ACTE I, SCÈNE V
HENRIETTE
Lui-même. Quoique grand seigneur, quoique seul héritier des titres et des richesses de lune des premières familles de l'Allemagne, Frédéric était si bon, «{u'il me traitait comme ime sœm", moi, pauvre paysanne et simple jardinière du château. Aussi, touchée de ses bienfaits, pénétrée de reconnaissance, je m'étais habituée dès mes jeunes années à le respecter, à le chérir comme mon protectem*, comme le fils de mes maîtres.
Pas davantage?
HENRIETTE
Je le croyais, du moins; et cependant je ne pouvais m'expliquer le serrement de cœur que j'éprouvais lorsqu'il venait au château de belles et nobles demoiselles, avec qui Frédéric était si galant et si empressé! et dans les jours de bal, lorsque ces jeunes comtesses, éclatantes d'attraits et de parures, dansaient avec lui dans les salons, tandis que moi et les gens du château les regardions de l'antichambre, je ne sais quelle tristesse venait me saisir. Je me trouvais au milieu de tout ce monde, seule, abandonnée, et le désespoir dans le cœur.
FRITZ
Voyez-vous cela !
HENRIETTE
Entin, un jour, une jeune et belle héritière, mademoiselle de Rhetal, était au château, et au détoiu- d'une allée, je l'aperçus auprès de Frédéric qui lui baisait la main. Ah! je crus que j'allais mourir ! Mais que devins-je quand il me dit tout bas : Henriette, va-t'en! Je m'enfuis, je cours dans ma chambre, et me jetant dans les bras de mon père, je fondis en larmes. Il ne comprit que trop bien ma douleur. « Tu es de trop basse naissance, me dit-il, pom" être sa femme, et tu as le cœur trop tier pour devenir sa maîtresse ; il faut t'éloigner, il faut l'oublier, ma fille. » Et c'est alors que je vins dans cette capitale près de la comtesse de Rhetal, près de sa fille, qui m'avait prise en amitié.
FRITZ
Et M. Frédéric?
HENRIETTE
11 partit pour son régiment , et plus tard pour la campagne de Russie avec les Français, dont nous étions alors les alliés. Deux ans après, les parents de mademoiselle de Rhetal la nia-
LA FIANf:f:E.
rièrcnt à M. le baron de Siildoil", le chambellan, et ma jeune protectrice me plaça chez madame Charlotte, cette lingère d(nit le magasin est en face de son hôtel, de sorte que je ne passe pas un jour sans la voir; et si vous la coiniaissiez comme moi, si vous saviez quel ange de bonté, quel modèle de toutes les vertus! je retrouvai près d'elle l'amour de mes devoirs, le calme, le repos. C'est alors que vous vous êtes présenté, et que, d'abord indifférente à votre amour, j'ai fini par en être touchée et par vous plaindre.
FRITZ
Serait-il vrai ?
HENRIETTE
Vous m'aimiez tant! et il doit être si cruel de ne pas être aimé de ceux qu'on aime ! Vous aviez l'aveu de mon père, celui de madame de Saldorf, ma bienfaitrice. Vous m'avez demandé le mien. J'ai compris alors quels étaient mes nouveaux devoirs; j'ai juré de faire le bonheur d'un galant homme qui me consacrait sa vie. Ce serment-là, je le tiendrai, monsieur Fritz, et vous aurez en moi une honnête femme.
FRITZ
Cette franchise-là me le prouve, et je suis trop heureux. Oui, mademoiselle Henriette, si vous saviez... si je pouvais
vous dire... (On entend un rouleaient de tambour lointain, dont le bruit augmente peu à peu, )
DUO
HENRIETTE
Entendez-vous! c'est le tambour; De YOtn; garde voici l'heure. Entendez-vous? c'est le tanxbour; Il défend de parler d'amour.
FRITZ
Qu'un instant encor je demeure; Laissez-moi vous parler d'amour.
(Le bruit augmente.) Maudit tambour ! maudit tambour 1
HENRIETTE
Il faut partir, c'est le signal!
FRITZ
Et le premier je dois m'y rendre Ah! quel ennui! quel sort fatal!