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LE ROLE DE L'OFFICIEH

, Ce rôle est en train de se transformer ou, pour mieux dire, de s'amplifier sous Faction de deux causes principales : le service obligatoire et la prolongation de Tétat de paix.

Cette prolongation indéfinie aurait pu devenir funeste à la santé morale des officiers. Qu'est-ce qu'une armée qui ne fait pas la seule chose pour laquelle elle paraît formée et entretenue ? Qu'est-ce qu'une armée qui ne fait pas la guerre, et qui la prépare éternellement, en doutant qu'elle la fasse jamais ?

Une situation si anormale risquait, soit de diminuer, soit de décourager les officiers. Les médiocres pouvaient être amenés à ne plus voir dans leur métier qu' « un métier comme un autre. » Ceux qui ont le cœur plus haut pouvaient être tentés de se juger eux-mêmes bizarres et inexpliqués, de sentir leur vie manquée, presque ridiculement inutile, et de se réfugier dans une sorte de stoïcisme ironique et désespéré.

Mais il n'en a pas été ainsi, et bientôt, je Tespère, il sera permis d'alUrnier ([uc le service obligatoire a fait tourner au profit moral du pays la prolongation de la paix, d'une paix inquiète d'ailleurs, vigilante et toujours sous les armes.

Parce que toute la jeunessse de France passe par larmée, et parce que, d'autre part, la préparation de la guerre après trente années de paix ne saurait occuper toutes les énergies du commandement, les officiers ont été induits à concevoir qu'ils sont désormais, essentiellement, des éducateurs, et que l'armée est la grande n. école d'adultes » de la nation.

Il ne s'agit point, pour l'officier, de se faire professeur ou prédicateur (il se rendrait par là ennuyeux et suspect), mais simplement d'aimer « ses hommes », de les connaître ; de veiller à leur soupe; d'être juste; d'être plus dur à la fatigue, plus patient, plus courageux qu'eux tous, et, sans beaucoup de paroles, de leur donner cette impression qu'il pense noblement et qu'il porte en lui un idéal auquel il conforme sesactes ; bref, de leur offrir dans sa personne, sans pédantisme, avec simplicité et cordialité, l'image d'une vie morale supérieure.

L'armée est un endroit où le petit bourgeois de vie sédentaire et enfermée apprend l'effort musculaire, la bonté des exercices physiques et l'utilité de l'obéissance; oîi le petit paysan gauche et fruste se

dégourdit, devient adroit de ses membres et industrieux ; où il connaît qu'il y a dans le monde autre chose que son village et où il acquiert la notion de la grande collectivité humaine dont il fait partie. En outre, Farmée enseigne spécialement certaines vertus « toniques » dont la culture publique est de la plus haute importance pour un peuple...

Nos officiers se recrutent, depuis trente ans, parmi Télite de la « jeunesse studieuse. » Leur vie est digne. L'officier « pilier de café » est un type presque aboli. La plupart sont pauvres. Leur fonction, qui est la plus nécessaire de toutes, est, de toutes, la moins rétribuée. Ils gagnent moins que les professeurs de rUniversité, moins que les magistrats, — moins que les ouvriers d'art. Le fait même d'avoir choisi une « carrière » si peu lucrative signifie qu'ils mettent au-dessus de l'argent et au-dessus des plaisirs et des avantages que l'argent procure certains biens tout immatériels, tels que l'honneur, l'estime publique, la joie du commandement, la joie même de Tobéissance, d'une obéissance qui sait à quoi elle collabore, — et l'orgueil de vivre et de se dévouer pour quelque chose de plus grand que les individus. Les officiers sont, par définition même, de fervents idéalistes.

Leur vie est harmonieuse. C'est un heureux mélange d'activité physique et de pensée, de réflexion. Ils ont une tâche qui les exerce tout entiers,

corps et âme; une lâche très précise, très délimitée et partiellement mécanique, mais qui lesmet en contact avec des réalités vivantes et qui se rattache à une grande œuvre d'ensemble, d'oii elle lire sa noblesse.

Tous leurs actes, leurs moindres mouvements professionnels sont marqués d'un signe d'utilité générale, et de la plus incontestable de toutes. Le ministère dont ils sont chargés dans TElat est le premier, puisque, sans lui, tout s'arrêterait. Tout repose sur eux : gouvernement, commerce, industrie, agriculture, et les divers loisirs et divertissements des liommes, jusqu'aux sciences, aux arts, à la littérature. C'est eux qui assurent vie et sécurité même à leurs insulteurs. Ils sont les gardiens de quelque chose de matériel : la frontière, et de quelque chose d'impalpable : l'idée de patrie, de ce qui fait que la France est « une personne » entre les peuples. Ils sont la partie la plus consciente de la nation, puisqu'ils sont la nation debout et en état de défense. Le sentiment qu'ils en ont élargit l'esprit même des plus vulgaires d'entre eux. En dépit des moyens, malgré les formalismes et les minuties du « service », c'est bien une tâche spirituelle à laquelle ils se dévouent. Et parce que les plus humbles détails de leur besogne ont une signification qui la dépasse; parce qu'ils sont à chaque instant, et même en vérifiant des boutons de guêtre, les servants d'une idée; parce que. en dressant et

assouplissant des corps, ils façonnent des âmes et des volontés, — et parce que, tout ce que je dis là, ils le savent parfaitement, — il se pourrait que les officiers fussent, eux aussi; des « intellectuels. »

« Intellectuels •», plusieurs le sont avec application. Les lettrés ni les artistes ne sont rares chez eux. Beaucoup consacrent les loisirs de la paix à leur culture personnelle. Mais, de plus, Tépreuve qu'ils traversent les a servis. Elle a fait réfléchir même les plus légers. L'injustice et la souff'rance les ayant repliés sur eux-mêmes, ils se sontmieuxrendu compte de rinsigne beauté de leur profession, et ils ont voulu avoir plus de vertus, pour faire mentir leurs ennemis. J'en connais, pour ma part, qui sont dans cette disposition. Et ainsi, ce portrait de l'officier que, tout à l'heure, je traçais un peu comme un idéal, devient tous les jours une réalité plus fréquente.

Par nos officiers, enfin, l'armée, qui ne fut longtemps qu'un instrument de défense ou de conquête, est, dès maintenant, un agent de civilisation. L'admirable général Gallieni a conçu et déjà formé le soldat colonisateur. Du coup, il l'a sauvé de l'ennui, plus meurtrier que le climat. Dans tel lointain canton de Madagascar, une compagnie de soldats français instruit et « élève » un village de jaunes par l'exemple, en leur mettant sous les yeux l'image

d'une société plus savante etplus douce. Les soldats nettoient, bâtissent, plantent, sèment, récoltent, sont maîtres d'école, postiers, laboureurs, bergers, tailleurs, charrons, menuisiers^ serruriers, — et musiciens et chanteurs par surcroît. Et les jaunes, peu à peu, comprennent et imitent. Les officiers créent là-bas, avec leurs hommes, quelque chose d'aussi intéressant peut-être qu'un drame ou même un livre de métaphysique : des centres de vie plus intelligente et meilleure^ de petites cités au complet.

... La première fois que le lieutenant-colonel Lyautey rejoignit le général Gallieni (c'était au Tonkin), ils s'entretinrent d'Auguste Comte et de Stuart-Mill, deux génies constructeurs.

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