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ENCORE L'ENSEIGNEMENT MODERNE

2 juin iS98,

On me dit qu'il est facile de prôner l'enseignement moderne et de s'épandre là-dessus en belles généralités, mais qu'on ne serait pas fâché de savoir au juste comment je conçois cet enseignement renouvelé.

Je vous rappelle que je maintiens l'enseignement secondaire classique — ainsi que les classes préparatoires aux grandes Ecoles — dans deux ou trois lycées de Paris, et dans ceux des villes d'Université.

Ceci convenu, il me semble que le programme de l'enseignement moderne se divise assez naturellement comme il suit :

1° Cours de langue et de littérature françaises. On insisterait principalement sur nos classiques du dix-septième siècle, car toute la moelle des littéra-

tures antiques est en eux^ et aussi toute la substance du christianisme. Et leur exemple ne serait pas moins efficace que celui des anciens pour apprendre aux adolescents à « composer », à mettre dans leurs pensées Tordre et le mouvement. — Bien entendu, à propos de nos classiques, il ne serait point interdit aux professeurs de donner aux élèves, par des causeries et au moyen de traductions, quelque idée des littératures grecque et latine. — Les exercices et (( devoirs » de style ne seraient point proscrits ; mais on éviterait les sujets trop artificiels.

2'' Cours de langues étrangères, et particulièrement d'allemand et d'anglais. — Cet enseignement devra être jiratiquc. Aujourd'hui, on applique à Tétude des langues vivantes presque les mêmes méthodes qu'à l'étude des langues mortes. Il faut profiter du moment où les enfants ont a mémoire toute fraîche, et s'arranger pour qu'ils apprennent les langues modernes en les parlant plus encore qu'en les écrivant.

3° Notions d'histoire et de géographie. ~ Il ne s'agit pas d'introduire dans la cervelle de ces petits malheureux des kyrielles de faits secondaires et qui n'ont en eux-mêmes aucune signification, ou d'interminables séries de dates et de noms de batailles, qu'ils ne tarderont pas à oublier. Les grands événements politiques et sociaux, l'histoire des institutions et des mœurs, et celles des grands hommes, voilà ce que le professeur devra leur faire connaître sommai-

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rement, — en complétant çà et là ces indications par quelques pages de nos grands historiens — Il ne serait pas mauvais non plus d'exposer aux enfants, tout en gros ^et sans les contraindre à Tadmirer), le régime politique et administratif sous lequel nous vivons, et de leur donner quelques clartés de notre dur Code civil.

Mais c'est sur la géographie qu'il faudra surtout s'arrêter. Car il semble bien que la première chose à connaître, c'est la figure de la planète. C'a été peutêtre une idée géniale de Raoul Frary, ce précurseur, de faire de la géographie le centre même de l'enseignement, et de vouloir que les autres sciences ne fussent enseignées qu'à l'occasion de celle-là. On n'en séparerait point, en tout cas, les quelques notions de cosmographie, de géologie et d'économie politique qui s'y rattachent naturellement.

4o?sotions d'algèbre, de géométrie, de physique, de chimie, d'histoire naturelle. — Simples « notions », je dis bien. Par exemple, on n'enseignerait, en géométrie, que les théorèmes typiques et, en physique et en chimie, que les expériences qui, par la méthode, sont représentatives de beaucoup d'autres et qui ont amené les découvertes célèbres. On y joindrait l'histoire, presque toujours si intéressante et souvent héroïque, des auteurs de ces découvertes. Rien de plus. Les enfants qui « mordraient » à ces sciences les approfondiraient plus tard.

5° Jeux, gymnastique, sports divers, excursions,

L'ENSKIGNHMKNT \:VJ

visites à des ateliers ct{\ des manufactures. Tous les enfants apprendraient un métier manuel ; et ce serait, j'en suis sûr, un de leurs grands plaisirs. Un bon tiers des journées serait accordé à cette partie du programme.

(J'aurais bien ajouté une sixième partie, qui eût été un cours de philosophie et de morale. Mais j'entends que tous les professeurs, et notamment ceux de littérature et d'histoire, soient, dans leur enseignement particulier, par les réflexions dont ils sauront Tentremêler et par la manière même dont ils le donneront, des professeurs de morale et de philosophie.)

Les matières de ce programme se répartiraient sur quatre années.

Cet enseignement secondaire moderne — qui d'ailleurs ne serait point uniforme et qui varierait, comme « dosage » des matières, selon les régions, — les enfants le recevraient de douze à seize ans. Après, ils se « spécialiseraient » décidément. Quelques-uns entreraient dans un des grands lycées que nous avons conservés, pour y achever leurs études scientifiques et pour s'y préparer à l'Ecole polytechnique ou à Saint-Cyr. D'autres voyageraient. D'autres iraient passer une année dans un collège anglais ou dans un gymnase allemand. D'autres entreraient d'emblée dans le commerce ou l'industrie. D'autres com-

pléteraient eux-mêmes leur instruction, et se développeraient librement dans le sens qu'il leur plairait.

Nous supprimons le baccalauréat es lettres ou es sciences, pour les raisons que j'ai dites dans un précédent article. Nous le remplaçons par les notes données et les certificats délivrés dans les lycées modernes et, sous le contrôle de TEtat, dans les établissements libres.

Nous voudrions bien aussi, ou supprimer Tinternat, ce qui forcerait les parents à s'occuper un peu plus de leurs enfants, ou n'installer des lycées d'internes que dans la campagne. Cela se fera peu à peu, quand les pères de famille en auront sérieusement le désir.

Et maintenant, gardez-vous de juger trop vaste le programme que j'ai esquissé. Il est vaste, oui, mais extrêmement souple ; il a du jeu et du flottant. Chaque maître le préciserait pour sa part et à sa guise ; plus soucieux d'ailleurs de solliciter les esprits que de les bourrer, et n'oubliant pas que l'instruction elle-même doit être, avant tout, considérée comme un procédé essentiel d'éducation.

Ne jugez pas non plus mon programme trop réduit. Il l'est seulement quant à la connaissance du passé. Mais, la jeunesse étant trop courte pour tout apprendre, il faut nécessairement faire la part plus grande, soit aux études dont l'objet se déroule dans

le temps, soit à celles dont Tobjet s'étend dans l'espace. On ne peut hésiter dans ce choix. Ce qu'il est le plus urgent de connaître, c'est évidemment l'état actuel du monde et ce que l'homme, par la science, en saisit présentement.

Enfin, ne jugez pas mon programme trop peu reluisant. Ne dites pas que ce que j'organise, c'est une sorte d'enseignement primaire supérieur : car cela me serait égal, et je n'ai pas la superstition des mots. Mieux vaudrait, au surplus, pour la masse des enfants de notre bourgeoisie, un enseignement primaire fécond qu'un enseignement secondaire stérile.

Et ne dites pas davantage que, trop libres sous des maîtres qui eux-mêmes se joueraient trop à Taise dans des programmes trop assouplis, les enfants en profiteraient simplement pour ne rien apprendre du tout. Je ne le crois pas ; mais quand même ? Qu'ontils à y perdre ? Puisqu'il est établi que les neuf dixièmes des . élèves ne retirent rien de l'enseignement classique, ils en retireraient toujours bien autant du moderne, et ils y gagneraient d'être moins abrutis. Je parle très sérieusement.

Mais ce rêve si sensé (je m'en flatte), et, en somme, si modeste, comment le réaliser ? Où trouvera-t-on les professeurs ? Car il faut qu'ils soient excellents. — Eh bien donc, ceux de l'enseignement

moderne le deviendront, par cela seul que, étant plus libres, ils prendront plus d'intérêt à leur tâche. Puis, renseignement classique, à mesure qu'il se déchargera (comme je Tespère), nous prêtera une partie de ses professeurs. J'aurais médiocre opinion d'eux s'ils trouvaient la tâche ingrate, ou inférieure à leur science, ou au-dessous de leur dignité.

Surtout, oh î surtout, il faudrait que Fopinion publique ne mésestimât point cet enseignement moderne, et qu'elle le regardât comme tout aussi « distingué » que le classique.

Il Test. Il a, lui aussi, sa tradition et ses titres de noblesse. Si l'on considère que le latin était au seizième siècle la langue universelle, et la langue même de la science ; et si l'on met à part certains exercices aristocratiques, convenables à un fils de roi, — on peut dire que l'enseignement donné par Epistémon au jeune Gargantua est justement celui que je propose.

Et ainsi le patron de l'enseignement moderne n'est autre que le sage François Rabelais.

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