dit que j'étais devenu philosophe. Et abandonnant pour quelques mois ma nouvelle cour, je me rendis en Hongrie, pour liquider l'héritage de mon frère Alexandre.

CORINNE

Les trois millions... ,

Oui, mon enfant; mais, hélas...

CORINNE

11 n'avait pas trois millions ?

DESGAUDETS.

Si vraiment... à peu près. Mais en payant les legs particuliers, qui étaient considérables, les dettes, qui l'étaien.t encore plus, et surtout les droits de succession dus au gouveinement autrichien, car il en coûte très-cher pour mourir en Autriche, je vis bientôt, moi qui me connais en affaires, qu'il ne resterait à peu près rien au légataire universel.

CORIMNE.

Rien ! grand Dieu !

DESGAUDETS

Que cet hôtel à Paris... petit hôtel charmant... que mon frère avait fait acheter, de loin, dans Tintention d'y finir ses jours; mais qu'il n'avait jamais habité, et qui, à peine achevé, demandait des réparations... de grosses réparations!...

COHIISNE.

C'est vrai !

DESGAUDETS.

Ce qui eût absorbé mes six mille livres de rentes. Le vendre dans ce quartier éloigné, et dans Tétat où il est, ajoutait peu à ma fortune, trahissait à tous les yeux ma véritable position, et me livrait, de nouveau, aux dédains ou à Tindifférence de Tamitié. Je regardai autour de moi, et je me dis : Dans ce siècle, où la vérité est passée de mode et où personne n'en fait usage, pourquoi m'en servirais-je? qui m'oblige à la dire? slls veulent absolument que je sois héritier de trois millions , je ne suis pas forcé de les éclairer, encore moins de leur raconter mes afîiures de famille. Aussi à mon retour, je gardai un silence absolu. Je m'installai dans cet hôtel, où je repris le train de vie que je menais dans ma mansarde. Je ne changeai rien à mes anciennes habitudes d'économie, qu'aujourd'hui ils appellent tous de l'avarice

CORINNE

0 ciel !

DESGAUDETS.

A commencer par ma fille! mais, qu'en est-il résulté? moi économe... on daignait à peine me regarder... moi avare, chacun me salue. Quand j'avais une vertu, on s'éloignait de moi... je me suis doté d'un vice... et partout l'on m'honore!...

(Il se lèTe.'*

CORINNE, se levant aussi.

Eh ! qu'y gagnez-vous, de grâce ? -

DESGAUDETS.

Ce que j'y gagne!... c'est qu'en ce siècle, où il y a si peu d'amis, j'en rencontre à chaque pas! c'est qu'on me choie, c'est qu'on me caresse, c'est qu'on m'invite 1 pas une fcte, pas une soirée où je n'assiste! je vais partout et ne reçois jamais... c'est tout simple... je suis avare! ! ! ce que j'y gagne ! c'est que, fréquentant les gens du grand monde, je puis, sans qu'on s'en

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