‹ Opinions à répandreChapitre 15 sur 53 · NOS OFFICIERS · texte numérisé non relu

NOS OFFICIERS

Je ne sais pas ce que sont les « grands chefs. » Ou plutôt je sais que presque tous sont de braves gens et que quelques-uns doivent être des hommes de haute valeur. Mais je constate qu'ils étaient à Saint- Cyr ou à TEcole polytechnique avant 1870, et qu'ils appartiennent donc à l'ancienne armée par leurs premières années d'éducation et de vie militaires.

J'ai plus de lumières et des impressions plus nettes sur les officiers qui sont arrivés à Fàge d'homme peu après 1870, ou qui, en 1870, n'étaient encore que des enfants ; et j'ai de sérieuses raisons de croire que lieutenants, capitaines et commandants, pris dans leur ensemble, égalent aisément en intelligence et en culture, même en délicatesse morale ou en largeur d'esprit, l'élite de la société civile.

Plusieurs de mes amis d'enfance sont officiers. Ajoutez ceux que j'ai connus un peu partout dans ma vie errante de professeur de l'Université. J'ignore comment cela se fait ; mais tous, à peu près sans

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exception, m'ont paru d'esprit ouvert, laborieux, et parfaitement honorables. Ils étaient peu adonnés à Tahsintlie. Ils venaient au café comme nous, après dîner, pour lire les journaux ou faire un innocent « polij^nac. » Et les rpiestions de métier ou d' « avancement » n'envahissaient guère plus les conversations du mess que celles de la table des professeurs, et ne marquaient, je vous assure, pas plus d' « abrutissement » professionnel que les propos des magistrats célibataires, substituts, procureurs ou juges au tribunal de première instance.

Et, sans doute, ces vingt ou trente officiers que j'ai pu fréquenter, cela ne fait qu'un fort petit nombre, et il faut se garder des généralisations imprudentes. Mais, enfin, ceux que j'ai rencontrés dans les différentes villes oii j'ai vécu, je ne les ai pas choisis ; et je ne puis croire que le hasard les ait astucieusement triés pour m'induire en erreur.

Nos officiers, d'ailleurs, portent plus souvent la jaquette que l'uniforme. Ils sont continuellement mêlés à la vie civile. Ils sont» des nôtres » ; ils sont nos frères, nos fils, nos neveux, nos amis ; ils vivent avec nous — et comme nous — une bonne moitié de leur vie ; et je ne vois pas que, dans l'autre moitié, ils soient plus étroitement m spécialisés » qu'un juge, un avocat ou un professeur.

Les lettrés et même les écrivains abondent parmi

eux. Ils ont Lyautey, Art-Roé, et tous ces officiers explorateurs qui nous ont si bien conté leurs merveilleux voyages. Ils ont eu Loti, Reibrach, Corday, Victor Margueritte. Beaucoup font des vers (mon Dieu, oui), et même des vers très « modernes». D'autres s'occupent d'histoire ou de sociologie. Quelques-uns sont de très nobles philosophes stoïciens et pratiquent leur métier dans l'esprit d'Alfred de Vigny ou de Vauvenargues. Plusieurs l'envisagent comme une sorte d'apostolat. Chez la plupart, l'esprit militaire n'apoint fléchi, mais s'est élargi et humanisé. L'officier qui connaît tous ses hommes et qui, sans négliger leur soupe, s'occupe de leur moral, n'est plus une exception.

Ils ont sur nous cette supériorité que leur métier implique le sacrifice de leur vie. Pour le reste, encore une fois, ils nous valent bien.

Et comment en serait-il autrement ? Il y a eu, depuis 1870, une grande poussée vers la profession des armes. En même temps que renseignement militaire se fortifiait et se transformait, le nombre croissant des candidats à Saint-Cyr élevait singulièrement le niveau des examens. — Je n'ai point remarqué qu'un élève de l'Ecole de guerre fût, en général, un individu notablement inférieur, soit par l'intelligence, soit parle sens moral, à un normalien, à un chartiste, ou, à plus forte raison, à un docteur

en droit comme il y en a tant. — Dans les lycées, les adolescents qui préparent Saint-Cyr ou Polytechnique sont, bel et bien, une élite : ce qui ne se peut dire de tous ceux de leurs camarades qui seront un jour avocats, juges — ou journalistes. J'ose alTirmer que, dès cette époque, la sélection est plus sévère pour les futurs officiers que pour les futurs magistrats.

Plusieurs de ces capitaines d'aujourd'hui, que je connais ou que je devine, qui ont Tesprit critique et le goût de Faction, la science et l'énergie, le sens du réel et la bravoure — et de l'humanité par làdessus, — seront à leur tour les « grands chefs. » Et je vous avoue que cette idée me fait plaisir.

Il est vrai qu'il faut encore attendre, pour cela, une quinzaine d'années. La carrière militaire étant fort longue, et l'avancement soumis à des règles d'une souplesse insuffisante, un grand espace de tempsest nécessaire pourque l'armée entière recueille tout le bénéfice des progrès accomplis par les générations où elle recrute ses « cadres. » Toutefois elle sentira déjà sa force augmenter, à mesure que les officiers qui ont aujourd'hui autour de quarante ans parviendront aux grades d'officiers supérieurs.

Espérons. Cette exhortation n'est pas inutile dans ces temps misérables oii l'espérance même demande un eflort et devient véritablement une vertu.

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