‹ Opinions à répandreChapitre 23 sur 53 · OPINIONS. G · texte numérisé non relu

OPINIONS. G

Vous souriez sans doute ? Je connais ce sourire des hommes moins naïfs que moi... Hélas ! il dépend de nos voisins, il dépend de leur empereur d'assurer la paix et le salut de l'Europe, de rompre la loi de fer qui depuis tant de siècles pèse sur le monde. Mais ils ne le feront pas. Ils ne le feront pas, parce que cela ne s'est jamais fait. Quelle triste, quelle lamentable raison ! Mais combien forte !

S'ils le faisaient, pourtant!... Ces Allemands — surtout ceux du Sud, mais même ceux du Nord — nesont pas des gens si différents de nous. Ils en sont plus proches que les Anglo-Saxons parle caractère, l'esprit et les mœurs. Nous les avons aimés ; nous avons aimé la sensibilité, la mélancolie et la générosité allemandes. Nous avons adoré leurs poètes et leurs philosophes. Leur Schiller, fils spirituel de notre Révolution, maudit, dans Don Carlos, les attentats commis sur Tâme des peuples... Si leurs professeurs, leurs artistes, leurs cordiaux et pacifiques bourgeois faisaient l'effort de nous comprendre un peu, puisque, nous, nous les comprenons ! Sileur empereur, qui déjà les a si souvent étonnés et qui ne déplaît pas à l'imagination des femmes de chez nous, si leur empereur le voulait!...

On donne corps à une ii'ée en la répétant sans cesse et de toutes les façons. On fait que des esprits,

môme liostilcs d'abord, peu à peu s'y accoutument, ne la trouvent plus si extravagante... 11 faut donc 0 y penser toujours » et « toujours en parler. »

?s"ètes-vous pas d'avis que, par là, se résoudrait peut-être une première grande difficulté, qui est d'introduire la question, fût-ce par quelque biais, dans les conseils européens? La « conférence de la paix », où le tsar a convié les puissances, en pourrait être une assez bonne occasion ; qui sait ? Mais il faudrait la prendre plus au sérieux. Ne croyez-vous pas, mon cher confrère et maître, que de ne pas nous occuper plus que nous ne faisons du projet du tsar, — alors que, sans avoir rien à y perdre, nous y pourrions gagner du moins d'être fixés sur des points qui nous touchent très fort, — cela est plus que léger et peut devenir coupable ? Ce sera ma dernière question qui, sans doute, vous paraîtra aussi ingénue que les autres.

Mais, dût-on me mal comprendre et m'injurier un peu, j'aurai libéré mon cœur.

Décembre 4898.

Page 1