LE PRÉJUGE DU LATIN
16 juin /89S.
J'y reviens, car c'est sur ce point que je prévois le plus de résistance.
On m'a fait Thonneur de rappeler à mon sujet la plirase de La Bruyère sur ces enfants, drus et forts d'un bon lait^ qui battent leur nourrice. On a dit que je tournais contre le latin une rhétorique apprise à l'école de la latinité. Lorsque je confessais avec sincérité : « Je ne suis bon à rien qu'à écrire ; et cela même; je ne jurerais pas que c'est à mon latin que je le dois », on a affecté de voir là une coquetterie, qui ne serait pas sans mauvais goût ni sans prétention. Et des hommes considérables, et d'un jugement très libre sur d'autres objets, persistent à croire que l'étude du latin est la condition expresse d'une culture vraiment distinguée; que cette étude donne à l'esprit on ne sait quelle fleur d'élégance que rien ne remplace, et que c'est éminemment par elle que nous viennent Tintelligence du beau et le sentiment du « style. »
J'affirme de toutes mes forces que c'est là une illusion.
Quand j'examine mon passé scolaire (et je vous convie tous à un examen semblable), quand je me remémore comment et dans quelles conditions j'ai acquis la connaissance du français et du latin, voici ce que j'aperçois très clairement.
A l'âge où les exercices latins et la traduction du De Viris étaient pour moi des corvées insipides et où je ne soupçonnais pas même un peu ce que c'est que Télégance ou la force latine, j'avais déjà un commencement de révélation de la beauté française. Les Fables de Florian m'enchantaient par leur finesse et leurs jolis tours ; il y avait, dans les prudentes anthologies de ce temps-là, de petites pièces de Lamartine ou de Hugo [Prière de l'enfant à son réveil, Moise sur le i\il) — ou même des morceaux de l'abbé Delille, — qui me bouleversaient d'admiration ; et je me souviens qu'à la même époque Boileau, notamment, m'éblouissait.
Et cependant je continuais à traduire les Latins avec ennui et sans les « sentir. » Ce n'est donc point par eux que j'ai connu la beauté de la forme : c'est uniquement par nos classiques (cela, j'en suis sûr), et c'est principalement, si vous désirez le savoir, par La Fontaine, Racine, Pascal et La Bruyère. Ceux-là, je les ai lus et relus sur les bancs du col-
lège, un nombre de fois que je ne saurais dire, — en attendant que les grands écrivains d'aujourd'hui achevassent de développer mon aptitude, quelle qu'elle soit, à choisir et à joindre les mots. Ce n'est guère qu'en troisième ou en seconde que j'ai commencé à aimer un peu, c'est-à-dire à comprendre les écrivains latins. Et c'est parce que nos classiques avaient mis en moi quelque intelligence de la beauté littéraire que j'ai pu enfin, à travers le voile d'une langue étrangère, démêler cette beauté chez Virgile ou Cicéron.
Ainsi, bien loin que le latin m'ait appris à écrire en français, je puis dire en toute vérité que c'est le français qui m'a appris à goûter le latin et qui, proprement, me l'a fait « découvrir. » Et comme je n'ai aucune raison de croire mon cas exceptionnel (autrement, je n'aurais pas eu l'immodestie de l'alléguer ici), je ne vous cache pas que cette simple remarque me paraît très importante.
S'il est quelqu'un qui ait suivi une marche inverse et pour qui le latin ait été, avant le français, révélateur de beauté, qu'il se lève et qu'il le dise.
Non, le latin ne nous donne rien d'essentiel que notre langue natale ne nous ait donné auparavant.il y a une chose qu'il n'apporte à personne : c'est le don du style; et une autre encore : la distinction inteUecti'clle et morale.
On se figure que c'est le latin (et le grec !) qui fait les hommes « distingués », parce que, à Theure qu'il est, la plupart de ceux-ci, formés par Tancien régime scolaire, se trouvent avoir eu jadis quelque pâle et vague teinture de ces deux langues. Mais il nV a là qu'une rencontre, non une relation de cause à effet. Ce n'est point au grec et au latin qu'ils doivent la formation de leur esprit, c'est à notre littérature des trois derniers siècles, qui jusqu'à présent n'a été sérieusement professée que dans l'enseignement secondaire classique. Ces hommes « distingués » le seraient tout autant, eussent-ils, au lieu du latin et du grec, appris l'araméen.
On pourrait croire, sans doute, que nos écrivains classiques, tout au moins, doivent leur style et leur esprit aux « humanités », puisque presque tous en avaient fait de très fortes. (Encore Rousseau ne futil qu'un médiocre et tardif latinisant; et peut-être est-ce pour cela qu'il sut, par la façon dont il écrivit en français, communiquer à ses contemporains des sensations non encore éprouvées.) Mais les écrivains d'aujourd'hui ? Quelques-uns des plus originaux et des mieux doués d'invention verbale ne furent-ils pas des latinistes singulièrement faibles et des bacheliers sans éclat, quand encore ils étaient bacheliers ?
Corollairement, il ne paraît pas que les hommes
de notre siècle — et des autres siècles aussi — qui ont su le plus à fond le grec et le latin aient été parmi nos meilleurs écrivains. C'est comme si leur trop de latin et de grec les opprimait, les rendait impropres à se faire, en français, un style personnel, ou les condamnait à Farchaïsme.
Quelques-uns me disent, avec une moue dédaigneuse : (( Vous enfoncez une porte ouverte. » — Plut au ciel ! Mais ce n'est pas tout qu'elle soit ouverte ; il faut qu'on entre.
Ou bien : « Vous cherchez des succès faciles en flattant l'utilitarisme grossier et la basse passion égalitaire de la démocratie. » — On oublie que je maintiens, que je recommande et que j'entends même fortifier l'enseignement de notre littérature classique, de cette littérature qui contient toute morale et toute beauté et qui, considérée comme éducatrice des esprits, nous peut tenir lieu de tout, étant ensemble gréco-latine et française, antique et moderne, païenne et chrétienne. Et l'on oublie que cet enseignement serait donné par des professeurs qui n'ignoreraient point les littératures anciennes et qui en sauraient montrer les rapports avec la nôtre.
On me dit encore : « Vous voulez faire de nous des Yankees I » Je réponds : — Nous ne deviendrons pas plus Yankees en renonçant au latin que les Yankees
ne deviendraient Français en se mettant tous à rapprendre. Voit-on que nos femmes, qui ne savent ni latin ni grec, ressemblent pour cela aux dames américaines?
Oui, je crains que nous ne soyons victimes d'un préjugé centenaire. Et je frémis en y songeant : car alors, que de temps perdu ! que de milliers et de milliers d'années, si Ton additionne les jours inutilement consumés par les neuf dixièmes des collégiens de ce siècle à traduire très mal, sans amour et sans la moindre petite secousse illuminatrice, les écrivains d'Athènes et de Rome !
C'est du grec et du5 latin que le seizième siècle a nourri notre langue. C'est du grec et du latin que le dix-septième siècle, par de géniales imitations, a fait sortir notre littérature même. A la bonne heure! Mais retirez des écrivains d'aujourd'hui, poètes, dramaturges, romanciers et moralistes, ce qui leur vient directement du latin et du grec : qu'en aurezvous ôté ? Bien peu de chose.
Il reste (mais qui donc le nie ?) que le grec et le latin gardent un intérêt historique de premier ordre. Notre passé plonge en eux. Nous ne sau-
rions, sans eux, comprendre notre propre histoire. Il faut évidemment que des spécialistes continuent à les étudier et à nous informer — en français — des découvertes qu'ils y auront faites. Il faut que ces deux langues soient pratiquées au Collège de France, à l'Ecole normale supérieure, dans les Universités, et — pour assurer le recrutement de ces hautes écoles — dans une vingtaine de nos lycées. Bref, il convient d'accorder au grec et au latin, parmi les langues anciennes, une place à part, et très large, un traitement de faveur. Mais s'obstiner à en faire le fond même de notre enseignement secondaire national, comme s'ils apportaient^ l'esprit je ne sais quel ornement mystérieux et indispensable, je crois avoir montré que ce serait duperie.
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