CHAPITRE PREMIER
qu'est-ce que l'art ?
Notions préliminaires. — L'art et son domaine. — Du beau artistique et du beau moral. — Code du beau moins défini que celui du bien. — La notion du bien combattue par les mêmes raisonnements que celle du beau. — Développement artistique proportionnel au développement moral dans les sociétés humaines, soit antiques, soit modernes, — Comment s'expliquent les dérogations apparentes à ce principe. — L'art, révélateur du caractère et de la vie d'une nation. — Que révèle-t-il aujourd'hui ? — Pourquoi certaine catégorie d'arts est-t-elle appelée arts d'agrément?
u'est-ce que l'art ? C'est une manifestation du beau. Qu'elle se fasse par la parole parlée ou écrite, par les sons, les formes et les couleurs, le but est toujours le même, manifester le beau, montrer quelque chose de l'ordre éternel, de l'absolu. Lorsque cette vue supérieure, ce mens divinior comme l'appelle si excellemment Horace, s'empare de
l'âme, la parole ordinaire ne lui suffit plus : cette parole se transforme; allégée pour ainsi dire des langes terrestres, elle vole, et les ailes du rythme la soutiennent. Là où la prose finit, la poésie commence, et avec elle tout un ordre d'idées, d'aspirations, d'intuitions que la langue des mots ne suffit plus à exprimer ni à contenir. A l'exemple du logos divin, il s'en forme de nouvelles avec les sons, les nombres, les formes et les couleurs. Pour se révéler tout entier, l'homme appelle à son aide la création entière ; il lui emprunte cet alphabet merveilleux, ces hyéroglyphes sacrés par lesquels le Créateur s'est révélé lui-même.
Ici une définition du beau serait à sa place si le beau pouvait se définir. Mais si le beau se montre, il ne se démontre pas. Au lieu de renouveler des tentatives où de si grands esprits ont échoué, peut-être est-il plus sage et plus sûr, pour atteindre le même but, de dégager la notion du beau de certaines limites factices, qui cachent, isolent, rétrécissent et compromettent son domaine. Dire que le sien commence où celui de l'utile finit, est faux. Le beau n'est pas inutile, et l'utile n'est pas nécessairement la négation du beau ni l'affirmation du laid. Si quelqu'un eût dit aux Grecs que le beau était inutile, il les eût fort étonnés. Parmi les conditions qu'il expose comme étant les plus propres à donner le bonheur, Platon n'a garde d'oublier la beauté ou de la mettre au dernier rang. Le beau correspond à un besoin réel, primordial de notre nature ; il a donc absolument sa raison d'être. L'atrophie de cette faculté de connaître et d'aimer le beau ne prouve que l'état maladif et anormal de certaines âmes. Le rieur content de lui à qui la vue d'une belle œuvre d'art n'inspire que des plaisanteries ou des caricatures, qui n'en admire rien et n'y com-
prend rien par conséquent, car l'admiration est l'intelligence du beau, se doute-t-il avec qui on est en droit de le comparer? très légitimement avec ces êtres dégradés chez qui l'habitude du crime semble avoir éteint toute lumière de la conscience, qui s'en moquent quand on veut la faire briller à leurs yeux, et qui nient la morale dont ils n'éprouvent nul besoin. Pareille monstruosité n'empêche pas la conscience du beau moral d'exister comme attribut essentiel et caractéristique de l'âme humaine, de l'être humain. Il ne faudrait pas nécessairement conclure de cette comparaison un peu vive qu'il faille condamner au dernier supplice ceux qui n'ont aucune intelligence du beau. Cette mesure exagérée dépeuplerait la jterre.
Mais, pourrait-on objecter, puisque vous voulez bien reconnaître que les infractions aux lois du beau ne sont passibles d'aucune pénalité, n'est-on pas en droit de conclure, quel que soit l'ordre élevé auquel ces lois se rattachent, que le code n'en est pas bien défini et partant bien nécessaire? En pourrait-on trouver un seul d'après lequel les coupables pussent être jugés avec certitude? d'autant que leur genre de méfait n'a jamais été présenté comme un péril social. Par conséquent ce n'est pas sans raison que le domaine du beau et celui du bien sont parfaitement distincts. Distincts soit, mais il n'y a pas de mur de séparation et de clôture. L'Océan ne se sépare pas des continents par une ligne inflexible correctement courbe ou impitoyablement droite comme n'eut pas manqué de la faire un ingénieur des ponts et chaussées s'il eût été chargé des travaux : loin de là il les pénètre, il les découpe profondément, en les démolissant parfois, en mille contours qui manquent essentiellement de régularité dans l'acception vulgaire de ce mot. Bien plus,
sous une forme plus irrégulière, presque insaisissable et plus efficace encore, il va chercher et retrouver au loin, sur les sommets les plus inaccessibles, cette terre qu'il semble menacer sans cesse, et qui ne pourrait vivre sans lui.
A quoi servent ces immenses montagnes, ces rochers incultes ? disent les bonnes gens. A quoi servent ces abîmes insondables de la mer, qui séparent les peuples et rétrécissent leur domaine habitable? C'est le lieu des tempêtes des éléments insoumis ; les scènes grandioses y abondent, mais les ruines n'y manquent pas. A quoi servent aussi ces océans, ces abîmes plus insondables de la pensée et de la destinée humaine ? Est-il profitable de vouloir pénétrer des mystères dont les interprétations passionnées et diverses selon les temps et les lieux engendrent la discorde et la guerre ? Ce sont là des recherches aussi périlleuses qu'inutiles. Mettons-les au même rang que ces curiosités archéologiques, ces murs cyclopéens, ces ruines des Titans qu'on visite avec une curiosité sérieuse, mais que personne ne songe à relever. Laissons ces vieilleries aux temps barbares, ces visées sublimes^aux visionnaires, et tenons-nous à ce qui est tangiblement et immédiatement utilisable.
Il n'est pas nécessaire de développer davantage cette thèse trop connue, pour faire comprendre que le beau moral est considéré par plusieurs comme aussi peu déterminé et aussi peu nécessaire au bonheur et à l'honneur des sociétés humaines que le beau artistique. Toutefois ceux qui acceptent la première proposition sont moins nombreux que ceux qui acceptent la seconde, et en voici la raison. La notion du beau est innée comme celle du bien, toutes deux sont des phénomènes de conscience (i).
(i) Ce mot est employé' ici dans son sens paremeai: pi/clioioj: .que.
Mais la notion du bien est plus clairement plus profondément imprimée, et j'ajouterai plus nécessairement, car nulle société ne peut se fonder ni tenir debout sans elle ; cette notion est la base de l'édifice, son soutien, son lien dans sa largeur et dans sa hauteur. Plus les proportions en sont harmonieuses, plus il est solide et plus il s'approche de l'unité, condition indispensable de la beauté. L'oubli de ces vérités coûte tellement cher qu'elles s'oublient moins. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait plus de gens aptes à reconnaître ce qu'il y a de mal dans le mensonge, le vol et l'assassinat, que ce qu'il y a de faux dans un accord, de vide dans un chant, de disproportionné, d'inhumain dans un groupe ou une figure, de déclamatoire et de prétentieux dans un discours ou un poème. On peut bien dire que l'immense majorité des hommes reconnaît partout la même morale et sa nécessité absolue. Ce qui n'est pas beau dit Euripide ne saurait l'être nulle part, entendant le beau dans le sens moral. Les développements sont inégaux sans doute, mais les bases sont pareilles, et il est constant que ces bases varient d'autant moins que le degré de civilisation est plus avancé, à quelque latitude qu'il se rencontre soit dans le temps soit dans l'espace. Ces bases sont gardées par des codes que nul ne peut enfreindre sans encourir une pénalité. Or, ce qu'il faut remarquer, c'est que les mêmes observations, excepté celles qui ont trait à la répression, peuvent s'appliquer à la notion du beau artistique ; c'est que, ce quelque chose de si indéfini, si peu saisissable et pourtant si universel et si puissant, s'accroît ou décroît en raison directe et proportionnelle de la notion et de la pratique du juste et du bien. Une foule d'objections banales et anecdotiques ne peut manquer de se produire à ce propos, à cette fin de
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nous montrer que le développement artistique de telle société antique ou moderne, ne correspond pas exactement, chronologiquement avec son développement politique et moral; puis on met vite en avant le nom de telles personnalités qui, en dépit de l'absence très apparente du sens moral, sont douées de belles facultés artistiques, et vice versa. Je répondrai simplement que ces objections ont la valeur de celles que ferait naître un dissipateur et qui se formuleraient ainsi : Comment celui qui prodigue tant de trésors a-t-il pu les acquérir, puisque les qualités les plus indispensables à cette fin sont celles qui lui manquent le plus? N'est-il pas évident que ces richesses ont été gagnées par d'autres, accumulées par plusieurs générations, et qu'il suffit d'une seule pour dissiper et ne rien laisser après elle ? Ainsi pour les individus. Il y aura lieu de revenir sur cette question dans le cours de cette étude.
Il nous suffit pour le moment de constater que sans être nécessaire à la vie des nations et des individus au même degré et au même titre que la morale, le beau est intimement uni à celle-ci; ajoutons qu'en dehors d'elle et contre elle, il ne lui reste plus qu'une existence éphémère, sans dignité, sans portée, et qui plus est sans charme. Plus indépendants que Thistorien, et d'autant plus sincères qu'ils sont l'expression plus inconsciente et plus émue des passions qui agitent leur temps et leur race, l'artiste et le poète racontent d'une façon concrète. Ils nous font pénétrer dans le for intérieur, dans le génie intime, constitutif, si l'on peut dire, d'une nation, dont les faits historiques montrent le développement successif et externe. Ce n'est pas que les faits ne suivent un développement logique où se découvre leur loi générale aussi bien que leur signification particulière autonome, mais
combien il est difficile de les en dégager à travers les contradictions, les inexactitudes parfois voulues des historiens, l'obscurité des langues mortes, et la confusion que présente une multitude de faits analogues dans les annales du genre humain. A l'aspect, au contraire, d'un monument, d'un temple égyptien, par exemple, le côté caractéristique de ce grand peuple se montre à nu et sans le secours de traductions douteuses. Les bas-reliefs, les dessins rapportés des temples Kmeres, nous initient tout d'un coup à une civilisation des plus anciennes, des plus étranges, dont l'épigraphie commence à peine à épeler les premiers mots. Phidias et le Parthénon sont la meilleure traduction du génie grec, aussi bien que les arcs de triomphe, les aqueducs, les théâtres, les arènes, sont la signature la plus expressive de l'individualité romaine. L'art est donc, pour nous raconter les grandeurs des siècles passés aussi bien que leurs abaissements, le seul témoin non suspect, et celui qui a le moins besoin d'interprète. Nous voyons de nos yeux ce qu'était leur idéal humain et religieux; nous conjecturons ce qu'ils ont été par ce qu'ils montrent qu'ils ont voulu être.
Au lieu de cet écho sincère, ému, de tout ce qui vibre dans l'âme d'un peuple, à la place de cette fonction presque sacerdotale que l'art a été, qu'est-il aujourd'hui ? Il n'y a aucune irrévérence à répondre que pour le plus grand nombre il n'est rien; pour quelques-uns, un joujou, un passe-temps; pour plusieurs, une marchandise. Pourquoi sommes-nous obligés de constater que la langue française est la seule qui ait accolé aux beauxarts une épithète dédaigneuse, stigmate de frivolité et de dédain, parfaitement adéquate, du reste, à l'idée que s'en font ceux qui l'emploient, quand ils s'en font une
quelconque. On se demande pourquoi la poésie écrite et l'architecture n'ont pas été affublées comme la musique et les arts du dessin de cette appellation étrange : art d'agrément. Il faut bien qu'il y ait à cela une cause, car les mots ont une logique impitoyable. Quelle est cette cause ? A-t-elle toujours existé? et comment les choses se passaient-elles alors qu'elle n'existait pas? C'est ce dont nous allons nous occuper.