CHAPITRE DES OBJECTIONS
i" Comment, avec un ide'al Jugé supérieur à celui des anciens, la laideur est-elle plus fréquente et plus apparente chez les modernes ? — 2° Est-on en droit d'affirmer que l'unité dans l'art a été atteinte par ces derniers autant que par les premiers?
— 3° L'infériorité des peuples modernes dans les arts plastiques, ne doit-elle pas être attribuée au spiritualisme clirétien lui-même ? — 4» Si à l'époque de la Renaissance correspondent d'une part l'appauvrissement de l'élément artistique, d'autre part l'essor prodigieux donné aux sciences naturelles, n'est-on pas en droit de conclurequ'il y a là deux impulsions inconciliables, l'une venant de la foi, l'autre de la raison? — Conclusion de M. Renan. — Réponses aux quatre objections précédentes. — Circonstances particulières à l'époque contemporaine.
— A quel point il est frappant que tout ce qui reste de beauté se trouve groupé dans le temple ou autour de lui. — Sources d'inspiration partout ailleurs taries.
— Figure symbolique de l'Eglise.
Evidemment, pendant le long chemin déjà parcouru, plusieurs objections se sont présentées et n'ont pas été passées sous silence. Plusieurs toutefois, n'ont été abordées que d'une manière insuffisante, ou sont d'une nature telle que, pour ne pas interrompre l'ordre logique, pour les traiter d'une manière complète et suivie, il a paru nécessaire de les réunir dans un chapitre spécial et dernier.
N'ayant nulle prétention de faire un discours de clôture, mais bien celle d'obtenir, en des questions délicates et très controversées, le plus de clarté, de franchise et de décision possible, la forme du dialogue nous a semblé la plus propre à ce dessein. Ceux à qui ces matières ne sont point étrangères, nous rendront, osons-nous l'espérer, cette justice, que loin d'atténuer la thèse contradictoire comme dans une plaidoirie d'avocat, nous n'avons, au contraire, rien dissimulé des objections qui peuvent être opposées à la nôtre. Toutes sont graves, il en est même dont la solution ne nous est apparue que depuis peu, c'est-à-dire après de longues années de réflexions, d'expérience, qui nous ont permis de voir plus que la superficie des hommes, des choses et des idées que nous nous permettons de juger. L'honneur de porter le premier la parole ou les premiers coups doit être courtoisement laissé à celui des deux interlocuteurs que nous nous proposons de réfuter.
X***— Ne m'attachant qu'aux grandes lignes, je suis, tout d'abord, frappé du manque de logique de votre première argumentation, de celle sur laquelle vous vous appuyez le plus fréquemment, et qui, par conséquent, paraît servir de base à toutes les autres.
— Veuillez me la rappeler, et je m'efforcerai de vous répondre.
X*** — . Vous avez, en commençant, stigmatisé la laideur morale avec non moins de force et de raison que la laideur artistique et même la laideur physique, comme conséquences normales et inévitables de la première. Cette idée n'est point nouvelle. Seulement, étant donné le principe sur lequel vous vous fondez, n'a-t-on pas le droit de s'étonner qu'il y ait tant à stigmatiser ? Vous avancez que l'ère moderne en tant que chrétienne pos-
sède une notion du beau moral supérieure à celle qui existait antérieurement. Pourquoi, dès lors, les conséquences logiques n'en découlent-elles pas jusqu'au bout? Puisque vous soutenez que la notion du beau artistique est une de celles-là, vous devez en conclure et vous en avez conclu en eiïet, qu'elle avait montré, à certaines époques du moins, la même supériorité dans ses manifestations que dans son principe. Ce principe est un, dites-vous, et vous n'admettez pas qu'il soit scindé, ce que je comprends. Dès lors, vous ne devez pas admettre qu'il vous soit loisible d'en éluder les conséquences, lorsqu'elles sont de nature à lui porter atteinte. Gomment se fait-il dans ce cas-là, que les laideurs sans nom qui pullulent partout, (je m'en tiens pour le moment aux manifestations artistiques), semblent n'avoir pas été connues des anciens au même degré ? Ils nous ont sans doute légué beaucoup d'œuvres incomplètes, barbares ; mais, outre qu'elles sont généralement relevées par un cachet de sincérité, de grandeur naïve, la laideur ne nous y apparaît pas comme affirmation ; elle n'est qu'une lacune, une marque d'ignorance, d'inexpérience ; elle ne se présente pas comme parmi les modernes à l'état d'affirmation offensante, de reconnaissance légale et officielle, d'enseignement et d'école. Je fais abstraction des images obscènes qui n'ont certainement pas été faites par des hommes de grand mérite, et qui tout en nous édifiant sur les dépravations du monde antique, ne sont en somme que ce que ces choses peuvent être, c'est-à-dire des parasites de l'art et ses pires ennemis. On sait du reste par le témoignage de Pline le jeune, que dans l'antiquité grecque surtout, la pratique de l'art constituait une sorte d'aristocratie, une situation privilégiée, et que cette noble profession n'était pas aussi su-
jette que parmi nous, à être rabaissée, compromise par des mains profanes, inhabiles ou mercenaires. Il y avait des initiateurs et des initiés, des maîtres et des disciples. Rien de ce qui, parmi nous, vis-à-vis de l'art comme vis-à-vis des autres produits, fait songer à la liberté illimitée du commerce, ne s'y peut rencontrer. C'était comme une fonction publique où tous n'avaient pas le droit de s'immiscer. L'art, partie intégrante du culte religieux et national, ne devenait jamais assez indifï'érent pour qu'il fût permis d'y tout oser. Ce n'était pas impunément qu'un novateur pouvait ajouter une corde à la lyre ; il y avait certainement une grande quantité d'aides, de metteurs en main, de copistes en sousordre ; sans cela on ne s'expliquerait pas, même abstraction faite du goût des habitants, comment la ville de Pompéï par exemple, dix ans après sa destruction presque intégrale, ait pu retrouver pendant une période de temps aussi courte, assez de loisirs et de ressources pour remplir cette ville, si vite reconstruite, de plus d'œuvres d'art peintes et sculptées, de plus de monuments qu'une ville quatre fois plus grande n'en pourrait montrer de notre temps au bout d'un siècle. Ces œuvres, malgré la variété, le nombre des représentations, ne semblent pas avoir échappé à une sorte de contrôle, en ce sens que ceux qui les exécutaient ne faisaient que répéter, d'une façon décorative, expéditive, souvent avec une extrême habileté, des modèles que leurs auteurs fournissaient, ou que le temps et l'admiration avaient consacrés. Cette coutume avait donc l'avantage d'une hiérarchie qui, laissant dominer les plus capables, et dirigeant ceux qui l'étaient moins, élevait la moyenne des œuvres, non sans accélérer et populariser le perfectionnement de l'exécution au point de vue décoratif.
Il est un point non moins difficile à concilier avec vos doctrines. A qui serait tenté de le trouver secondaire, la verte façon dont vous avez tympanisé le costume contemporain, prouve que cette question ne vous paraît pas indifférente. De fait, je vous accorde bien volontiers que la somme d'erreurs, de niaiseries, de faussetés, d'entorses au bon goût, au sens commun, à l'hygiène même, s'est incarnée dans le costume de notre époque. Jamais les anciens, dans leurs créations les plus fantaisistes, leurs inventions les plus fabuleuses, n'ont offert à leur Jupiter des êtres aussi singulièrement défigurés que les chrétiens ne les offrent chaque jour, au Créateur bien indulgent, comme vous le remarquez, si sous cette forme il parvient à reconnaître son plus bel ouvrage. Malgré les changements de costume qui ne sont pas tous heureux, car les anciens avaient parfaitement quelque chose d'analogue à nos modes, la race humaine, à laquelle les vices, les manies monstrueuses et malsaines n'ont jamais manqué, restait au moins reconnaissable par la forme, même pendant la période la plus corrompue de la décadence romaine. Les barbares eux-mêmes, tout barbares et ignorants qu'ils étaient, avaient bien un aspect sauvage et terrible, mais ils n'étaient pas laids. Gomment s'expliquer ce phénomène étrange de la beauté de la forme relativement sauvegardée, quand celle de l'âme, de la morale, l'était si peu ? Notez bien que non seulement la personne humaine se respectait assez pour ne pas endosser une livrée ridicule, mais que le sens du beau qu'elle laissait lire sur elle, s'étendait sur tout ce qui l'approchait et était appelé à la servir. Parmi les vestiges qui nous sont parvenus de ces temps reculés, il n'en est guère qui ne gardent l'empreinte d'un goût original et pur. La postérité pourra-t-elle en dire autant
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de ceux que nous lui préparons ? Mobiliers, armures, trépieds, candélabres, outils de tout genre, vaisselle, tout ce qui touche à la vie domestique la plus usuelle, était marqué d'un cachet d'élégance qui n'exclut pas toujours la commodité, d'une intelligence, d'un souci de la forme, qui dénotent des préoccupations, des délicatesses de goût que nous ne retrouvons qu'exceptionnellement dans nos besoins et nos habitudes. Si tout cela est vrai, que devient votre théorie du beau comme corollaire et développement nécessaire du bien ?
Enfin, avec toutes les merveilles qu'il a enfantées, je le concède , et de quelque façon qu'on envisage les causes de sa grandeur ou de sa décadence, peut-on soutenir que l'art moderne ait atteint cette unité large et complète qu'on ne peut refuser à l'art chez les anciens? S'il ne Ta pas atteint, c'est-à-dire, de l'aveu même de ses plus sincères admirateurs, si l'art moderne n'a pas été adéquate à l'Idéal chrétien, que devient la supériorité d'un principe qui se montre inférieur là où il est appliqué? Ne serait-on pas, dans ce cas, autorisé à dire que les chrétiens, en raison même de l'élévation de leurs doctrines et de leurs pensées qui les détachent des choses terrestres, doivent éprouver moins de zèle pour orner des demeures aussi périssables que leurs corps leurs maisons, leurs temples même? Ce détachement de ce qui est visible et mortel n'a-t-il pas été poussé au delà de la négligence du beau et n'est-ce pas là l'explication la plus honorable, la plus indulgente même, pourrait-on dire, vis-à-vis certaines infériorités marquées et assez repoussantes, surtout lorsque les qualités qui pourraient les compenser, les expliquer, au besoin les absoudre, ne sont pas faciles à constater. L'art lui-même, à bien peser les choses, à entendre et à voir ce qu'en disent
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et ce qu'en montrent nombre de chrétiens des plus autorisés, à constater l'indifférence profonde et l'ignorance complète de la plupart d'entre eux, à son endroit, doit leur paraître, dans sa recherche passionnée d'une perfection passagère, œuvre de vanités et de recherches mondaines. A la rigueur, l'art antique pouvait réaliser l'idéal de ses dieux et le montrer à leurs adorateurs. Dans la mesure même où l'art s'épurait et s'élevait, l'adoration pouvait s'élever ou s'épurer avec lui. Mais entre le domaine haut placé que l'art antique pouvait atteindre, et l'Idéal surhumain auquel le chrétien doit tendre qu'il doit chercher avant tout à réaliser en lui-même, il y a une telle disproportion que la part de ce dernier que l'art tente de lui montrer, doit le faire sourire de pitié ou le distraire sans profit. C'est ainsi que la même brise qui enfle les voiles d'un navire et le pousse en avant ne fera que le retarder s'il porte dans ses flancs un moteur plus rapide et plus puissant qu'elle. C'est ainsi que ce qui fait la supériorité du principe en luimême, entraîne son infériorité dans son application à Tart. Peu importe en effet au chrétien, une forme rudimentaire, ridicule même, dès qu'elle est chargée de lui rappeler un saint vénéré, un mystère, une scène évangélique; il suffit qu'en dehors de toute valeur intrinsèque, l'image iette aux regards le nom du sujet. Ceux-ci n'ont plus qu'à se refermer pour laisser à la méditation et à la prière le soin de le reconstruire dans son idéale beauté, en dehors du secours de l'art et du péril de ses défaillances. L'art se trouve donc réduit à un rôle effacé et subalterne vis-à-vis du chrétien, dont le premier devoir est de développer en soi la vue interne, le monde moral, et de lui subordonner tout le reste. Comment prétendre donner, au moyen d'une représentation tangible, humaine.
une plus haute notion du beau et du divin, à qui possède ou croit posséder en soi le don de le contempler à sa source, de sentir, de porter Dieu lui-même en son propre cœur. Voilà ce qui explique, de la façon la plus simple, comment tant d'images grossières, inconvenantes, encombrent les sanctuaires chrétiens, et pourquoi ceux qui les fréquentent le plus, sont précisément ceux qu'elles choquent le moins. Gela est si vrai que tout semble prévu pour que les œuvres d'art perdent toute signification intrinsèque quand elles en ont, puisque tout est disposé comme si elles n'en devaient pas avoir. îl n'est guère de tableaux, précieux ou non, dont la vue ne soit obstruée par des cierges d'une hauteur démesurée, par des ornements criards chargés seuls d'absorber l'attention et la lumière. Prêtres et fidèles n'hésitent pas à cacher les images les plus vénérables, au point de vue de l'art et du sujet, derrière des oripeaux voyants, des ornements de pacotille, qui ont le don, paraît-il, de les intéresser davantage. Sans songer à leur en faire un reproche, je constate un fait inniable et reproduit d'une façon tellement générale, tellement irrésistible qu'il semble s'imposer aux architectes eux-mêmes. Loin donc d'être aussi coupables que vous les en accusez, ils comprennent simplement que les sujets et figures n'intéressent plus par eux-mêmes, et qu'il n'est nullement nécessaire de leur donner une place choisie au milieu de l'ornementation générale, où elles n'ont plus ni rôle prépondérant ni signification particulière. Autrement il ne leur en coûterait pas davantage de réserver aux peintures murales, aux représentations religieuses, des places d'abord, ensuite de garder pour elles les parties les mieux éclairées, le mieux à portée du regard, comme l'indiquent le sens commun et le but d'instruction et d'édification
pour lequel elles sont faites. S'ils adoptent exactement le parti contraire, c'est qu'il ne leur échappe pas, et peut-être ne le déplorent-ils pas assez à votre gré, que les sanctuaires les plus fréquentés des fidèles et les plus richement dotés, sont au point de vue de l'art, les plus pauvres de tous. Les générosités des donateurs accumulent l'or et l'argent, les riches étoffes et les pierres précieuses, mais ce diamant le plus rare, le plus précieux de tous, ce quelque chose de divin qui s'appelle une œuvre d'art, pas un d'entre eux n'y a songé ; moins que tout autre, vous ne pouvez le nier. Dès lors il va de soi que le clergé reste étranger aux arts et aux artistes. Il ne l'a pas toujours été, j'en conviens, mais il l'est; et jusqu'ici, dans tout ce qu'il dit, qu'il fait ou tente de faire, il n'y a pas le moindre indice d'un changement efficace à cet égard. Il semble donc que, comparée à son ardeur si grande pour se mêler de tant de choses, cette indifférence profonde à l'endroit des arts dénote une cause sérieuse. L'inaptitude ou l'ignorance que lui supposent ses ennemis ne suffiraient pas à motiver une attitude à ce point généralisée. Vous aurez, je crois, quelque peine à l'expliquer et à la légitimer en dehors des causes mêmes que je viens d'invoquer. Elles se résument dans Tantagonisme d'une doctrine trop exclusivement spiritualiste, pour attacher quelque prix à la beauté sous sa forme tangible, en un mot, plastique. Aussi l'art se jette-t-il dans un sens opposé, avec un ensemble, une fureur qu'il est facile de blâmer, mais non de porter ailleurs. Il y a un péril plus grand, plus général : c'est que, mis en présence d'un spiritualisme si haut, d'un élément surnaturel si prépondérant, le commun des hommes se décourage et renonce à le prendre pour règle de conduite, pour inspirateur de ses œuvres, même en dehors
de ce qui concerne les arts. Vous avez constaté vousmême que ce danger n'avait pu être évité, puisque nous sommes témoins vis-à-vis du spiritualisme, du surnaturel, d'une réaction, d'une antipathie telles, que les anciens, si souvent cités et blâmés à ce propos, n'en connurent jamais de pareilles.
En admettant, comme je crois l'avoir démontré, que la prédominance de l'élément spiritualiste soit un obstacle à la pleine manifestation du beau sous sa forme plastisque tout au moins, que deviennent vos attaques passionnées contre la Renaissance dont vous ne voulez pas admettre le nom, tant elle vous paraît être la cause fondamentale de toutes les décadences modernes à commencer par celle de l'art. La Renaissance, en effet, ne lui supposât-on d'autre rôle que celui d'avoir apporté un peu de limon pour fixer la demeure d'un esprit trop éthéré et trop dédaigneux de tout ce qui n'était pas lui, aurait, du moins en cela, accompli cette fonction sinon régénératrice comme vous l'entendez, du moins complémentaire de toute création vraie en fait d'art. D'après une autorité que vous ne contesterez pas, que peut-il être, en effet, sinon l'image de son créateur, de son père, l'homme lui-même qui ne fut créé ni pur esprit, ni limon seul, mais à la fois tous les deux.
N'entrons-nous pas ici dans une filiation d'idées bien propre à rendre plus saillant et plus compréhensible un fait dont l'anomalie doit vous frapper très particulièrement. La Renaissance, soi-disant païenne ainsi que la Réforme protestante sont considérées et accusées nettement par vous, comme mettant fin à une ère d'invention, d'originalité, de liberté féconde, et inaugurant en toutes choses l'ère des décadences et des imitations serviles. Or à cette époque même correspond un mouvement, une
marche en avant de l'esprit humain qui pour avoir changé de direction, ne laisse pas de montrer, vous ne pouvez le nier, une vitalité féconde, une puissance irrésistible et toujours croissante. Est-il rationnel de ne voir là qu'une simple coïncidence ? La science proprement dite, celle qui prend pour base non plus des théories spéculatives mais l'examen des faits, est née à ce moment même. Sans donc répéter cette erreur grossière qui dénonce le catholicisme comme ennemi de la science, ne doit-on pas le considérer vis-à-vis d'elle conmie nous l'avons considéré vis-à-vis de la forme dans l'art. Pour les vrais catholiques, le progrès spirituel domine à ce point tous les autres, que le progrès dû à l'observation des phénomènes externes, doit leur paraître d'un ordre inférieur. Vous remarquez de plus, que pour les saints qu'on nous donne pour modèles et qu'on nous montre dans leurs ravissements extatiques, s'élevant au dessus de la terre, se transportant à de grandes distances prompts comme leur pensée, le grand problème de la science, vaincre le temps et l'espace, n'est pas à résoudre. Ils l'ont résolu dans ce monde sans le chercher, et savent que dans l'autre il doit l'être infailliblement pour tous ceux qui l'auront mérité. Mériter est donc le but suprême. En partant de ce point de vue, il n'y a plus ni questions ni problèmes, il n'y a que des dogmes. Se libérer de plus en plus par la science des servitudes que la nature nous oppose et nous impose, n'implique aucun but de perfection spirituelle et doit être relégué à une place secondaire. Il y a plus, ces obstacles, ces douleurs, ces pénitences plus ou moins grandes, mais inévitables, que les dures lois de la matière nous font subir, les saints loin de chercher à les amoindrir ou à les éviter, les recherchent. Ne les
trouvant, (ils sont bien difficiles), ni assez dures, ni assez fréquentes, ils s'ingénient de mille façons à les aggraver et à les multiplier afin de souffrir plus et mériter davantage. Ils couchent sur la dure, recherchent la solitude, parfois s'enferment dans une étroite prison pour toute leur vie, abdiquent toute volonté propre, en un mot, ne font rien qui ne soit à l'inverse du mouvement irrésistible qui entraîne et compte à son service les esprits les plus intelligents, les plus cultivés de ces derniers siècles. Il ne faut donc pas s'étonner si des tendances de cette nature ont abouti à une scission profonde, plus facile à déplorer qu'à faire cesser.
Et maintenant, en face de si grandes conquêtes vis-àvis de la nature, comment expliquer cet abaissement de l'art que je suis bien obligé de constater avec vous, soit que je le compare à l'art antique, soit à l'art moderne à partir du xvi^ siècle. En admettant que l'affaiblissement de la foi porte un préjudice si marqué de ce côté-là, comment celui de la science semble-t-elle au contraire en bénéficier? la foi serait-elle un obstacle à certains développements de la raison, et ces derniers devraientils lui être sacrifiés comme moins précieux ou moins dignes? Peut-être donc ne pouvons-nous échapper aux conclusions de M. Renan dans un passage que vous avez cité pour le réfuter et que je vous demande la permission de répéter à mon tour : « Heureusement la civilisation moderne possède assez de grandes parties, qui n'appartiennent qu'à elle seule, pour se consoler d'être condamnée sous le rapport de l'art à une irréparable infériorité. Parce que les qualités de l'âge mur excluent celles de la première jeunesse, ce n'est pas une raison pour regretter d'avoir échangé les dons brillants qui ne durent qu'un jour, contre les solides avantages de la
maturité. » En résumé, dans ses préférences ou ses antipathies, dans ses développements multiples mais non simultanés, le spectacle que nous donne la marche de l'esprit humain, n'offre rien de si absolument anormal ou pervers et la responsabilité n'en peut être nettement imputable à tel homme, tel système, telle époque. Il ne faut voir dans ces fluctuations incessantes que la résultante inévitable des conditions de notre double nature. Actions et réactions, oscillations accentuées tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, ne sont que l'effort incessant, inhérent à toute vie. lime semble donc que l'édifice entier sur lequel repose votre argumentation conduite avec plus de zèle que de prudence, se disjoint de tout côté et tombe par terre.
— Pas si vite, cher contradicteur. Que vous ayez porté de rudes coups, que par l'imprévoyance, l'ignorance des uns, par la paresse, par une notion fausse ou incomplète de la responsabilité de la part des autres, que par une interprétation étroite de l'Evangile de la part de plusieurs, sa non observation de la part de beaucoup, quelques parties de l'édifice soient ébranlées, je n'en disconviens pas, mais rien n'est à terre, s'il vous plaît. Vous avez pu prendre la mesure de quelque étais pourris sur lesquels il n'y avait pas à compter, mais le reste tient bon et la base n'a pas bougé.
Je crois avoir répondu d'avance à la plupart des arguments que vous invoquez pour montrer que le beau moral et le beau artistique ne sont pas tellement liés ensemble qu'on ne les trouve séparés. Ils le sont en effet quelquefois, mais, comme là où le premier n'existe pas le second n'a jamais existé, vous ne pouvez y voir une simple coïncidence, et l'antiquité que vous défendez si bien et que je n'attaque nullement pour
elle-même mais pour le rôle qu'on veut lui faire jouer, a parfaitement reconnu cette vérité. Elle est exprimée dans nombre de passages dont un des plus vifs et des plus précis, que vous me permettrez de vous rappeler, est de Pline le jeune. Bien placé pour étudier les causes de décadence, celle des arts ne lui a pas échappé. « Une maladie de langueur a perdu les arts, et comme l'esprit n'est plus manifesté dans les images, celles des corps eux-mêmes sont imparfaites (littéral), sont négligées, (i) »
Impossible d'exprimer avec plus de clarté, que la matière perd sa beauté quand l'âme en est absente. Mais alors, dites-vous, comment concilier d'une part l'importance moindre que les modernes semblent attacher aux arts, d'autre part, la multiplicité et l'intensité des laideurs modernes vis-à-vis d'un idéal plus haut placé, plus pur qu'il ne l'a été avant la venue du Christ.
Veuillez d'abord ne pas perdre de vue ce point trop oublié, c'est que la grande et féconde inspiration antique dont Pline déplore la décroissance, était complètement éteinte lorsqu'un Romain fit entendre pour la première fois ces paroles au proconsul stupéfait : « Je suis chrétien. » L'arc de Constantin est encore debout pour témoigner de cette vérité. C'est une vieille calomnie inventée par les haineux, celle qui montre le christianisme comme s'implantant sur le monde antique et substituant un art et une civilisation inférieurs à ceux qu'il vient supplanter. Ce fut là le méfait des Romains eux-mêmes, qui foulèrent aux pieds la civilisation étrusque, l'ensevelirent dans un ingrat oubli, après l'avoir exploitée à leur profit puis écrasée par la violence.
(i) Arles desidia perdidit, et quoniam animorum imagines non sunt, negligentur etiam corporum.
X*** — Veuillez remarquer que je n'ai encore rien dit qui vous donne le droit de me ranger parmi les haineux dont vous venez de parler.
— Soit, mais laissez-moi vous faire observer que tout en ne vous rangeant pas du côté des assaillants déclarés, intransigeants, pour employer le mot du jour, on sent parfaitement dans votre argumentation, que vous n'éprouvez nul chagrin à constater la prétendue impuissance du christianisme contemporain vis-à-vis des questions d'art dont il se serait mieux tiré jadis. On sent aussi que les hommages accordés à son spiritualisme, mis en avant comme cause première de cette impuissance, ouvre en la masquant, une attaque moins bruyante et plus sérieuse. Vous commencez par enlever sa couronne de beauté à la vérité religieuse, puis vous vous inclinez devant elle en lui disant : je vous reconnais pour souveraine. Ceux qui la croient telle vraiment, et qui l'aiment, se refusent à la reconnaître ainsi, et elle-même n'y a jamais autorisé personne. Elle revendique comme sienne cette part de beauté, cet insigne de royauté perdu ou voilé pour un jour, et elle a peine à compter parmi ses fidèles ceux qui se persuadent qu'elle ne les retrouvera pas, et qui s'en consolent trop vite. L'adoration chagrine quakeresse ou janséniste, qui bannit comme profanes les fleurs du sanctuaire et ne se présente qu'avec une tenue compassée et des vêtements qui sentent le deuil, lui a toujours paru suspecte. Elle s'étonne à bon droit que quelques-uns puissent trouver plus conformes à ses traditions et à son caractère, ces temples nus que Hegel n'hésite pas à nommer boîtes à enfermer des hommes plutôt que ces merveilles d'architecture dont elle se pare avec un légitime orgueil. Elle croit toujours ne pouvoir rien faire de plus conforme à la majesté divine, que d'y
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thésauriser le plus d'art^ le plus de beauté possible, afin de rappeler à l'auteur de tout art et de toute beauté ses propres œuvres, de la façon la plus digne de lui et du lieu qui lui est consacré.
Dès sa première germination dans les catacombes, l'élément chrétien, dont le spiritualisme ne pouvait être plus marqué, ne répudie pas les images, malgré l'abus que le paganisme en avait fait. Loin de là : mêlées aux tombeaux des martyrs, et confidentes des premiers jours, dans une langue où se reconnaissent agrandis et expliqués les mythes les plus profonds de l'antiquité, elles accompagnent et commentent ces mystères nouveaux de foi, de douleur, de pardon, d'espérance et d'amour, qui ne peuvent encore être célébrés en liberté. Avant que ce moment fût venu, que de luttes ! vous ne l'ignorez pas. Bientôt ce ne fut plus seulement contre les bêtes fauves des arènes et les bourreaux des proconsuls qu'il fallut les soutenir, mais contre les hérésies sans cesse renaissantes.
Il ne faut pas oublier, dans ce nombre, celle que les Grecs, doublement parjures à la foi nouvelle et à la tradition antique, avaient pris sous leur patronage. A leur étrange prétention de dépouiller le Christ du type de beauté traditionnel et jusque-là respecté, pas plus qu'à la guerre sauvage que Léon l'Isaurien déclarait aux images sacrées, l'Eglise n'a jamais rien cédé. Revendicatrice infatigable de la vérité tout entière, toujours attaquée par quelque côté, nulle subtilité, nulle menace, nulle alliance séculière ne lui firent rien abandonner, pas plus sur ce point que sur les autres. Sans doute, il y eut une longue et terrible époque, celle qui commence à l'écroulement du monde antique ou Romain et va jusqu'à Gharlemagne, avec qui apparaît la lumineuse aurore
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des temps modernes (i). Mais le bouiîionnement des éléments en fusion dans ce moule du monde nouveau était encore trop loin de s'apaiser et de les combiner ensemble, pour qu'il fût possible de prévoir sous quelle forme et quand il en devait sortir. Epouvantés par des désordres, des bouleversements, des systèmes monstrueux, dont plusieurs reparaissent aujourd'hui, les fidèles crurent que la fin des temps allait venir. Une fois cette époque d'épreuve passée, une fois doublé le cap de cet an mille, au delà duquel un redoutable inconnu paralysait la confiance et l'effort, l'activité humaine déborde; tout se fonde à la fois et croît îumulteusement, avec une vigueur inconnue, sur le sol de l'Europe régénérée. Jamais l'idéal n'occupa une plus grande place, et, veuillez le remarquer, car c'est une réponse directe à la principale de vos objections que je reprendrai tout à l'heure, jamais plus indomptable besoin ne se montra de lui donner un corps, de le manifester partout. Tous s'y portaient, tous prêtaient leur concours enthousiaste à rérection des monuments religieux dont la puissante et libre énergie nous stupéfie encore. îl n'y avait plus, comme dans les temples antiques, ni exclusion ni arcane vis-à-vis de personne ; le sanctuaire ouvert à tous était orné par tous ; et, phénomène incompréhensible aujourd'hui, l'art, le vrai, le grand art était populaire. On ne découvre ici nulle trace de cette prétendue incompatibilité entre le spiritualisme chrétien et la part légitime de beauté terrestre, dont il n'hésite pas, bien plus, dont il aime à se vêtir. Les vases sacrés, les reliquaires,
(i) Charlemagne marque la limite à laquelle est enfin consommée la dissolution de l'ancien monde Romain et barbare et où commence la formation du monde moderne. (Guizot.)
les manuscrits, les armures, les étoffes, les meubles, les objets les plus usuels, sans répéter les formes antiques, luttaient avec elles de goût et de grâces originales. L'invention est partout, et il n'est à son tour si mince débris de cette époque féconde qui n'en garde la trace.
X**'^ — -Très bien, je ne nie pas ces choses, mais elles ne sont plus. J'ajoute même qu'en se plaçant à votre point de vue, il eût mieux valu qu'elles n'eussent pas été, puisque l'impuissance à en produire de semblables ou d'une valeur analogue, ressort plus frappante par cette comparaison et ce contraste. L'élément inspirateur moderne, ou chrétien, comme vous l'appelez, qu'est-il donc devenu ? Gomment ! C'est précisément chez les peuples qui y sont restés jusqu'ici les plus réfractaires, que sont conservés le respect et l'intelligence de la beauté humaine. Prenez, au hasard. Turcs, Arabes, Chinois, Indiens, Tartares, et mettez à côté un Français, un Anglais, un Américain, un Russe, un Italien, un Espagnol, quel piteux aspect sous ces vêtements étriqués, saugrenus de forme, ternes, lugubres de couleur, incommodes, enfin tels que vous les avez décrits, comparée à l'ampleur, la beauté de forme et de couleur des vêtements portés par ceux qui nous sont inférieurs de tant de façons. Ma seconde objection demeure donc sans réponse possible.
— Je vous demande pardon. Il y a seulement lieu de rappeler Tadage latin : corruptio optimi pessima, ce qu'il y a de pire, c'est la dégénérescence de ce qui est le meilleur. Il est impossible d'éluder le danger de tomber plus bas lorsqu'on s'est élevé plus haut. C'est la loi des êtres libres. C^est là l'explication de la laideur moderne dépassant, dans la réalité extérieure, celle des anciens et celle des nations non encore chrétiennes. C'est ainsi
que les peuples civilisés offrent, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique, des dégradations inconnues chez les peuples barbares : je ne dirai pas les peuples sauvages, car ces derniers offrent moins les misères et les rudesses du non-développement, que les laideurs serviles et maladives, la décrépitude des nations qui ayant connu un état social plus élevé, par suite de circonstances restées jusqu'ici inconnues, sont tombées dans l'état d'avilissement où nous les voyons aujourd'hui ; état qui ne laisse pas d'être invoqué par quelques-uns (i) comme la condition primitive du genre humain. Gomment, depuis tant d'années que nous avons sous les yeux ces représentants de l'état primitif, surprenons-nous chez eux moins de tendance à passer à l'état secondaire, que nous n'en constatons de la part de ceux qui sont à cet état secondaire, à retourner vers cet état soi-disant primitif?
X**^ — Vous ne prétendez pas cependant que les nations de l'Europe retournent à l'état sauvage ou barbare ?
— Pas tout à fait, mais ce n'est pas la faute de plusieurs si elles n'y sont pas encore arrivées; quelques groupes y sont déjà, et le suffrage universel, universalisé, pourra y mener le reste.
X*** — Mille pardons, mais laissons les questions politiques là où elles sont et pour 'ce qu'elles sont, et rentrons dans la question d'art.
— Je n'en suis pas sorti. Les formules politiques, comme toutes les autres, ont la valeur des idées qui les ont fait naître, qu'elles représentent et qu'elles appliquent. Loin d'être indifférentes à la question qui nous occupe spécialement, elles lui portent un secours
(i) Les encyclopédistes et les disciples de J.-J. Rousseau.
puissant ou un redoutable préjudice. Vous admettez bien que les questions d'art, pour nous restreindre à celles-là, ^ gagneraient peu à être tranche'es par le nombre.
X**"" — Je l'admets parfaitement. Mais je le répète pourquoi l'élément chrétien ne peut-il remédier à cet état de choses, puisqu'il se dit, par excellence, catholique ou universel. Vous ne pouvez nier l'écart énorme qui existe entre son idéal de beauté et ce qu'il en paraît au dehors soit dans les œuvres d'art, soit dans les matériaux dont il peut disposer. L'artiste de l'antiquité n'avait pas pas besoin de s'abstraire de tout ce qui l'entourait. Il n'avait, au contraire, qu'à regarder autour de lui et à puiser à pleines mains, tant l'accord était complet entre les matériaux mis à sa disposition et l'idéal qu'il devait atteindre. Aussi l'a-t-il atteint pleinement. Pouvez-vous dire que le monde chrétien ait atteint cette unité, but suprême de l'art ; si vous ne le pouvez, son infériorité, à cet endroit, est incontestable.
— Permettez-moi de vous dire que dans la plupart des argumentations analogues à celle que vous employez, on parle toujours du catholicisme comme d'une notion historique, comme de quelque chose qui a cessé d'être et a dit depuis longtemps son dernier mot. Non seulement il est, mais il est constamment en puissance d'être. Quand à l'objection relative à la mesure dans laquelle l'art chez les chrétiens aurait atteint l'unité, en d'autres termes où l'art aurait été adéquat à son élément inspirateur, une comparaison familière peut servir à donner nettement la réponse. Je suppose un groupe de voyageurs partis pour entreprendre l'ascension de deux sommets d'une hauteur considérable. L'un se dirige du côté du Mont-Blanc, l'autre du Gaurisankar. Le premier est arrivé au but de son voyage, a atteint le
— 5ib —
sommet le plus élevé des Alpes, il raconte quel panorama splendide s'est offert à ses regards. Le second, qui a pris le chemin de l'Asie n'a pas eu la même fortune, car il ne s'est élevé qu'à vingt mille pieds d'altitude, et il lui en restait plus de six milles à franchir pour atteindre le dernier sommet (i). Personne ne pourra dire que celui qui a fait l'ascension du Mont-Blanc, s'est élevé plus haut que celui qui a tenté l'ascension du Gaurisankar ; mais on pourra soutenir avec justesse que le premier a atteint le but qu'il se proposait et que nul ne le pourra dépasser dans la route qu'il a suivie ; que le second n'a' pas atteint le but qu'il se proposait, puisqu'il n'a pas atteint le dernier sommet ; que toutefois il n'a pas laissé de s'élever à une hauteur beaucoup plus considérable que celle atteinte par le premier. Il en a été, il est vrai, récompensé par la beauté des perspectives nouvelles, immenses, qui se déroulaient à ses pieds, mais une partie de l'horizon est restée cachée, et ne se révélera qu'à ceux qui auront le courage et le souffle nécessaires pour continuer plus avant l'ascension commencée. Ainsi il est donc vrai, le Jupiter Olympien, la Minerve de Phidias et d'autres grandes œuvres de l'antiquité montrent leur idéal atteint. Celui du Jéhovah, du Christ, de la vierge et des saints ne l'est pas encore, et sa supériorité c'est que, s'élevant toujours avec ceux qui le poursuivent, il ne peut être atteint jamais. Il ne l'a pas été davantage par la société que par l'art ; qui songe cependant à prendre au sérieux la supériorité de la civilisation antique sur la nôtre ? Que cette dernière se décide une fois à ne pas se laisser attarder par le passé, à dépouiller
(i) Le mont Everest ou Gaurisankar a 8,8io mètres d'altitude; le Mont-Blanc 4,810.
le vieil homme, à marcher en avant, à monter toujours, et la nouveauté, la grandeur des horizons que dans sa marche attardée elle a déjà découverts, peuvent faire prévoir quels sont ceux qui l'attendent encore.
— X'^^'^. Jusqu'à présent les horizons découverts n'apportent aucun appui à votre thèse. Les conquêtes modernes, dans ce qu'elles ont d'incontestablement supérieur à l'antiquité, se font dans la science, et il ne peut vous échapper quoique j'attende encore votre réponse à ce sujet, que son apparition dans le temps, son accroissement, son expansion, datent à peu près exclusivement de cette époque de la renaissance et de la réforme, que vous considérez, la première comme une apostasie des traditions chrétiennes, la seconde comme une soustraction de l'élément vital qui les avait fondées. Voulez-vous en conclure que la même cause qui est favorable aux conditions de l'art est défavorable à celles de la science ? L'antiquité eut celui-ci mais n'eut pas celle-là, son infériorité d'une part serait donc le gage de sa supériorité de l'autre. Dans ce cas-là, l'explication toute en faveur de votre thèse que je pensais trouver dans le spiritualisme trop absolu de la foi chrétienne, ne devrait même pas être invoquée. Le monde ancien partageait ce même point de vue. En effet, Aristote, si haut placé par les docteurs, les pères de l'Eglise dans le moyen âge, dit expressément ceci : c'est que l'étude de la science est plutôt faite pour contenter la curiosité que pour satisfaire aux notions les plus nécessaires à une société bien organisée, lesquelles sont du domaine de la philosophie et de la métaphysique. Ainsi, pour l'antiquité comme pour les temps modernes, se pose toujours cette objection restée la même. : la poésie, l'art, les études métaphysiques, soi:.t fondées
pendant les époques de foi -, les études scientifiques proprement dites, celles qui ont pour base l'étude de la nature et des lois qui la gouvernent, sont plutôt du domaine de la raison. Le christianisme n'a pas mieux résolu l'objection que l'antiquité.
— - Je ne nie pas la gravité de ces objections, mais elles peuvent être réfutées. En vous rappelant pour la seconde fois que le christianisme n'a pas dit son dernier mot, je vous ferai remarquer que ce que vous appelez la science ne date pas uniquement de l'époque que vous indiquez. Elle a préoccupé de bonne heure les esprits dont l'ambition de connaître, loin d'être diminuée s'était accrue des hauteurs et des exigences dont l'âme humaine avait été soulevée et agrandie. Les alchimistes du moyen âge, à travers leurs recherches aventureuses dont la légende s'est trop mêlée, ont jeté les fondements de la physique et de la chimie modernes.
X*"'. — C'est très bien ; mais leur science que seraitelle devenue si la méthode expérimentale inaugurée par Galilée et par Bacon, ne l'avait sortie des langes d'un a priori incomplet et erroné ? Elle n'a grandi qu'en reniant son père, et en jetant aux orties, à mesure qu'elle avançait, son bonnet d'astrologue ou d'alchimiste.
— J'en conviens; mais, pour renier son père, il faut en avoir un, il faut être né ; de plus, si cette émancipation dépasse certaines bornes, elle ne porte pas des fruits de longue durée. Pourquoi, du reste n'en a-t-elle fait porter aucun, à ce moment de décadence ou de progrès, selon le point de vue, où Lucrèce put dire que la religion n'était bonne qu'à faire le malheur des humains, et où Virgile eut la faiblesse d'écrire ces vers si connus : « Heureux qui a pu connaître le secret des choses et mépriser les vaines clameurs de l'avare Achéron. » La
science se sentit alors les coudées franches ; pourquoi ne les prit-elle pas? Pourquoi? Parce que la rébellion contre la limite, la noble impatience du fini viennent en proportion de l'idée de l'infini. C'est elle qui fait dire : cherchons et luttons. Les animaux ne cherchent pas, les hommes les moins hommes ne cherchent pas. Qu'ils aient eu dans le principe communication surnaturelle, ou qu'ils aient porté cette vision surnaturelle en eux-mêmes, historiquement, les hommes ne sont jamais partis de l'étude des faits pouren constiAiireune synthèse ; c'est toujours l'inverse qui a lieu. La première opération de l'esprit est un à priori comportant implicitement un système philosophique et surtout religieux, à quelque étatrudimentaire qu'on le veuille supposer. L'esprit d'investigation trouve là sa force motrice initiale. Il débute par un acte foi. Il croit qu'il trouvera ; s'il ne trouve pas toujours ce qu'il cherche, il trouve souvent ce qu'il ne cherche pas. Qu'importe ? Toute découverte profite à la vérité.
Rien n'est donc plus faux, plus antiscientifique que cet antagonisme de superficie signalé entre la science et la foi, et exploité à outrance contre cette dernière, au moyen de faits mal connus, exceptionnels ou controuvés.
Au fond, que fait la vraie science ? Elle étudie les phénomènes de tout ordre^ les classe, afin de découvrir les lois qui les groupent et les gouvernent. Quand un savant est arrivé à ce résultat suprême de découvrir une loi, une force^ car c'est la même chose, songe-t-il à la maudire parce qu'elle diffère de ce qu'il attendait, ou parce que, dans certains cas, elle pourrait être nuisible ? Il s'en garde bien. D'abord il sait qu'une force ne se détruit pas. En second lieu, il sait aussi que, mieux il la connaîtra, mieux il pourra la diriger, afin que, de redoutable qu'elle
est ou pourrait être, elle ne soit plus qu'utile et bienfaisante. Or, la foi est-elle une force, oui ou non? Si non, pourquoi s'en préoccuper? Si oui, ce que personne ne peut nier, quelle aberration, au rebours de toute notion scientifique, de s'acharner à la détruire ou à la bannir en arguant de ce qu'elle a pu prétexter des méfaits. Il serait tout aussi ridicule de renoncer à se servir de la vapeur, parce qu'une chaudière a éclaté ; ou de renoncer à se servir de l'électricité, parce que la foudre peut faire des victimes.
Maintenant, me demandez-vous, comment s'expliquer la marche si différente de l'art et de la science, puisque le principe religieux les a fondés tous deux ? Pourquoi l'amoindrissement de ce principe, si fatal à l'un, semble-t-il n'avoir aucune prise sur l'autre, puisque la science progresse de plus en plus, ajoutant chaque jour de nouvelles conquêtes, sans rien perdre des anciennes ? Que se passe-t-il donc dans ces régions mystérieuses de l'entendement humain, pour que la beauté, après avoir longtemps apparu sur la terre, n'en retrouve plus le chemin ou refuse de le reprendre? Nous avons sous nos yeux Phidias, Fiézole, Raphaël, Léonard, Michel-Ange; nous avons sous nos yeux la nature^ toujours splendide malgré tout et prête à nous aider; nous sommes plus savants qu'eux ; rien ne nous manque pour faire des chefs-d'œuvre ; et les plus savants, les plus perspicaces, les plus autorisés sont impuissants à les produire. De leurs combinaisons les plus ingénieuses sortent des œuvres débiles, bien qu'irréprochables au point de vue des grammairiens et des experts. Rien ne leur manque, excepté leur unique raison d'être, la beauté. Ce fait indéniable, j'en conviens, ne prouve qu'une chose, c'est que les erreurs qui peuvent tarir l'art à sa source ont une action beau-
coup plus lente sur la science. Celle-ci peut chercher à faire prévaloir des conclusions funestes, qui, plus tard, la tueront elle-même, mais elle vit longtemps par cette portion d'elle-même qui ne peut ni reculer ni se démentir. Quelle que soit une opinion philosophique ou religieuse, la démonstration du carré de l'hypothénuse n'en est pas influencée, non plus que la nature ou la quantité de substances qu'une analyse rigoureuse a démontrées comme parties constitutives de tel ou tel corps. En un mot, les résultats de la science, une fois acquis et élevés à la notion de loi, peuvent difficilement être niés ou tomber dans l'oubli. Rien de pareil n'existe pour l'art, malgré l'illusion souvent opposée. Sa partie scientifique ne survit même pas à la théorie qu'elle a servi à manifester. En un mot, la métlîode intuitive ou Va priori qui préside à la formation de toutes les sciences et qui précède parfois, comme le prouve l'exemple de Képler, la démonstration mathématique, s'interrompt sans que le bénéfice des conquêtes soit annulé. L'impulsion continue. Il est très frappant que, pour l'art, il en aille tout autrement. Procédant toujours d'un a priori^ c'est-à-dire par intuition, il entraîne ou suscite nécessairement toute la science qu'il comporte, non seulement pour une période de temps, une école particulière, mais pour chaque individu séparément, La notion du beau n'est pas une déduction, mais bien une vision immédiate, intime, innée ; elle se réveille, devient active, s'épure à certains contacts, mais ne se peut acquérir ni transmettre. Il y a là comme un mouvement initial du cœur, qui féconde son mode d'expression propre à qui l'a ressenti, un mouvement d'où dépendent et procèdent les opérations successives qui concourent à une œuvre d'art. Dût-on dire, enseigner, peindre, chanter exactement les mêmes choses, avec les
mêmes paroles, les mêmes formes, les mêmes notes, si ce mouvement initial s'est produit, tous les résultats seraient variés (i). Avant de paraître au dehors, elles auront emprunté quelque chose de spécial au milieu qu'elles traversent. Rien de pareil dans la science : ce qui lui est acquis reste de même pour tous, et les démonstrations n'ont rien à emprunter de celui qui les fait et les répète telles qu'il les a reçues. On vit sur le fonds commun, plusieurs y ajoutent sans cesse, tout le monde en profite, et la collectivité des efforts est féconde. Il n'est pas nécessaire d'avoir le génie de Képler ou de Newton pour savoir ce qu'ils savaient et même y ajouter, par les observations continuées depuis. Pour savoir ce que savait Raphaël, il faudrait être lui ; y ajouter quoi que ce
(i) Il ne s'agit plus ici d'une de'monstration ge'ome'trique à laquelle mon esprit, aussi bien que celui de mes auditeurs, acquiesce passivement pleinement et au même degré, comme lorsque je dis par exemple ; les angles exte'rieurs d'un polygone sont égaux en somme à 36o°. Je me sens, aussi bienque ceux qui m'écoutent, absolument désintéressé dans la question. Il n'en est pas ainsi quand j'énonce cette vérité : le devoir doit passer avant l'intérêt. Elle est aussi évidente qu'une vérité géométrique, et, comme elle s'impose à l'esprit. Mais il y a autre chose. Je sens distinctement, et tout le monde avec moi, que je ne suis plus désintéressé dans cette proposition, comme dans celle de tout à l'heure. Je sens distinctement qu'en l'énonçant, mon acquiescement n'est plus simplement passif; il sollicite ma volonté, il engage mon activité personnelle. Je puis résister, mais l'évidence de la proposition n'en est pas moins claire. Or, soit dit en passant, c'est au degré même oii mon activité personnelle sera engagée et mise d'accord avec la vérité énoncée, que j'aurai la faculté d'engager, d'entraîner la volonté des autres.
Sans doute, la profondeur à laquelle une vérité de cet ordre pénètre, est on ne peut plus variable, en dépit de l'identité de sa signification pour tous. Il ne suit pas, de cet élément de variabilité, que cette vérité soit moins évidente que les vérités mathématiques et géométriques ; il me semble qu'avancer cette prétention équivaudrait à dire, par exemple : on peut affirmer que l'Océan a une grande profondeur et une grande étendue, maison n'en peut dire autant des espaces célestes, puisque, dans le premier cas, cette profondeur et cette étendue peuvent être déterminées, et que, dans le second, elles ne le peuvent pas.
soit serait le défaire ou faire autre chose qui ne se superposerait pas, mais plus ou moins haut, se construirait à côté. C'est la poussée d'un feu intérieur, qui du niveau des plaines soulève une cime. 11 en élèvera d'autres successivement ou en même temps, à des hauteurs diverses. S'il redevient actif après une période de repos, les sommets de formation antérieure ne seront pas surexhaussés, mais il s'en élèvera d'autres à côté. La science procède au contraire par stratifications, par couches successives, plus lentes, plus sûres, et composées d'éléments analysables qui lui arrivent de tous côtés.
Maintenant faut-il conclure de cette prolongation vivace de la science, de son extension, de sa généralisation qui absorbe presque toutes les forces vives d'une époque comme la nôtre, que son rôle finira par être unique et que l'art est mort? L'art n'est pas plus mort que l'âme humaine et le monde ne finit pas demain , il se transforme seulement. Laissons la science faire son œuvre, et remplir sa tâche qui est de préparer des loisirs à ceux qui nous suivront. Il a bien fallu que la science en tant que recherche de l'utile ou de moyens défensifs visà-vis du monde extérieur, commençât par faire une demeure à l'homme et lui assurât la vie et la sécurité matérielles. En des temps reculés, il dut d'abord se défendre contre les animaux nuisibles, dompter ceux qui pouvaient le servir; il dut se garantir des intempéries des saisons et des forces redoutables de la nature. Une partie de cette tâche a été accomplie par les civilisations antiques, une autre partie reste à accomplir aux civilisations modernes (je parle de celles qui ont l'esprit de vie c'est-à-dire chrétien, les autres ne faisant que se traîner ou vivre à côté en payant les droits de mitoyenneté.) C'est toujours le même rôle, mais l'ambition primitive
s'est élevée à des exigences autrement plus difficiles à satisfaire. Il ne s'agit plus d'être toléré comme habitant, comme locataire de ce globe, mais d'y parler en maître et de l'aménager à sa guise. C'est la science qui lui fait la loi, mettant en jeu ces mêmes forces dont elle lui a dérobé le secret, et elle pousse en avant ses légions bien armées, d'ingénieurs, de chimistes, de physiciens, de savants. Ne leur en voulons pas trop si, occupant la place des demi-dieux de la fable, ils aspirent au même pouvoir et aux mêmes honneurs. Sauront-ils les mériter ? Pourvus d'armes plus redoutables que les flèches d'Apollon Pythien, que la massue d'Hercule et de Thésée, sauront-ils s'en rendre dignes, en terrassant le minotaure toujours avide de chair humaine , en maîtrisant les abus de la force, en répondant enfin au sphynx, de plus en plus interrogateur énigmatique et menaçant. Les rôles sont intervertis entre la nature et l'hom^me. Celle-ci en est réduite à se défendre contre lui. Il a enchaîné ses forces redoutables, les a enfermées dans une cage de fer, et avec la vitesse de la tempête et la soumission d'un esclave, elles emportent vers le but désigné le maître qui les guide. La pensée a trouvé un mode de transmission aussi rapide qu'elle , et le temps approche ou nulle parcelle du domaine terrestre ne pourra s'y soustraire et abriter la barbarie. A qui fera-t-on croire que toute cette activité, cette dépense d'Intelligence et d'audace ménagent à nos descendants une révolte contre l'idéal et la justice, plus grande qu'elle ne fut jamais ? car la science ne peut marcher indéfiniment sans rencontrer Dieu.
X*** — Je désire ce moment et voudrais l'espérer comme vous. Plusieurs prévoient des résultats tout contraires. Il faut avouer que les sociétés humaines, même
les plus chrétiennes, se montrent plus disposées à faire servir les conquêtes de la science au progrès du bien-être matériel qu'à celui de l'idéal et de la justice. Dans leurs revendications passionnées, dans les luttes dont elles sont le prétexte, rien n'est plus indifférent que ce dernier point de vue.
— N'en croyez rien : tout d'abord vous ne pouvez disconvenir que l'élément religieux ait été et soit encore, contre les empiétements d'un matérialisme grossier, contre le despotisme du nombre, l'unique sauvegarde qui survive et lutte sans se lasser. Rendons-nous bien compte de ce fait évident : c'est que les sociétés modernes, à cause même du christianisme qui les a élevées, ont le sens d'un état social plus parfait, et qu'elles ne peuvent patiemment supporter d'être arrêtées dans cette recherche d'un état social meilleur, plus juste, plus avancé. Dans ces recherches mal dirigées, elles reculent parfois au lieu de progresser. Mais aussi longtemps qu'elles ne s'accoutument pas à déchoir, rien n'est perdu. Permettez-moi une comparaison pour me faire mieux comprendre. N'avez- vous pas observé que plus un organisme est parfait, plus la conservation intégrale des parties qui le composent lui est indispensable ? Vous coupez des végétaux ou des animaux à organismes rudimentaires, comme les plantes grasses, les polypes, et la plupart des annélides, et loin d'avoir fait disparaître la vie de l'exemplaire ainsi mutilé, vous avez simplement suscité l'occasion d'en ajouter de nouveaux, bientôt semblables à celui dont ils ont été séparés. Passons brusquement de ce principe à son application, soit à l'homme isolé, soit aux collectivités humaines. Tant que le barbare, à l'état individuel ou à l'état de tribu, d'agglomération plus ou moins rudimentaire, n'a pas été initié aux notions d'une
vie individuelle ou sociale, supérieures, il vit sans trop souffrir des lacunes ou des imperfections d'un mode d'existence qu'il ne peut comparer à aucun autre. Il n'a pas l'idée du mieux. En voulez-vous un exemple frappant ? La société antique vivait (barbare par ce côté autant que ceux qu'elle nommait ainsi) avec une plaie hideuse entre plusieurs ; et elle était si loin d'en soupçonner la gravité, la criminalité et la honte, qu'elle ne pensa jamais à la guérir. Cette même plaie, celle de l'esclavage, ne se peut supporter par les peuples modernes chrétiens, et tout ce qui de près ou de loin la rappelle, est considéré comme un attentat social, comme une souillure infamante qu'il faut laver et faire disparaître à tout prix. Que de gens, à ce propos, qui inconsciemment, réclament avec le plus de bruit le bénéfice des doctrines qu'ils combattent avec le plus d'acharnement. Ils nient le dogme de l'humanité rachetée, sans lequel ils ne sauraient pas plus qu'on ne le savait avant le Christ, qu'il n'est pas un seul de ses enfants, fût-il le dernier de tous, qui n'ait le même droit de rédemption, d'affranchissement à faire valoir. Les peuples modernes ne manquent pas de plaies hideuses à guérir, et pour mal avisées qu'elles soient à les faire traiter, leur éternel honneur, leur incontestable supériorité n'en est pas moins de ne pouvoir s'y accoutumer au point de vivre en paix avec elles.
X*** — C'est possible, mais je ne m'explique pas nettement comment la question du beau se rattache directement à ces considérations générales.
— Elles se rattachent du moins très étroitement à celles du beau moral ; veuillez me suivre encore un instant, et le beau artistique n'est pas loin.
Les effets de la rédemption sont de deux sortes, cor-
respondant à la dualité de l'homme, dualité sur laquelle vous avez insisté tout à l'heure. Ils ont pour but de le délivrer moralement et même physiquement ; l'initiation de tous les hommes à la même lumière morale, entraînant logiquement et parallèlement leur émancipation corrélative des lois de la matière. La période qui s'écoula depuis le commencement de notre ère jusqu'au xvi^ siècle, est caractérisée par le travail de cette initiation première, non exclusif, mais prédominant. La période qui s'écoula depuis cette époque jusqu'à nous est caractérisée par la seconde, non exclusive mais dominante, et tendant selon la loi des corps graves, à peser toujours davantage. Dans la première période, les grandes lignes des époques organiques sont caractérisées. Malgré les luttes, les résistances inévitables, toutes les fois qu'il s'agit de fonder à nouveau dans un sol encombré de substructions anciennes et profondes, jamais il n'y eu pareille abondance de matériaux précieux pour fonder les sociétés, de plus stables pour les faire durer. En même temps que la justice se relève sur des bases prodigieusement élargies, elle trouve à ses côtés des auxiliaires inconnus jusque-là, qui s'appellent la charité, la chevalerie, l'honneur, la sainteté. Au milieu des plus grands troubles, ces sentiments nouveaux, en dépit des obstacles, s'afhrment partout dans les faits, dans les mœurs, dans les codes, dans le monde des arts, qui doit à eux seuls sa résurrection, son aliment vital, son unique raison d'être. Il y avait alors cette santé morale (i)
(i) Une société ou l'esprit chrétien retenait à travers les caprices de la force, les souillures de l'arbitraire, cette santé morale, où il engendrait ces fortes vertus, faisait mieux que de jouir d'une prospérité matérielle croissante, elle savait l'ennoblir et la rendre digne. Vie de Bertrand Duguesclin, par M. Siméon Luce, m* chapit.
que le mécanisme des institutions les plus savantes ne donne ni ne remplace. A quelle époque les fêtes de l'esprit furent-elles plus solennelles, plus nombreuses et plus populaires ? L'habitude de les célébrer par des chants, de se parer pour elles, se retrouve partout, et les vulgarités de la vie de tous les jours, se colorent d'une poésie que des mobiles d'une autre nature effaceront bientôt, que les regrets des artistes et des poètes ne suffiront pas à faire revivre.
Dans la seconde période qu'on pourrait nommer période de classement, à mesure que les préoccupations de la matière, la lutte pour la soumettre et la volonté d'en jouir se prononcent, l'humanité se montre de plus en plus dans le déshabillé du travail manuel ou le laisser aller du repos. Dès lors, la consécration de la forme, la recherche de la beauté, soit dans le costume, soiî dans les monuments publics, soit dans les habitations particulières, soit dans toute manifestation possible, se subordonnent à des visées d'un ordre différent où l'utile tient la première place. Il s'agit, comme nous l'avons vu, de substituer aux bras de l'esclave ou du manœuvre les forces plus puissantes de la nature domptée et docile. Il s'agit de vaincre l'espace et le temps. Or, voici que ces peuples spiriîualistes, si prompts à se jeter dans les plus hasardeuses aventures pour un mobile religieux, se trouvent précisément les plus aptes, bien plus, les seuls aptes à conquérir dans l'ordre de l'utile, à pénétrer les lois de la matière et à lui faire exécuter des prodiges.
Et savez-vous quels ont été les prophètes, les premiers fondateurs de cette puissance future? Dussé-je vous surprendre ou vous faire sourire, ce sont ceux-là même désignés par vous comme les plus insouciants de ces lois de la matière que par une grâce particulière attestée par
des milliers de témoins, il leur e'tait donné de soumettre. Ces hommes, ces saints, apôtres, thaumaturges extatiques, qui à force de pureté, d'union avec Dieu, avaient sur cette terre même, brisé les liens de la déchéance, par une délégation de la puissance du Christ, leur maître se sont trouvés vainqueurs de l'ignorance, de la douleur de l'espace et du temps. Ils avaient le don des langues pour répandre la parole ; ils guérissaient les malades et passaient sains et saufs au milieu des flammes ou des bêtes fauves. Que de fois ne les vit-on pas au milieu des ténèbres de la nuit, entourés d'une vive lumière ! Combien de fois et à de grandes distances ils se trouvaient, tout d'un coup, présents au milieu de leurs frères, qui avaient imploré d'eux un secours et un conseil! Sans doute, en dehors des peuples chrétiens, il en est beaucoup à qui l'amour du merveilleux, inné dans l'âme humaine et fait pour elle, inspira des fictions analogues et non moins extraordinaires. Mais, filles de l'imagination seule, elles ne s'adressaient qu'à elle et endormaient la volonté dans un rêve irréalisable et stérile. La sainteté au contraire, enfante des merveilles qui ont des témoins et qui, loin d'amollir leur volonté, leur inspiraient une mâle énergie; car, avant de vaincre la nature, il faut commencer par se vaincre soi-même. C'est dans la réalisation de cet idéal de rédemption jusqu'à ses dernières conséquences entrevu jadis que se trouve le secret de tant de labeurs et de tant de courage, sans lesquels toute recherche est vaine, toute conquête avortée (i).
(i) On peut observer que, vis-à-vis de leur postérité plus immédiate aussi bien que vis-à-vis deThumanité, le rôle primesautier et révélateur des hommes de génie de tout ordre, initiateurs et continuateurs de la Rédemption, est tout à fait analogue à celui des saints et, la plupart du temps, aussi méconnu. La théorie de Ballanche, qui nous montre, dans VOrphée antique, un type de l'initiateur sacrifié par les initiés, ne cesse
X**"" — V oilà, certes, un point de vue assez inattendu. Considérer les apôtres, saint François d'Assise, saint Pierre d'Alcantara, sainte Thérèse, saint François Xavier comme les précurseurs de Papin, de Montgolfîer, de Lavoisier, d'Ampère, de Tyndali et d'Edisson, fournirait ample matière aux humoristes qui ne manquent pas dans- ce pays.
— Eh bien, je suis prêt à mettre le comble à leur gaîté, en ajoutant que les constitutions données par les grands fondateurs d'ordres monastiques, comme saint Benoît, saint Dominique, saint Bernard, pour ne citer que ceux-là, sont des modèles au point de vue de l'équité et de la profonde connaissance des hommes. Elles ont, en effet, atteint le critérium de tout gouvernement, lequel consiste en deux choses : la première de durer, la seconde, gage de la première, concilier le plus d'autorité avec la plus grande somme de liberté individuelle possible.
X*** — Je ne vous chicanerai pas là-dessus ; mais il est deux points auxquels vous n'avez pas répondu. Comment, ayant une connaissance si nette de ce qui peut faire le bonheur des humains et, d'autre part, n'en déclinant pas la responsabilité, comment les chrétiens se défendent-ils si mal dans l'ordre des faits, car on les voit plus s'agiter que produire, et le rôle de leurs pasteurs ne me semble pas différer du leur.
— A ce reproche d'agitation stérile, je vous répondrai que, si les chrétiens ne se mêlent pas aux luttes de leur temps, on les accuse d'indifférence, d'égoïsme mystique et de peu d'intelligence de leur époque. Si, au coude recevoir son application à mesure que les siècles s'e'coulent- C'est pour cela que, dans les Catacombes, le Christ, Pinitiateur suprême, le grand sacrifié, est représenté sous les traits d'Orphée.
traire, ils prennent à ces luttes la part qu'il est de leur devoir de prendre, on les accuse d'agitation et on traite leurs efforts de stériles, en ne négligeant rien pour les rendre ou les faire paraître tels . Ce qu'il y a de sûr, c'est que les sociétés chrétiennes ne peuvent être absorbées par celles qui ne le sont pas ; mais elles ne peuvent avoir recours pour se défendre aux procédés qu'emploient ceux qui veulent les détruire; ces moyens, nous en parlerons tout à l'heure. En définitive, si vous voulez jeter un coup d'œil impartial autour de vous pour y chercher quelques notes de ce siirsum corda^ de ce besoin du beau, de ce culte d'un idéal désintéressé, si répandus aux époques de foi, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, vous verrez que, malgré les desidef^ata^ qu'on ne peut m'accuser de vouloir pallier, la plus grande somme de beauté se retrouve encore au foyer d'où elle est primitivement sortie. Il est impossible que vous ne soyez pas frappé, en voyant quel est le commun rendez-vous, le lieu où tendent et aiment le plus à se retrouver ensemble ces nobles sœurs, ces chastes muses, selon l'expression antique qui a mérité de survivre. Je ne parle pas de leurs femmes de chambre qui, après avoir volé les habits de leurs maîtresses, ont l'impudence de s'en parer et de s'installer à leur place. Des billets de faveur indignement acquis, des abus de pouvoir, ont bien pu les introduire dans le sanctuaire, mais leur maintien de bas étage, la vulgarité de leur expression, empreinte de préoccupations mercenaires, ne les font que trop reconnaître. Pour les transformer et les rendre dignes de la fonction et du lieu, il y faut autre chose que cette roideur, cette nullité rogue de la consigne officielle dont elles ne manquent jamais de s'affubler avec la plus servile humilité. Malgré ce criant abus, dé-
laissées, étrangères, ou insultées partout ailleurs, c'est dans le temple que les vraies muses des arts peuvent encore le mieux se rassembler et s'entendre ; ayons soin de dire le temple catholique, puisqu'il est le seul dans le monde dont pas une d'entre elles puisse être bannie. Pourquoi cela ? Pourquoi les hôtes sacrés qui les reçoivent sont-ils reconnaissables à un costume particulier ? Y avez vous songé ? Pourquoi cette dignité de démarche, ces rites majestueux, ces parfums, ces fleurs? Pourquoi cet écho agrandi des chœurs antiques, là et nulle part ailleurs ? Pourquoi ces solennités inimitables ? Elles dépassent manifestement, mais n'effacent pas les jouissances esthétiques les plus pures ; elles les entraînent, au contraire, de la vision du bien à celle du beau, allant de l'une à l'autre de plain-pied, pour ainsi dire, et sans déchoir.
X*** — Pardon si je vous interromps, mais vous ne refuserez pas d'admettre que l'art et la poésie peuvent se trouver séparés ou unis ailleurs que dans les sanctuaires; les théâtres, les fêtes civiques offrent un champ très vaste et très exploité. Il Test quelquefois avec une valeur si complète, que tel morceau de musique dramatique, par exemple, ne déchoit nullement à sortir du milieu pour lequel il a été fait, et qu'il va prendre place parmi les chants sacrés, sans effort et de plain-pied, pour répéter vos propres expressions.
— Cela est incontestable, et c'est même la meilleure preuve de la valeur réelle d'une œuvre, que de pouvoir subir avec succès une pareille épreuve. Mais ce cas est en somme assez rare et ne s'applique guère qu'à la musique. Fût-il plus fréquent et plus général, il n'en est pas moins vrai, philosophiquement et historiquement, que le temple est pour les arts la demeure la plus large,
la plus vivifiante et la plus noble; il n'en est pas moins vrai que l'inspiration éleve'e qui seule les rend dignes d'un pareil lieu, possède la plus saine et la plus féconde influence pour les empêcher de s'égarer et de tomber trop bas, à mesure qu'ils s'éloignent de lui.
X*** — Je vous accorde parfaitement ce point-là.
— Ne méconnaissez donc pas l'accent du vrai, de l'émotion sincère là où il se rencontre encore, et d'où plus tard, comme il fit jadis, il doit se répandre et tout purifier dans la paix, après s'être purifié lui-même dans l'épreuve. Comprenez donc pourquoi vous trouvez là, plus marquées qu'ailleurs, ces prescriptions de respect que le costume, l'uniforme imposent. Malgré la fièvre de nivellement, d'effacement, qui ensevelit toutes les fonctions et ceux qui les exercent dans l'universalité d'une laideur et d'une monotonie égalitaires, remarquez que les plus importantes, les plus indispensables à la vie d'un état, sont encore désignées par un costume exceptionnel. Non seulement le prêtre, mais le soldat, le magistrat, portent cette glorieuse livrée des serviteurs de Dieu et de leur pays, bien plus ils ne doivent jamais la quitter : la société qui sait et qui sent qu'elle ne peut se passer d'eux, leur confère ce signe visible, afin qu'à toute heure et partout elle les puisse reconnaître et retrouver à ce poste, à cette garde d'honneur qu'elle leur a confiée et dont elle ne peut les relever un seul jour. Malheur si ce jour arrive : ce jour d'éblouissement et de vertige, ce jour maudit est celui de son agonie. Ils ont leurs raisons inavouées, ceux qui préfèrent à ces signes consacrés et portés en plein jour, les insignes que portent en se cachant de tous, excepté de leurs affiliés, les dignitaires des sociétés secrètes. Affiliés et dupes, car c'est tout un, ont appris à s'avilir dans un rôle sulbaterne dont le vrai
sens ne leur a pas même été confié. Ils ont été clandestinement façonnés aux habitudes de ces bêtes à pieds multiples, à l'allure rampante, au contact froid, à la piqûre venimeuse, qui n'abandonnent leurs demeures souterraines que lorsque le temps est chargé d'orage, c'està-dire lorsque la tempête de l'émeute gronde et menace. Pas de date sinistre où on ne les voie sortir de dessous terre, prompts et organisés pour réaliser en plein jour l'œuvre de destruction longtemps préparée dans l'ombre. Ils sont tellement habitués à ces manœuvres de sournoiserie et de fausseté, qu'ils ne croient pas plus à la franchise qu'au surnaturel, et qu'ils n'hésitent jamais à prêter leurs menées et leurs mœurs ténébreuses à ceux qui les démasquent le mieux et les pratiquent le moins.
Nulle manifestation à l'air libre, sinon comme menace et violence contre les honnêtes gens, ne peut trouver grâce devant eux. Leurs yeux de hibou ne peuvent tolérer sur la voie publique, à la clarté du ciel, le défilé des prêtres et des fidèles. Ils ne peuvent supporter la vue de ces bannières déployées, où flottent les images des patrons tutélaires des corporations et des cités ; ils ne peuvent supporter la vue de ces enfants vêtus de robes de lin, couronnés de roses, jetant des fleurs et brûlant l'encens. Gomment tolérer les cérémonies d'un culte qui deux ou trois fois par an, tente de transformer les lieux de rendez-vous des changeurs et des vendeurs, en un mot la cité tout entière, en un lieu de bénédiction, de paix et de prière ? On ne la reconnaît plus, car voici que la banalité des rues, des carrefours, des places publiques se transfigure et s'ennoblit ; l'atmosphère, que remplit le son des cloches à la fois solennel et joyeux, semble tout à coup purifiée, et un aspect de repos, de fête, embellit jusqu'aux pavés jonchés de verdures, jusqu'aux murailles
parées de riches ou de fraîches tentures. Une expression de joie saine et sincère se lit sur tous les visages, et anime sans tumulte cette foule heureuse de voir au milieu d'elle, ce brillant et vénérable cortège, ces figures angéliques aux cheveux flottants, aux blanches tuniques, aux chants mélodieux d'instruments et de voix qui, pour un moment, font trêve aux bruits dissonants de la vie mercenaire et prosaïque de tous les jours. Eh bien! oui, il en est que ce spectacle scandalise. Triples barbares, qui n'ont d'autre culte que celui de la voirie qui au nom de règlements ineptes et hypocrites, marqués au coin d'une inintelligence opaque de l'ordre et de l'égalité, ont osé sevrer ce peuple, qui la regrette, la comprend et l'aime, de cette fête si chère à ses ancêtres, de cette Fête-Dieu, fête surtout pour lui. Car n'est-ce pas à lui, à ses enfants que, sans protection, sans lettres d'invitation, sans privilège d'armoiries, de fonctions ou de fortune, sont réservées les premières places, les premières auprès de l'unique maître, de l'unique souverain que tous sont également tenus et récompensés de servir. Désabusé trop tard, combien ce peuple sera irrité contre les charlatans lugubres, lâches courtisans de ses faveurs. Ce sont eux qui, sous un matérialisme bestial aussi bien que sous la bêche de l'enfouisseur civil, ont anéanti pour ce monde et pour l'autre, cette part d'idéal si rare pour tous, ces joies innocentes, ces consolations suprêmes, cette poésie saine et réconfortante, cette allégresse des yeux et du cœur. Comment ne pas comprendre que ces cérémonies qui ne sont ni une imitation vaine ni un spectacle, mais une réalité, ne peuvent être mises en parallèle avec rien de ce qui se passe ailleurs ? En dépit des préjugés, des sottises versées à flots et à toute heure, il y a quelque chose en elles, que les cuisantes blessures de la vie, les
affections profondes, vivantes ou à l'état des ruines, les exaltations de nos joies les plus pures, de nos pensées les plus fécondes et les meilleures, et enfin les inévitables interrogations de la mort font vibrer à l'unisson de notre cœur. Ce n'est pas au nom de leur valeur esthétique très réelle mais non cherchée, qu'elles nous parlent et nous émeuvent, mais au nom de la réalité vivante qui les a inspirées et qu'elles expriment. C'est ainsi que notre âme est faite. C'est ainsi, avec ce qui la charme, la terrifie, la console, la désespère ou la relève, que se forme une nation et son vrai trésor d'art, de poésie. A certaines époques normales, privilégiées peut-être, ce trésor a pu se rencontrer partout ; mais à la nôtre, tarie ou infestée par les programmes officiels, par le terre à terre implacablement bourgeois et utilitaire de nos mœurs, il ne lui reste guère d'autre refuge que le temple. Si ce dernier droit d'asile était violé, l'art aurait dit son dernier mot, écrit sa dernière ligne, signé son dernier tableau ou sa dernière statue, ou chanté son dernier chant. Alors le dernier élan de cette intelligence qui n'aurait tant sondé les lois de la création que pour nier leur auteur, les derniers battements de ce cœur qui jusqu'ici se reconnaissait sous le nom de cœur humain, cesseraient avec lui. Alors, comme n'a pas craint de l'écrire celui que vous citiez complaisamment tout à l'heure, « il viendra peut-être un temps où un grand artiste, un homme vertueux seront choses vieillies, presque inutiles (i)... »
(i) Si on veut bien lire les lignes suivantes, on se convaincra que cette lugubre perspective ne passe pas pour une chimère aux yeux de tout le monde, et, bien plus, qu'elle ne leur paraît pas très attristante... «II viendra peut-être un temps, où un grand artiste, un homme vertueux seront choses vieillies, presque inutiles; le savant, au contraire, vaudra toujours
— X***. De grâce, calmez-vous ; nous n'en sommes point encore là, et la faculté de prévoir et d'indiquer à haute voix ce danger, faculté dont vous usez largement, il me semble, prouve qu'il y a quelque espoir de le conjurer; il l'a du reste été en plusieurs occasions, et il ne faut pas oublier que, parmi les époques que nous pouvons examiner dans le passé, il en est assez peu pendant lesquelles nous eussions été enchantés de vivre.
— Je ne le conteste pas, mais c'est vous-même qui avez caractérisé celle-ci, en y constatant un cachet de laideur inaccoutumé et inconnu des âges antérieurs. Je l'ai constaté avec vous, du moins en ce qui concerne les derniers siècles, et j'ai essayé de vous prouver que là où vous aperceviez la cause de cette infériorité et de cette laideur, là même se trouvait l'unique moyen de les faire cesser.
— X***. Eh bien, rien n'empêche ce moyen d'être employé ; nous serons heureux d'en constater l'application,
de plus en plus... la beauté disparaîtra presque à l'avènement de la science, mais l'agrandissement de la science et du pouvoir de l'homme sont de belles choses. » Un peu plus loin : « La vérité sera un jour la force. Savoir c'est pouvoir. C'est le plus beau mot qu'on ait dit... Une théorie d'où sortiront des machines terribles, domptant et subjuguant tout, prouvera sa vérité d'une manière irrécusable. Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre de mains, et deviendraient la propriété d'une ligue capable de disposer même de l'existence de la planète, et de terroriser par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait créée. Ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils auraient entre leurs mains l'existence de tous. » Quand ces dynamiteurs en grand seront les maîtres, ce sera vraiment bien l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel et citée dans l'Évangile. Ce serait vraiment là un de ces signes de la fin des temps capable de faire sécher les hommes de frayeur dans l'attente des maux dont ils seraient menacés. Ce signe, qui le décrit et salue d'avance ? M. Renan, cité dans un article remarquable de M. Denis Cochin. {Correspondant, t. io5 de la collection.
et surtout les résultats que vous en attendez. Jusqu'à présent, vos arguments et vos assertions concluent moins à une preuve pour le présent, qu'à une espérance pour l'avenir. Donc, jusqu'à nouvel ordre, nous sommes en droit de vous dire, avec Joad :
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
Pour serrer l'argument, levoici en deux mots : oulecatholicisme existe encore, ou il n'existe plus ; s'il n'exisie plus, il n'y a pas lieu de continuer la discussion ; s'il existe encore, c'est-à-dire s'il possède les éléments de régénération générale, de beauté inspiratrice sans lesquels il ne peut vivre et qui ne peuvent vivre sans lui , pourquoi cette impuissance à régénérer l'art en particulier? S'il a perdu cette puissance qu'il possédait jadis, ou bien il est changé, ou bien une autre force se joignait à la sienne, et cette force l'a abandonné sans retour. Je ne vois pas trop comment on peut sortir de là.
— On en sort très bien, mais il faut tenir compte de la phase exceptionnelle que nous traversons, phase commencée depuis trois siècles bientôt, et dont nous atteignons, nous touchons la crise finale. Elle se décèle par un rassemblement complet de toutes les armes du mal et de l'erreur, par une multiplicité, une adresse, en même temps une violence telles, que les besoins de la défense absorbent tout. Toutefois, aujourd'hui comme jadis, nulle préoccupation de leurs contemporains n'est demeurée étrangère aux catholiques. C'est ici que je réponds à votre objection spécieuse, que pour les hommes de foi, il n'y a pas de questions, il n'y a que des dogmes. Eh bien, il est très sage et très nécessaire qu'il y ait surtout des dogmes. Est-ce que la masse des hommes peut se livrer aux études indispensables pour contrôler, par
une science approfondie et sur tant de points difficiles, le bien fondé d,es croyances qui lui dictent ses devoirs quotidiens. Or, en dehors d'une science approfondie, qu'y a-t-il en pareille matière, sinon des attaques sans portée et l'unique désir de se débarrasser des lois morales qui nous gênent? Certes, les Pères de l'Eglise, dès le commencement, n'ont pas négligé la controverse philosophique et religieuse; et à mesure que les découvertes modernes portaient la lutte sur un autre point, elle y a toujours rencontré des champions assez bien armés. Ils sortaient de tous les rangs, soit des fidèles, soit du clergé, soit des ordres religieux. Il s'est trouvé que le plus remarqué parmi ces derniers, et le plus persécuté pour sa garde vigilante des vérités de la foi, avait l'aptitude la plus spéciale pour les sciences physiques et mathématiques, bien plus, que nul ne les a enseignées et ne les enseigne encore à l'heure qu'il est mieux que lui. Que ceux-là, vis-à-vis des questions d'art, se ressentent encore de l'époque de leur fondation, c'est incontestable; que les autres n'y aient pas fait grand progrès depuis, non seulement je ne le nie pas mais je l'ai constaté ici même. Cependant, ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'au milieu des devoirs pressants, des sacrifices urgents, et plus grands aujourd'hui que jamais, imposés à tous, les ministres du sanctuaire ne négligent rien de ce qu'ils croient propre à l'orner et à le rendre digne. Qu'ils s'en acquittent bien, ou mal, ils n'en donnent pas moins l'exemple d'un souci noble, rare et désintéressé. Pendant que leur demeure privée est d'une simplicité élémentaire, souvent voisine de la pauvreté, celle du maître qu'ils servent absorbe toutes leurs ressources. Ils poussent, jusqu'à l'exagérer, le devoir de l'entretenir, de la réparer, au besoin de la reconstruire. Combien sont parvenus,
à force de privations et de zèle, à créer de nouveaux sanctuaires, à en relever qui tombaient en ruines !
Parfois même, mêlés aux ouvriers, ils les aident de leurs propres mains et les payent de leurs deniers. Là seulement se retrouve quelque chose de cette initiative privée qui jadis créa des merveilles, et ne sait plus que dépenser des sommes folles pour une jouissance égoïste et privilégiée, pour le luxe d'un salon, riche de tout excepté d'art; aussi, gardez-vous de lui rien demander pour la décoration d'un monument public. Elle abandonne ce soin aux municipalités ou à l'Etat, qui se sont emparés des temples comme de tout le reste, y ont conquis et y gardent la haute main dans la mesure de convenance et de tact que chacun sait, et que j'ai tâché de faire connaître à ceux qui ne le savaient pas. Indépendamment de cette circonstance majeure et de celles qui s'y rattachent, si l'Eglise est actuellement séparée des artistes, car elle l'est et il serait inutile de vouloir le cacher, est-ce l'Eglise qui s'est séparée des artistes, ou se sont-ils eux-mêmes séparés d'elle? Sa condescendance à les suivre dans la marche rétrograde inaugurée par eux au xvi^ siècle, n'a été que trop grande. Pour aller plus loin, il eût fallu changer complètement le vocable des temples, les dédier à Jupiter ou à Junon, et installer leurs images sur les autels du Crucifié. Si la pente des idées à cette époque a jeté l'art tout entier en dehors de l'Eglise, est-ce après tout la faute de celle-ci ? Ne dut-elle pas apprendre à se passer de ceux qui savaient si bien se passer d'elle ? Voilà pour la question d'art.
Je ne puis éviter de dire quelques mots sur d'autres questions dont on ne peut éluder la corrélation, les liens étroits avec les précédentes. En vous accordant que parmi les serviteurs du Christ, plusieurs restés inactifs
ou somnolents aux avant-postes, montrent quelque étonnement et quelque inexpe'rience en face d'ennemis qu'ils n'ont su voir ni pre'voir; en vous accordant qu'ils les aient mérité dans une certaine mesure, car les torts ne viennent jamais d'un seul côté, jetez un coup d'œil impartial autour de vous, je m'en rapporte à votre bonne foi; elle n'hésitera pas à signaler d'où partent les plus grands efforts, les dévouements lesplus durables, les connaissances les mieux éprouvées pour conserver ou propager ce qui est bien et parer à d'imminents désastres. Il ne faut donc pas, à qui a tout à faire, à qui est en butte à la popularité de la haine, dire sans cesse : Vous ne faites pas tout ni tout à la fois. Si cette force qu'un aveuglement inouï signale comme nuisible ou inutile, venait tout à coup à défaillir, quels écroulements soudains ! On saurait alors quelle puissance de support se trouve dans ces fondations ignorées ou niées. Je comprends du reste que pour un ennemi véritable, c'est-àdire qui aime à frapper et à détruire, le catholicisme offre quelque jouissance, car il résiste. Frapper le bouddhisme, l'islamisme, le protestantisme ou le judaïsme, à quoi cela rimerait-il ? Il n'y a nul intérêt. Ce n'est pas sur leurs codes effacés, retouchés et gardés par des pouvoirs armés, que se joue le sort du monde *, c'est sur un code qui a la vie plus indépendante et plus tenace, et dont le gardien pourtant n'a pas d'armée. Comme ce code passerait bien mieux pour lettre morte ou tom.bée en désuétude, si apostats ou négateurs, mieux avisés, lui témoignaient ces quelques égards archéologiques et sans conséquence, que le plus mince érudit se garde bien de refuser à n'importe quel système philosophique et religieux enterré depuis des siècles, et en faveur duquel quelques fossiles pourraient seuls réclamer.
Et on a la naïveté de s'étonner que la religion du Christ, assez vilipendée, assez harcelée pour se sentir plus que jamais vivre et souffrir, ne ratifie en rien sa condamnation, ni à la surveillance de la haute police, ni au bannissement à perpétuité ou à terme, ni à la mort. Il est curieux, à mesure qu'elle s'obstine à vivre et à accomplir les actes de la vie, de voir la peine que les haineux et les hargneux veulent bien prendre pour lui prouver l'inconvenance et l'irrégularité de sa conduite. A mesure qu'elle marche, donnant d'incessants démentis à ceux qui nient qu'elle puisse se mouvoir, ils s'écrient, indignés et stupéfaits : Mais de quoi vous mêlez-vous ? Vous savez bien que vous avez cessé de vivre; ignorezvous que nous avons fait figurer votre décès sur les registres de l'état-civil ? Mais, vraiment, vous n'y pensez pas ! Et ils trouvent fort mauvais qu'elle ne considère pas d'un œil approbateur et souriant les apprêts de ses propres funérailles. Ils s'étonnent qu'elle ne soit pas charmée de la rédaction des lettres de faire part que plusieurs sociétés savantes de France, de Belgique et d'Allemagne s'adressent réciproquement par la voie de leurs bons journaux, pour s'avertir et se féliciter d'une perte si peu douloureuse et depûis longtemps si impatiemment attendue.
Il est vrai, l'Eglise du Christ, cette grande souveraine des âmes, est vêtue d'habits de deuil qui cachent son manteau royal déchiré, et qui couvrent des blessures profondes. Mais, à l'inverse des grandeurs et des pouvoirs terrestres, les conditions humiliantes qu'elle subit n'abaissent que ses ennemis; ils ne l'ont fait déchoir ni d'un hommage ni d'un respect. Et puisque vous me citiez tout à l'heure ces vers prophétiques du grand prêtre Joad, je vous rappellerai ceux qui, un peu plus
loin, saluent et annoncent la destinée glorieuse de la grande persécutée :
D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
Afin d'accroître les forces de l'armée régulière ou d'en combler les vides, une légion d'irréguliers et de volontaires apporte son concours trop longtemps retardé; ils s'approchent d'elle et lui disent : — a Mère, qui vous a réduite en l'état où nous vous trouvons, qui vous a fait ces blessures ? » — « Ce sont mes enfants. » — ■ «Comment cela s'est-il fait?)) — « Ils ont prétendu que je les tenais en tutelle, et ils célèbrent ainsi, contre moi, la prise de possession de leur majorité. Ils oublient qu'après les avoir portés dans mon sein, qu'après les avoir nourris, je les ai longtemps sauvegardés des écueils de la civilisation aussi bien que de la barbarie. Ils oublient que, pendant cette ère de préservation et de jeunesse, je leur ai créé les loisirs d'une éducation, d'une instruction, d'une science, qui sont les gages de leur supériorité sur toutes les nations de la terre. Ils oublient que, grâce à cette situation privilégiée, ils ont acquis cette haute direction de la pensée qui s'éprend des buts généreux, au lieu de se laisser absorber et alourdir dans l'unique recherche d'intérêts inférieurs. Ils oublient qu'ils y ont puisé le secret de leur force, et après les leçons les plus dures, ils ne comprennent pas encore que le regret de ne pas l'avoir employée plus tôt en dehors de moi ou contre moi, leur assure les moyens les plus sûrs pour leur faire perdre celle qui leur reste. Ils en sont arrivés à maudire leurs plus grands hommes et leurs plus belles œuvres, dès l'instant qu'ils s'aperçoivent que je les ai inspirés. Aussi, presque tout le passé s'efface, grâce à la folle
et orgueilleuse terreur de le recommencer. Leurs plus beaux titres sont reniés ou déchirés, si à côté de leur propre signature ils croient reconnaître la mienne.» — «Mère, donnez-nous les conseils qui sont une lumière et une force afin de pouvoir préparer de meilleurs jours.» — « Ce que vous devez faire, c'est de vous rendre meilleurs d'abord, et ensuite plus unis et mieux prêts à agir que ceux qui vous combattent. Ce que vous pouvez faire, c'est d'agrandir, dans votre âme elle-même élargie, le sentiment de la responsabilité, sans la décliner jamais à aucun titre. Souvenez-vous qu'à vous moins qu'à personne rien d'humain ne saurait être étranger. Défiez-vous des imprudents dont le zèle étroit et sans charité n'est qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante. Sous le couvert d'une mission que je ne leur ai pas donnée, ils se sont fait les gendarmes de la bonne doctrine, et n'ont rien négligé de ce qui pouvait le mieux la faire détester. Ils ont maltraité mes plus grands défenseurs, méconnu, insulté même jusqu'au génie, et le génie, je le revendique partout, car pour moi c'est un allié, puisqu'il est divin. Quelles que soient les questions au nom desquelles on vous attaque, n'en traitez aucune à la légère. Tâchez au contraire de les bien connaître, ainsi que les armes dont on se sert contre vous, et hormis celles que la conscience du chrétien réprouve, apprenez à vous en mieux servir. Sachez donc aussi, une fois pour toutes, que la noblesse du cœur et de l'esprit est la seule dont les titres soient valables, inaliénables, en règle devant Dieu, et gardez-vous d'oublier que ces titres ne confèrent pas d'autre privilège que celui de comprendre et d'embrasser les justes causes, de servir la vérité et d'être les premiers à se sacrifier pour elle. A toute place où elle est mal représentée, mal défendue, la semence du mal
tombe, germe, lève, grandit, et se retourne contre vous. Nulle subtilité, nulle situation, nulle protection quelconque ne doivent vous faire oublier cette parole du Maître : Ce n'est pas celui qui crie Seigneur! Seigneur! qui entrera dans le domaine du ciel, mais celui qui fait les oeuvres de mon père. Là où régnent la stérilité et la laideur, les œuvres du Père sont absentes. Là où l'on vous montre des terres en friche, des populations clairsemées, débiles, ignorantes et oisives, si on vous dit : a le Christ est ici où il est là », n'en croyez rien. Vous ne pouvez admettre la dégénérescence par aucun côté, là où est adoré en esprit et en vérité celui qui est l'auteur de toute vie. Pendant des millions d'années, les déserts ont chanté la gloire de Dieu, mais depuis que l'homme est venu, c'est à lui de la chanter; n'est-ce pas une honte, aussi bien qu'un remords, qu'il y ait tant de lieux où elle ne se fasse pas encore entendre? Nul n'a le droit de s'endormir solitaire dans la prospérité ou le malheur, abandonnant à la Providence le soin de maintenir l'une et de faire cesser l'autre : la Providence, si souvent et si étrangement interprétée, demande à ses enfants le travail, l'effort et l'union toujours, la résignation souvent, l'abdication jamais. » — « Mère, si nous agissons selon vos paroles, en retour de ces conseils de vie, de cette direction tutélaire , que devons-nous faire pour vousmême ?» — (( Si vous suivez ces conseils, si vous faites ces choses, j'aurai non seulement celle qui me manque le plus, mais la seule qui me manque. » — « Laquelle ?» — c( La liberté du bien. » — « Mère, encore un mot : si cette liberté nécessaire nous est ainsi qu'à vous refusée, quel est notre devoir ? » — « Votre devoir, c'est de la prendre. »
FÎN