I. — LES OBSTACLES
Je n'ai pas à m'excuser de venir, après tant d'autres, traiter cette question. Elle sera « actuelle », tragiquement actuelle, tant qu'elle n'aura pas été résolue.
Mes titres pour la traiter à mon tour ? Je pourrais simplement alléguer que j'ai, comme tout le monde, le souci du bien public. Mais, en outre, fils d'un pays de vignes, j'ai eu longtemps un goût marqué pour les bons vins et les eaux-de-vie loyales, et j'avais pris l'habitude de le contenter assez largement. J'en ai tout à coup senti le péril ; et, depuis quatre ou cinq ans, je suis devenu buveur d'eau, — sauf en des occasions exceptionnelles et rares, telles que déjeuners de chasseurs et grands dîners campagnards où je me relâche quelque peu de mon régime. Je ne suis donc point un ivrogne qui prêche l'abstinence ; et ce que je conseille, je tâche de le faire.
Je considère comme démontré le mal qu'il s'agit
LUTTE CONTRE T/ALCOOLTSME iSZ
de combattre. On sait assez que l'alcoolisme, c'est la dégénérescence, l'abrutissement, la ma'adie, la folie, le crime, l'augmentation de la mortalité. Je ne vous étalerai pas les documents et statistiques dont j*ai les mains pleines ; je ne vous donnerai que quelques chiffres impressionnants.
Le docteur Rochard a essayé d'établir ce que l'alcoolisme coûte à la France dans une année. Voici le résultat de ses calculs :
Journées de travail perdues. 1.374. 000. 000 fr.
Pour l'entretien des aliénés
alcooliques 2.600.000
Pourla répression des crimes commis par des alcooliques 900.000
Ajoutez à cela les dépenses directes :
Achat de l'alcool .... 130.000.000.
Impôts 500.000.000.
Le total général dépasse donc deux milliards.
D'un autre côté, toutes les statistiques des compagnies d'assurances anglaises ou américaines que j'ai sous les yeux établissent qu'il y a de 20 à 30 0/0 de décès de moins dans la section des « abstinents » que dans la « section générale n, c'est-à-dire dans celle qui comprend les « buveurs » et les u tempérants ». Aussi certaines compagnies fontelles aux abstinents une réduction de 8, de 20 et nême de 25 0/0.
Et voici enfin, pour vous divertir, un argument
qui ressemble à un apologue. C'est la curieuse expérience rapportée par Lombroso. Les abeilles que Ton met au régime du miel alcoolisé prennent rapidement goût à cette alimentation. Bientôt elles perdent Tinstinct du travail, puis celui de la hiérarchie, et enfin elles se mettent à pratiquer le système de la « prise au tas. » Ainsi l'alcoolisme conduit les abeilles à l'anarchie.
La lutte contre l'alcoolisme est donc un devoir. Mais que d'obstacles ! Les uns se rencontrent chez ceux mêmes qu'on voudrait sauver ; les autres, chez ceux dont ce sauvetage menace les intérêts.
Chez les premiers, on a à combattre une sensation et un préjugé.
La sensation, c'est la brûlure parfumée, incontestablement agréable, que produit l'ingurgitation des boissons alcooliques ; c'est la chaleur au creux de l'estomac ; c'est la légère congestion qui s'ensuit ; puis, selon le degré d'intoxication, une disposition à la gaieté, à l'optimisme, une excitation générale ou, au contraire, un demi-sommeil, une demi-rêverie, l'anéantissement final de la pensée. C'est l'oubli des maux de la vie ; et beaucoup de pauvres gens semblent excusables d'y recourir. Ils ne songent point que cet état artificiel, qui leur fait oublier leurs maux aujourd'hui, les aggrave pour demain. L'attrait de cette brûlure du gosier, puis de cette brève
béatitude qu'elle répand dans toute la machine, est, il faut bien le reconnaître, extrêmement puissant, et devient presque irrésistible par la répétition et riiabitude.
Le préjugé, c'est de croire que Talcool, sous quelque forme que ce soit, u fait du bien jar où il passe v>, qu'il augmente la capacité de travail et la force musculaire. L'ouvrier de la terre et des métiers rudes s'imagine que la « goutte » ou le vin blanc « chasse le brouillard. » Il est dupe de la chaleur que procure au corps l'absorption de l'alcool, de cette excitation factice, qui ne tarde pas à tomber, et qui veut être incessamment renouvelée. Il ne sait pas que l'alcool n'échauffe qu'en détruisant, et que l'eau est la meilleure amie de l'estomac, du sang et des muscles. Et le pire, c'est que le préjugé favorable à l'alcool est consacré chez nous par des axiomes et des chansons, qu'il est populaire et national.
J'arrive aux obstacles que nous opposent ceux qui vivent de l'alcoolisme.
Un des moyens de lutter contre le monstre serait de donner à l'Etat le monopole de la fabrication de l'alcool. C'est le procédé que recommandent les hommes de bien qui croient àFEtat-providence.
Mais en France, pays de suffrage universel, jamais nous ne parviendrons à faire attribuer ce monopole à l'Etat, parce que celui-ci est à la merci des inté-
rets coalisés. Les bouilleurs de cru se comptent par centaines de mille. Les gros distillateurs du Nord, les fabricants d'absinthe du Jura et d'ailleurs disposent de capitaux considérables. Et les marchands de vins en gros, presque tous très riches, très puissants, ont derrière eux l'armée des cabaretiers, dont ils sont souvent les bailleurs de fonds...
Entendez-moi bien. Je n'ai rien contre les bouilleurs de cru, grands ou petits propriétaires campagnards, braves gens comme vous et moi. Je ne reproche rien non plus aux négociants en vins ou en alcools, qui ont bien le droit de faire honnêtement leurs affaires, et qui sans doute ont intérêt à ce qu'on boive le plus possible, mais qui ne forcent personne à boire plus que de raison.
Ils pourraient, du reste, alléguer l'exemple de religieux vénérables, de pieux ascètes qui, tout en pratiquant pour leur propre compte la pauvreté, la chasteté, la tempérance et la mortification de la chair, fabriquent et vendent telle célèbre liqueur spiritueuse, aimée des filles, et éminemment propre à engourdir la raison et àréchauffer la concupiscence. Au fait, c'est un scandale étrange que de voir de saints moines, fidèles observateurs, sur tout le reste, des conseils évangéliques, contribuer à l'empoisonnement de leurs contemporains et répandre par les cafés et les cabinets particuliers des deux mondes une liqueur de perdition. Mais, apparemment, ils ne savent pas ce qu'ils font. Ils gardent l'illusion de
vendre un produit digestif et tonique ; et, quant à l'abus qu'on en peut faire, ils s'en lavent les mains entre deux oraisons. Ou bien ils se rassurant par cette considération que leurs gains enrichissent le trésor de l'Eglise. On perdrait son temps à les sommer, au nom de l'Evangile, de cesser leur commerce. Et n(5us ne pouvons, en conscience, être plus sévères pour les marchands d'alcool laïques que pour les chartreux.
Il n'en est pas moins vrai que les fabricants ou marchands d'alcools en gros sont les alliés et les complices naturels du fatal « mastroquet », lequel est, presque partout, dit-on, le grand électeur, le roi du suffrage universel. Et ainsi toute lutte directe semble impossible contre la ligue des marchands d'eau de feu, petits et grands. — Voulez vous quelques faits ?
Le docteur Grenier, ex-député de l'arrondissement de Pontarlior, pouvait prêter au ridicule ; mais c'était un fort honnête homme. Comme musulman, il était l'ennemi de l'alcoolisme. On m'assure qu'aux dernières élections il a succombé à la coalition des marchands d'absinthe, menée par les Pernod qui ont fait voter leurs ouvriers pour M. Dionys Ordidinaire.
J'ai là des lettres d'instituteurs tout à fait navrantes. Ces braves gens, ainsi que cela leur est recommandé par des circulaires ministérielles, exposaient de leur mieux, à leurs élèves, les suites
funestes de l'alcoolisme. lis ont soulevé contre eux les cabaretiers de leur commune, et ont été « lâchés» par leurs inspecteurs, qui avaient peur de leurs députés.
J'ai vu de mes yeux des bons d'absinthe, présents abominables, distribués par un député socialiste de Paris à ses chers électeurs. — Et vous n'avez pas oublié l'histoire, non démentie, de ce ministre (c'est M. Lebret) qui fit rouvrir à la troupe un débit de poison consigné par un brave homme de colonel.
Voilà les obstacles où se heurte, chez nous, la croisade anti-alcoolique. Cherchons s'il n'y a pas quelque moyen de les rompre ou de les tourner.