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Opinion d'un artiste sur l'art

NE partie de ce livre a paru dans le Contemporain. — Ce mode de publication à intervalles inégaux, souvent éloignés, et comprenant dans leur ensemble une période de plusieurs années, donnait lieu, eu égard à notre inexpérience, à une certaine insuffisance de plan que nous avons tâché de faire disparaître. En supposant que ces efforts n'aient pas été inutiles, il n'y a aucune illusion à se faire sur leur résultat présent. Que sert-il en effet d'écrire sur les arts à une époque où des préoccupations

d'une nature si différente s'emparent forcément des esprits, dans un pays où toute recherche qui a le beau pour objet,ne rencontre qu'une part d'intérêt superficielle et peu active? Les plus étonnés, les plus scandalisés par ces réflexions préliminaires, ne seront pas ceux qui les méritent le moins. Il est malhabile de les indisposer, et ce n'est pas notre intention ; ce n'est pas notre faute non plus si la plupart des idées qu'ils se font ou qu'on leur a faites sur le sujet qui nous occupe, sont au rebours de la vérité et des faits. Notre tâche est donc ardue, car nous avons tout à la fois à redresser des idées fausses, et à en donner de justes à qui n'en a d'aucune sorte ; or, c'est avec ces deux catégories que les majorités sont faites. Cette difficulté, sans doute, n'est pas inhérente uniquement à ce qui tient aux arts, mais elle les caractérise outre mesure, en ce sens qu'elle se complique à leur endroit d'une indifférence qu'on ne trouve aussi marquée nulle part ailleurs, et que, pour comble de disgrâce, beaucoup d'artistes partagent. Aussi, tenter de la vaincre ne promet guère d'autre résultat que ce soulagement de l'esprit et de la conscience, qu'on éprouve à affirmer ses convictions, surtout quand elles datent de loin et ont coûté cher. Peu nous importe , d'autre part , qu'on puisse épier et surprendre quelque trace des blessures reçues dans la lutte. Nous n'en rougissons pas. Bien mieux, plus nous y avons été mêlé, plus nous nous croyons le droit d'en parler et d'en écrire.

Du reste, si quelque vivacité se mêle à la gart de polémique que notre programme comporte, elle ne s'adresse jamais aux personnes, toujours incomplètes soit dans

le bien soit dans le mal, mais aux causes qui les font agir, aux erreurs qu'elles partagent et font partager. Les personnes passent, les erreurs survivent. C'est à ces dernières qu'il faut s'adresser sans ménagement et sans détour. Pour ce faire, il faut combattre des habitudes d'apathie et de routine invétérées, des formules fausses, vieilles de plusieurs siècles, et passées à l'état de dogmes. Le pis est, c'est que les plus faux, les plus dangereux de ces dogmes, sont consacrés, gardés et défendus par des corporations puissantes, dont les privilèges, l'influence et le pouvoir, redoutés ou convoités, intimident ou amollissent toute opposition efficace. A d'autres corporations plus anciennes, qu'une mission plus générale et plus haute, qu'une consécration particulière entourent de plus d'autorité et de respect, il faudra cependant rappeler un passé et une tradition trop oubliés : il faudra montrer que dans ces questions qui embrassent le côté le plus élevé de l'art, Tabsence d'initiative et d'intérêt véritables de leur part, en même temps qu'elle donne lieu à des confusions regrettables, à des interprétations calomnieuses, compromet au détriment de la vérité doctrinale elle-même, des intérêts dont la sauvegarde et la défense sont aussi un devoir. Il n'y a rien à espérer de la première de ces deux catégories, peu de la seconde, sinon après un laps de temps qui aura permis à des fondations,à des réformes jugées plus urgentes, de se réahser. Il pourra se faire alors que l'insistance à présenter les questions d'art comme ne le cédant en importance et n'étant étrangères à aucune autre, provoque moins d'étonnement et des adhésions moins rares.

Ce livre comprend quatre divisions principales. Dans la première, nous commençons par constater et affirmer les rapports étroits, nécessaires qui lient la notion du bien à celle du beau. A l'aide de ce principe, sans lequel il n'y a ni ordre ni hiérarchie ni succesion logique, nous étudions la marche historique de l'art dans les temps modernes. L'art contemporain lui-même nous fournit le point de départ et des termes de comparaison. Cette méthode rationnelle d'aller du connu à l'inconnu, méthode qui s'impose dans un grand nombre de recherches, nous a semblé la plus propre à faire ressortir le bien fondé des conclusions que nous avons adoptées.

En la suivant, nous remontons jusqu'à l'époque dite de la Renaissance. L'examen des causes qui l'ont produite, des résultats qui l'ont suivie, nous amène à conclure que cette époque, loin d'être le commencement d'une ère de progrès, est le point de départ d'une ère de décadence. L'inspiration chrétienne, patriotique et moderne, la spontanéité, la sincérité, sont remplacées par la manie de l'imitation antique, le culte des règles académiques, et la plus banale uniformité. Les motifs de cette substitution néfaste peuvent se formuler en qua.tre dogmes principaux, aisément réfutabîes par la raison et par les faits.

La deuxième partie a pour objet l'exposition et la critique des idées fausses, non seulement sur le but de l'art, mais sur sa base constitutive, sur la notion du Beau en lui-même. Ces idées fausses, en travestissant le beau, travestissent à la fois, et la figure humaine, et le milieu qui l'entoure. Elles font oublier, calomnier ou

méconnaître le caractère des œuvres de Dieu où nous devons puiser les éléments de toute beauté. La confusion générale de la symétrie avec Tordre, de la régularité avec la règle, suggère et impose des lois factices d'où naissent la stérilité, la monotonie et la laideur. En même temps, par un contraste étrange, elles ne s'opposent pas à une recherche aveugle de la nouveauté à tout prix. Nous avons tâché de montrer à quels côtés de la vérité ces erreurs correspondent, quelles conséquences en naissent et quel cercle étendu elles embrassent. Elles font ressortir par une opposition frappante celles qui viennent d'un point de vue diamétralement opposé ; celui-là même qui, en sauvegardant et élargissant la liberté de l'être moral et intelligent, en étendant d'une manière indéfinie sa sphère et sa puissance d'action, le font parvenir au plus haut point de développement et de perfection qu'il puisse atteindre sur la terre. Ce résultat qui ne peut être obtenu que par la science des lois divines, par l'union, la communauté d'action avec elles, nous conduit à les étudier de plus en plus pour en pénétrer le véritable sens et le véritable caractère. La création nous offre ce champ d'investigations, et mieux nous la connaissons , plus la perfection, l'harmonie du tout et des parties entre elles nous paraissent frappantes, plus notre enthousiasme est soulevé et sûrement guidé dans ses aspirations à la possession du beau et du vrai, dans ses tentatives pour les reproduire.

Nous avons dû, dans la troisième partie, suivre pas à pas ces tentatives, en étudier la marche et l'action directrice. Il a donc fallu expliquer avec quelques détails

ce que nous entendons sous le nom deGenèse d'une œuvre d'art. Cette étude comprend les phases successives p^ lesquelles cette œuvre a dû passer depuis sa conception et son incubation, jusqu'à son épanouissement complet à l'air libre. Afin de les mieux saisir, il a fallu considérer le sujet et l'exécution, non seulement en eux-mêmes, mais dans leurs rapports entre eux, d'importance relative ou absolue.

Il ne nous restait plus, dans la quatrième partie, qu'à aborder le terrain pratique des conclusions et des applications. C'est ce que nous avons tâché de faire, en examinant d'abord quel est l'état actuel de l'enseignement des beaux-arts, quel est le régime, soit moral, soit pédagogique des ateliers. De plus, pour nous rendre compte de la situation professionnelle des artistes, il nous a paru nécessaire de faire connaître quel est vis-à-vis d'eux, en l'absence de l'initiative privée, le rôle et le mode d'action des administrations officielles dites des beauxarts. Après un rapide coup d'œil sur la valeur réelle des résultats obtenus par elles, nous constatons de quelle nature est la part d'initiation aux arts donnée dans les maisons d'éducation, et dans quelle proportion elle est donnée. Cet exam^en nous amène à conclure que cette part pourrait être plus grande, mais qu'avant tout elle doit être autre, et que le bénéfice des réformes à apporter dans cette partie de l'enseignement ne serait ni moins fructueux ni moins désirable pour les jeunes filles que pour les jeunes gens, bien qu'à un autre point de vue. Ces lacunes dans l'éducation et l'instruction artistiques des premières,

ont sur les arts une influence plus puissante qu'on ne pense, influence qui pourrait et qui devrait n'être pas pernicieuse. Enfin quelques conseils sont donnés aux artistes pour les prémunir contre trois catégories d'obstacles qu'ils ne peuvent pas ne pas rencontrer à notre époque. Nous avons nommés extérieurs, ces obstacles, parce qu'ils sont en dehors des difficultés inhérentes à l'art lui-même, et qu'à d'autres époques ils existaient moins ou n'existaient pas.

Ces quatre parties ou livres, se terminent par un chapitre intitulé des objections. Elles ont été ainsi réunies pour plusieurs raisons : d'abord, pour ne pas entraver le développement de notre sujet; ensuite, pour ne rien atténuer de leur force et ne rien omettre des réponses qui peuvent leur être faites.

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