‹ Opinion d'un artiste sur l'artChapitre 27 sur 49 · FORCE DÉLÉTÈRE · texte numérisé non relu

FORCE DÉLÉTÈRE

Les esprits dévastés. — Théorie des astres morts. — L'atmosphère vivifiante des âmes . — Etat de celles qui l'ont perdue, — Un mot d'espérance pour l'avenir.

Enfin, eî en troisième lieu, il y a une classe d'esprits qui offre des côtés plus tristes que ceux qui viennent d'être décrits, et dont le contact est autrement plus dangereux. Ils font penser à ces personnages que le Dante rencontre aux Enfers, et dont il dit : Vous les croyez vivants parce que vous les voyez marcher sur la terre des vivants, mais sachez que leur âme est sortie de leur corps, et que c'est un démon qui la remplace. Loin de nous la pensée de damner personne, mais ceux dont nous voulons parler,etqui se rencontrent parfois parmi lesmieux doués, ont vraiment l'air de survivre à un état antérieur qui ne serait plus. La raison, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde^ n'a plus la puissance de faire renaître le mouvement, la fécondité et la vie dans ces esprits dévastés. Elle n'en a conservé qu'une, celle de luire sur des ruines, d'en faire ressortir la lamentable et stérile nudité. Ils font involontairement penser à la théorie des astres morts. Ceux-ci reçoivent encore la lumière après l'avoir eux-mêmes donnée jadis, mais elle n'a plus pour eux son action génératrice. Brûlés par elle ou glacés sans elle, ils ne peuvent recouvrer ce manteau de verdure, autrefois leur vêtement et leur parure. Leur face

est balafrée de crevasses profondes, et une clarté indiscrète fouille impitoyablement leurs flancs entr'ouverts, ieurs entrailles infécondes. Cadavres errants, ils parcourent des milliers de fois leurs orbites, et le temps qui accumule siècles sur siècles, loin de cicatriser, ne fait qu'élargir leurs blessures.

Savez-vous comment on explique leur décadence et comment on croit découvrir le secret de leur mort dans celui de leur vie ? Le voici en quelques mots : Emanations lumineuses d'un globe central si puissant, qu'il les engendre de sa propre substance sans s'appauvrir (i), ils gravitent autour de lui. Après des siècles de vie rudimentaire, pendant lesquels leurs éléments, pour ainsi dire épars, non cohérents, s'ordonnent et se condensent , les périodes d'enfance, de jeunesse, de maturité, se succèdent en traversant les âges. De leur état primitif, éthéré, quelque chose est resté qui, semblable à un voile diaphane, les entoure et flotte avec eux. Il égalise et propage les feux du jour, et garde dans ses plis transparents une réserve de chaleur qui tempère la froideur des nuits. Bien plus, c'est dans ce voile aérien, dans ces régions mystérieuses de l'atmosphère, que se cachent les éléments à la fois les plus puissants et les plus invisibles de toute force productrice. C'est du contact, de l'incessante communication entre ces régions élevées et le corps de la planète, en profondeur et en surface, c'est de l'activité non interrompue de leurs échanges, de leurs embrassements à tous les instants de la durée, de leur équilibre rétabli après des discordances de passage pré-

(i) De récentes de'couvertes tendent à infirmer ou modifier profondément le système de Laplace. Mais la rigueur scientifique n'est heureusement pas nécessaire à la justesse d'une simple comparaison.

vues et nécessaires pour la plénitude de leur harmonie, que surgit, sous l'œil de Dieu qui le cause et le gouverne, ce grand et inexplicable phénomène du mouvement fécondé, de la vie. Suivez-moi toujours malgré l'étrangeté apparente de cette comparaison et sa longueur réelle. Qu'arrive-î-il au bout d'un temps dont la durée et le terme nous échappent ? Ce qui arrive à tout ce qui commence : après l'enfance, la jeunesse, la maturité, et l'inévitable vieillesse qui précède la mort. Or, voici les signes qui annoncent et accompagnent la phase dernière. Cette région supérieure où les déperditions trouvaient une barrière pour les arrêter d'abord, pour les restituer ensuite métamorphosées ou rajeunies ; cette atmosphère qui, caressante ou terrible, promenait avec son souffle vivifiant l'ombre et la pluie, et prêtait à toutes les heures du jour et de la nuit un charme toujours renaissant, une parure toujours nouvelle, cette atmosphère s'est appauvrie. Tout ce qu'elle gardait en suspens de riches trésors, de réserve en apparence inépuisable, est retombé peu à peu sur le sein desséché de la planète. Le voile de nuages qu'elle reçut comme fiancée, qu'elle conserva comme mère féconde, s'est déchiré pour toujours dans sa stérile vieillesse. Il n'en reste pas même un lambeau pour préparer le suaire que la mort réclame et qui cacherait du moins ce cadavre flétri. Il demeure exposé sans pudeur aux curiosités et aux morsures tantôt d'une lumière crue et torride, tantôt d'une nuit dont le froid est sans pitié, et roule comme un navire désemparé, silencieux, et veuf de son équipage. Bientôt ses membres disjoints sont arrachés, disséminés dans l'Océan de l'éther sans limites, et les habitants des planètes lointaines voient avec stupeur, errants autour d'eux ou précipités près de leurs demeures, ces débris informes, de provenance inconnue.

où se retrouvent encore d'irrécusables vestiges de la vie qui les anima et les peupla jadis.

Eh bien, il est semblable à un astre mort, l'homme que la poésie et la foi ont déserté. Il a cru faire un grand progrès en se débarrassant de cette atmosphère nuageuse qui s'interposait, disait-il, entre la vérité et lui ; il fallait à tout prix ramener à quelque chose de net, de fixe, ces alternances d'ombre et de clarté dont le mystère l'humiliait, dont les régions trop inaccessibles, trop lointaines, ne se prêtaient pas à des investigations précises. Il a réussi -, il s'est dépouillé peu à peu de cette zone de sentiments, d'instincts inhérents à sa propre nature, de pressentiments secrets, d'intuitions révélatrices; il est seul devant sa raison. Mais celle-ci l'aveugle et ne l'éclaire pas : le voilà, sans intermédiaire et sans défense, passant des ardentes convoitises de la matière aux terreurs glacées du néant, et l'œil plonge avec effroi dans cette âme en détresse, où sont creusés des abîmes de souffrance et d'erreur. Elle ne sent plus Dieu et n'a rien à dire ni d'elle ni de lui ; puisqu'elle n'admire plus, elle ne croit plus, n'aime plus, ne veut plus; son rôle est fini. De quelque côté que les regards se portent, pas une source, pas une fleur. On a devant soi le spectacle de la ruine morale, la plus lamentable des ruines. On devine à quel magnifique ensemble elles ont appartenu, mais rien n'est resté intact ni debout. Horrible phénomène ! au lieu de l'esprit survivant au corps, ce qui est la loi, on a devant soi un corps survivant à l'esprit; il n'est plus qu'un désert, un astre mort, un monde abandonné que l'idéal n'éclaire plus. Il ne lui reste rien à perdre, il a perdu la foi, l'espérance et l'amour.

Rencontrer de pareils êtres, voilà le plus formidable péril, pour qui s'engage dans cette voie aussi épineuse

qu'entraînante, qui mène à la recherche et à la possession du beau. Qu'est-ce que la force d'inertie des ignorants, la force agressive des malveillants, comparées à la force délétère de ces âmes dénudées, de ces dévoyés de l'intelligence ? Repoussés par les premiers, mis en garde parles seconds, l'enthousiasme et les convictions saines, sans lesquels la volonté faiblit, le cœur veillit, ont tout à redouter de ces derniers. Leurs facultés stérilisantes sont plus en vue et en contraste dans la carrière des arts, mais gardons-nous de croire qu'elles ne se rencontrent pas dans toutes. Ils ont de nombreux congénères qui en gardent jalousement les avenues, et personne n'y peut entrer s'il ne pense comme eux, car ils sont les maîtres et les seuls maîtres. Par des chemins couverts creusés de longue main, ils ont fait irruption tout à coup, et après s'être emparés par surprise des postes les plus élevés, ils s'y maintiennent par la violence. Et maintenant leur rôle est tout tracé : pour avancer toujours ils n'ont plus qu'à descendre. On dirait une seconde invasion de l'époque glaciaire. Dans leur fureur de nivellement, ils ébranlent les sommets des montagnes, et de leurs flancs arrachés font rouler sur la tetre des avalanches de stériles débris. Tout meurt au-dessous, rien ne croît au-dessus.

Malgré tout, malgré les ruines du passé, les menaces du présent, ce n'est pas la désespérance qui doit avoir le dernier mot pour l'avenir . Dût-elle l'avoir, on a toujours le droit et le devoir de s'honorer en défendant les justes causes. Elles sont loin d'être perdues ; au-dessous de la surface durcie et glacée on devine une chaleur latente, on sent le tressaillement des forces vitales, précurseur d'une germination, d'une régénération prochaine. A l'inverse de celle que beaucoup attendent ou redoutent, la crise finale qui se prépare sera salutaire aux organismes viciés

des civilisations modernes. Il faut qu'elles vomissent l'énorme dose de poison absorbée depuis trois siècles. Ce n'est pas à dire qu'elles ne reviendront jamais ad vomitiis suos, ni que l'âge d'or va recommencer sur terre , rien de semblable ; mais il suffit pour les progrès possibles de l'humanité, progrès dont personne ne connaît le terme, il suffit que le mal ne soit pas le maître et que le bien puisse lutter à armes égales avec lui.

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