SCÈNE IV
GEORGES, DIKSON.
Voilà donc qui est convenu! je reste ici! je suis de la famille! mais je ne me serais pas attendu ce matin à la nouvelle dignité qui m' arrive.
DIKSON.
Peut-être que cela vous contrarie?
GEORGES
En aucune façon! Que veux-tu que fasse un officier en congé? autant qu'il soit parrain qu'autre chose; ça utilise ses moments ; c'est encore un service indirect qu'il rend à l'État.
DIKSON.
C'est toujom's bien de l'honneur que vous faites à un simple fermier; d'autant qu'à la naissance d'un enfant il y a toujours, comme disaient nos pères, de malignes influences qui le menacent... ici surtout!
GEORGES
Vraiment!
DIKSON.
Oui, le pays est mauvais. Mais je suis de l'avis de ma femme , vous nous porterez bonheur ! A propos de cela, mon officier, vous ne m'avez pas dit votre nom?
GEORGES
C'est juste : avant de donner un nom à ton fils, il faut que je te dise le mien; on m'appelle Georges.
DIKSON.
Georges !
GEORGES
Oui, voilà tout.
Georges : ce n'est là qu'un nom de baptême.
GEORGES, souriant.
Eh biL/i ! aujourd.'hui c'est ce qu'il te faut , tu n'en as pas besoin d'autre. Georges Brown, si tu veux? Du reste, je serais bien embarrassé d'en dire davantage : excepté quelques souvenirs vagues et confus, ma mémoire ne me retrace rien de mon enfance ni de ma famille. J'ai quelques idées de gi-ands domestiques en habits galonnés qui me portaient dans leurs bras; d'une jolie petite fille avec laquelle j'étais élevé... d'une
vieille l'omme qui rne cliaiitait des chansons écossaises. Mais tout à coup, et j'ignore comment, je me suis vu transporté à bord d'un vaisseau, sous les ordres d'un nommé Duncan, un contre-maître qui se disait mou oncle, et que je n'oublierai jamais, car il m'apprenait rudement le service maritime! Au bout de quelques années d'esclavage et de mauvais traitements, je parvins à m'échapper, et je débarquai sans un schelling dans ma poche.
DIKSON.
Pauvre jeune homme!
GEORGES
Je n'étais pas à plaindre ; j'étais libre, j'étais mon maître. Je me fis soldat du roi Georges. En avant, marche ! le sac sur le dos! Depuis ce moment-là je suis le plus heureux des hommes ; tout m'a réussi ; il semble que la fortiuie me conduise par la mai.. D'abord, à ma première afî'aire, j'avais seize ans : me souvenant encore de mon état de matelot, je jette là mon fusil, je grimpe à une redoute, j'y .entre le premier, et mon colonel m'embrasse en présence de tout le régiment. Mon braA'e colonel! ce fut povu- moi un père, un ami ! il me prit en affection, s'occupa de mon éducation, de mon avancement. Il y a six mois, dans le Hanovre, je venais d'être nommé sous-lieutenant, lorsque je me trouvai à côté de lui, en face d'une batterie! « Georges ! me criait-il, va-t'en ! » et il voulait se mettre devant moi. Tu te doutes bien que je me suis élancé au-devant du coup, mais en vain ! nous tombâmes tous les deux, et lui pour ne jamais se relever!
DIKSON.
11 est mort !
GEORGES
Oui, au champ d'honneur! de la mort des braves! (otant son chapeau.) Puissp.-t-il prier là-haut pour qu'il m'en arrive autant! Quand je revins à moi, je me trouvai dans une chaumière qui m'était inconnue, et je vis tout à coup apparaître une jeime fille, à qui sans doute je devais la vie, et qui chaque jour venait me ^rodiguer des soins. C'était la physionomie la plus douce ei la plus touchante! 11 m'était défendu de parlei-, et je ne pouvais lui témoigner que par des gestes et ma reconnaissance et le désir que j'avais de connaître ma bienfaitrice. « Plus tard, me disait-elle, quand vous irez mieux! » Mais un jour je l'attendais à l'heure accoutumée, elle ne vint plus; et