REVENDICATION
Eléments imprimés du débat. — Article personnel dans la Gazette des hôpitaux, en 18G8. — Article do mon mémoire : De la Réunion des plaies. — Allégations de M. Péan, qui s'attribue l'invention des pinces hémostatiques. — Examen dos mémoires publiés par M. Péan jusqu'en 1868 et citations textuelles relatives à l'hémostase et à l'emploi de pinces dans ses opérations. — Question incidente relative aux tubes de drainage en verre. — Avant 1868, M. Péan ne s'est servi d'autres pinces hémostatiques que des doigts de ses aides II n'a pas même inventé le nom de ces pinces. — M. Péan et la forciprcssure prolongée. — M. Gross et les pinces hémostatiques à la Société de médecine de Nancy. — Résumé du débat. — Arguments des champions du parti adverse.
J'aborde ici un chapitre désagréable que j'ai écrit à regret au milieu des malheurs du temps présent, qui rendent ce débat d'autant plus pénible. Les attaques qu'a suscitées ma revendication dans le camp adverse ne m'ont pas permis de le laisser de côté et m'obligent d'être d'autant plus exphcite.
Jusqu'en 1874, à l'exception de la petite notice insérée dans la Gazelle des hôpitaux, en 4868, qui est restée à peu près inaperçue, je n'ai rien publié moi-même au sujet de mes pinces et de ma méthode d'hémostase, que je comptais faire connaître dans un mémoire dont je préparais les matériaux, lorsque' survinrent les événemenis désastreux de 1870. Les malheurs de la guerre, le découragement qui en était résulté et l'état de ma santé m'avaient donné l'idée de renoncer entièrement à la pratique chirurgicale. Je cessai toute publication de mes travaux; mais le besoin d'activité et le désir de maintenir hautement dans mon pays le rang de la médecine alsacienne et le renom de l'ancienne école de Strasbourg m'ont ramené et retenu dans la lice. Je ne pensais pas être réduit à la nécessité de défendre ma propriété contre un confrère français, un soi-disant ami, surtout après les malheurs et les tristesses qui accablent ceux qui ont dû demeurer dans le pays conquis depuis notre fatale annexion.
) . \ o\. ci-dessus, p. 2.5.
Au mois de juillet 1874, en ma qualité de président de la Société de médecine de Strasbourg, je lus un mémoire sur la réunion des plaies. On y trouve un passage relatif à mes pinces hémostatiques :
«Depuis dix ans je me sers avec avantage, pour toutes les opérations, de pinces hémostatiques particulières en forme de pinces à' pansement très-légères, dont les mors sont plats, creusés et engrenés vers leurs Lords par des rayures transversales. Étant fermées, elles ne doivent pincer qu'à leur extrémité. Leurs branches sont munies près des anneaux d'un cliquet qui leur sert de point d'arrêt pour la fermeture et permet d'opérer une constriction très-forte sur des tissus d'une épaisseur variable. Ces pinces, dont l'usage tend à se propager, sont de mon invention; elles sont connues à Paris sous le nom d'un chirurgien auquel j'en ai envoyé un modèle il y a quelques années. Primitivement le cliquet était à dents, mais le cliquet à trous, dont sont munies les pinces dont je me sers, est préférable. Les pinces hémostatiques agissent d'après le principe d'une constriction excessive à même de dessécher les tissus comprimés. Les pinces analogues qui ont été faites primitivement sur le modèle des serrc-flnes de Vidal, et qui sont également à même de rendre de bons services dans certains cas, mais dont la constriction est trop faible, ont été employées par moi dans mes débuts dans la pratique. M. Elser, notre cher et regretté compatriote , qui vit maintenant retiré des affaires à Auteuil , loin de l'Alsace , et dont M. Streisguth continue l'intelligente fabrication d'instruments à Strasbourg, a successivement perfectionné mes pinces hémostatiques d'après mes indications, en leur conservant toute la force nécessaire et la plus grande légèreté. Les pinces confectionnées à Paris sont d'une fabrication très-médiocre'. Ces Instruments se placent facilement et rapi-
1 . Cette observation s'adressait aux pinces du chirurgien de Paris dont il est question plus loin. M. Verneuil m"a fait observer que j'avais tort de dire que les pinces hémostatiques confectionnées à Paris étaient d'une fabrication très-raédiocre, attendu qu'elles étaient semblables à celles que j'ai figurées dans mon mémoire {De la Réunion des pluies) et que pour son compte il n'avait jamais eu ii s'en plaindre. Je maintiens mon assertion pour les modèles des pinces de M. Péan. que je me suis procurées à Paris, chez M. Guéride. La pression de ces pinces est insuffisante; mais néanmoins elles rendent encore de bien meilleurs services que les autres pinces usitées pour l'hémostase. L'insuffisance de leur pincement paraît avoir conduit M. Péan à les laisser à demeure, en nombre plus ou moins considérable, d'une manière prolongée, après les opérations. MM. les fabricants d'instruments de chirurgie, parfois très-intelligents ouvriers, ne se rendent pas
dément, avec un peu d'habitude, au fur et à mesure que se produit une hémorrlia^^ic. La perte de sang est ainsi diminuée d'une manière trôs-notable. On peut les laisser en place pendant un quart d'heure, une demi-heure, jusque vers la fln d'une opération. Lorsqu'on les enlève, l'hémorrhagie est complètement arrêtée. Quant aux vaisseaux de gros cali])re, qui ont été saisis par les mômes pinces, le cliirurgien lui-même peut les entourer alors très-facilement d'une ligature, sans avoir presque recours à un aide , ainsi que cela est nécessaire lorsque l'on opère à la manière des anciens chirurgiens, en saisissant avec une pince simple ou à coulisse, etc., les vaisseaux à mesure que le sang en jaillit. Ou peut ainsi continuer et terminer très-vite une opération tout en plaçant une dizaine , une vingtaine de pinces, suivant les circonstances. Ces pinces sont un élément très-important de succès dans quelques opérations accompagnées d'une forte hémorrhagie. Elles permettent de restreindre considérablement la perte de sang. Par leur intermédiaire, ou abrège la durée d'une opération en restreignant, en supprimant même très-souvent l'usage des ligatures. Dans les opérations d'ovariotomie, les ablations de tumeurs, etc., où un très-grand nombre de vaisseaux d'uu calibre assez considérable sont intéressés, on peut le plus souvent terminer l'opération sans recourir à une seule ligature, quoique parfois une vingtaine de pinces aient dû être appliquées.
«Les pinces hémostatiques, ainsi que tous les objets qui sont mis en contact avec la plaie, doivent être d'une propreté minutieuse. Les mors des pinces hémostatiques, qu'il est difficile de nettoyer autrement, doivent toujours avoir été passés au feu'.»
M. le D'" Péan, de Paris, s'est attribué dans ces derniers temps, entre autres soi-disant inventions, celles de mes pinces hémostatiques et de mon procédé rapide d'hémostase. Dans
toujours compte des idées, des particularités qui ont guidé les chirurgiens dont ils croient pouvoir fabriquer à leur manière et vendre comme tels les soi-disant instruments. Je me rappelle avoir vu à Paris, à l'Exposition universelle en 1867, une boîte à.' instruments (Tovariotomie du Kœberlé, exposés par des fabricants en renom, tout dorés, avec des formes impossibles, dangereuses; on y voyait des couteaux que je n'aurais pas voulu employer pour les opérations les plus grossières; on y avait fait figurer des instruments dont je ne me servais point ou dont je ne faisais plus usage depuis plusieurs années; les serre-nœuds en étaient détestables et de dimensions massives et colossales, le tout avec des modifications fantaisistes que l'on considérait probablement comme des perfectionnements. Nécessairement les chirurgiens qui font usage de tels instruments doivent les trouver affreux et s'exposent à des accidents.
I. Kœberlé, De la Réunion des plaies. Strasbourg, 1875, p. 7.
ses conférences cliniques pendant l'année 1874, M. Péan a prétendu avoir travaillé pendant phts de dix ans à rejeter complètement les ligatures dans les opérations chirurgicales et avoir inventé la pince hémostatique, à laquelle il a fait subir de nombreux perfectionnements \ De fait, M. Péan a adopté, en 1868, mes pinces hémostatiques en leur faisant subir des modifications qui en ont restreint l'usage, tout en conservant leur forme, leur grandeur et leurs dispositions essentielles, sans toutefois s'en attribuer publiquement l'invention jusque vers 1873.
Il me répugnait depuis longtemps de répondre à ces allégations, mais des personnes sérieuses s'étant laissé séduire par des apparences fallacieuses, je viens soumettre les éléments de la question au jugement de mes confrères.
Si M. Péan avait perfectionné mes pinces et ma méthode d'hémostase, il n'y aurait eu rien à redire, quand même le perfectionnement n'aurait pas été évident: il aurait pu être de bonne foi; mais il importe, dans l'intérêt de la vérité historique, quelque minime que puisse être l'objet d'un litige, de poser carrément les faits.
Avant 1868, M. Péan n'a jamais fait usage de mes pinces hémostatiques, quoiqu'il les ait connues antérieurement.
Dans la brochure que M. Péan a publiée en premier heu^ au sujet de l'ovariotomie, en 1867, nous pouvons puiser les renseignements suivants :
Lors de la première ovariotomie que M. Péan fit en novembre 1864, il «lia les nombreux vaisseaux qui se trouvèrent
1. «Depuis plus de dix ans M. Péan travaille à rejeter complètement les liga- ■< tures dans les opérations chirurgicales.» Gazette médicale de Paris, 1875, p. 31. De l'Emploi des pinces dans les opérations chirurgicales, d'après les leçons professées par M. Péan.
2. Péan, L'Ouariolomie peut-elle élre faite à Paris avec des chances favorahles de succès? Paris, 1867.
intéressés à mesure qu'il divisa les difTérenles couches de la paroi abdominale». Il n'y est question ni d'hémçstase temporaire, ni d'hémostase définitive à l'aide de pinces quelconques. Il en est de même dans la deuxième opération pratiquée en juillet 1865, ainsi que dans la troisième, où «un grand nombre de ligatures durent être posées», et dans la quatrième en 1866, où il est dit: «les vaisseaux intéressés furent liés à mesure de l'incision. »
Dans une nouvelle ovariotomie relative à des tumeurs dermoïdes, pratiquée en novembre 1866, M. Péan coupa les pédicules et les brides vasculaires de la tumeur après qu'il eut préalablement posé sur eux des hgatures doubles et fortement serrées, «mais les ligatures ayant été insuffisantes par leur «constrictionà prévenir l'effusion sanguine qui, malgré l'appli- « cation immédiate des doigts, menaçait de se faire en abon- «dance, il dut, sans retard, cautériser fortement cette surface ((à l'aide d'un fer rouge pour arrêter l'hémorrhagie'. »
Dans une opération restée inachevée le 12 octobre 1867 ^ M. Péan «divisa successivement sur la ligne blanche les diffé- « rentes couches de la paroi abdominale et lia à mesure les «nombreux vaisseaux qui se trouvèrent intéressés». L'opération fut abandonnée en raison des adhérences abdominales et on se contenta de faire dans le kyste une ouverture de 4 centimètres.
Dans une opération pratiquée le 30 décembre 1867', «l'in- «cision divisa successivement toutes les couches qui recou- «vraient le péritoine, sans qu'il fût besoin de porter plus de «cinq ligatures sur les vaisseaux qui furent intéressés».
Le 17 février 1868*, M. Péan fit une nouvelle ovariotomie