LE NOUVEAU ROMAN DE TOLSTOÏ
J'ai pu lire, dans la traduction manuscrite, une centaine de pages du nouveau roman de Tolstoï, Résurrection^ qui commence, aujourd'hui môme, à paraître dans Y Echo de Paris. Je vous préviens que c'est très probablement un chef-d'œuvre, et d'une espèce rare.
Car, d'abord, c'est un chef-d'œuvre involontaire. — Vous savez quel est, depuis douze ou quinze ans, l'état d'esprit de Tolstoï. Il a, certes, renoncé à toute vanité d'auteur. Il a condamné Anna Karénine^ jugeant que dans ce livre, qui n'a cependant rien de frivole, il y a encore trop de détails qui ne sont que « pour plaire » ou pour émouvoir sans fruit. On pouvait donc appréhender que son dernier ouvrage ne tournât à l'apologue édifiant, à l'exhortation morale trop directe.
Or ce roman est bien un roman, une « histoire, » un récit propre à éveiller, d'un bout à l'autre, l'intérêt de curiosité. Non que l'auteur s'y soit beaucoup
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efforcé; mais il a pensé quQ les choses racontées et décrites agissaient par elles-mêmes sur les âmes ; qu'il ne fallait que les montrer co?/ime elles sont^ dans leur vérité poignante ou illuminatrice, sans y ajouter de commentaires instructifs ni de théories, et, d'autre part, sans se soucier d'autre chose que de cette vérité même et sans chercher à faire valoir l'esprit et l'imagination du narrateur ou son habileté à écrire.
Mais parce qu'il est Tolstoï, parce que rien ne peut 'faire qu'il n'ait écrit Anna Karénine^ la Guerre et la PaiXy la Sonate à Kreutzer^ Maître et Serviteur ; parce qu'il garde, au plus fort de son ascétique détachement, l'intelligence et la sensibilité d'un grand artiste, en vain s'est-il refusé à « faire de l'art » : la beauté expressive de Résurrection, plus simplifiée, plus dépouillée, plus accessible à tous que celle de ses premiers romans, ne lui est point inférieure. Elle égale ou surpasse ce que nous connaissons de plus émouvant ou de plus éclatant dans les livres mêmes 011 de grands écrivains ont sacrifié àl'orgueil d'écrire.
Ce roman a quelques autres particularités originales.
Il est réaliste autant qu'un roman peut l'être. Xon seulement Tolstoï a conservé le don de faire voir les objets avec une extrême netteté et de marquer de traits distincts jusqu'à ses moindres personnages : dans la description des mœurs les plus corrompues ou les plus basses, il n'apporte aucune timidité. Mais son réalisme n'implique ni la misanthropie dé-
daigneuse, ni la brutalité sensuelle, ni la complaisance morose de quelques-uns de nos plus célèbres romanciers. Il est pitoyable et chaste. Vous verrez, dans un chapiire de RéswTection, l'histoire d'une fille publique, de son existence même dans une maison close, contées avec une grande précision de détails ; et vous connaîtrez qu'il y a au moins deux manières de sentir et de peindre (( la maison Tellier. »
Ce livre est franchement révolutionnaire. En maintes pages, il nous communique cette impression que la société est abominable, qu'elle repose sur des conventions absurdes ou même criminelles, qu'elle respire l'injustice comme l'air et qu'elle boit l'hypocrisie comme l'eau. Je vous signale Tendroit oii Tolstoï, nous présentant des magistrats qui se rendent au tribunal pour y exercer la plus auguste des fonctions, nous raconte simplement d'où vient chacun d'eux, ce qu'ilsont faitdans la journée ou la nuit précédente et quelles sont leurs intimes préoccupations. Cela est proprement terrible. Mais ce livre est révolutionnaire comme l'Evangile. Il ne conclut pas à l'inutile violence, mais au salut par la résignation et la charité de chacun et de tous^et par la « simplification » des âmes.
Enfin, ce que j'ai lu de ce livre me fait croire qu'on a rarement décrit avec autant de finesse et de puissance les « passions de l'amour. » L'éternelle histoire de l'institutrice séduite par le fils de famille y est contée de telle façon que vous penserez ne l'avoir
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jamais lue auparavant. Tolstoï renouvelle tout par la sincérité et la profondeur de son regard, — et aussi par la grâce et la saveur des détails locaux. La chute de la jeune fille est précédée d'une messe nocturne de Pâques, dans la neige, et d'un baiser liturgique, dont la poésie vous entrera jusqu'au fond du cœur...
Un rapprochement me vient à l'esprit, que je ne veux pas trop presser. Il y a certes autant de différences entre la France du dix-septième siècle et la Russie d'aujourd'hui, entre le génie de Racine et le génie de Tolstoï, qu'entre la rude tète à large barbe de celui-ci et la fine tète emperruquée de celui-là. Et pourtant... Racine, s'étant repenti de ses œuvres profanes, se sanctifia pendant douze ans ; puis il écrivit Athalie Sdiiis vanité, pour le seul amour de Dieu, et fit ainsi son plus étonnant chef-d'œuvre. Tolstoï, après avoir écrit deux des plus beaux livres de ce siècle, rougit de sa gloire, s'en évada, se réfugia douze ou quinze ans dans l'Evangile ; et voilà qu'il nous donne Résurrection, où il n'a mis nul vain désir de plaire, nulle complaisance d'artiste pour l'art oii il excelle, mais seulement son âme admirable et son irréductible génie, — et qui se trouve être, par les renoncements mêmes qu'il s'est imposés, le plus frémissant et le plus tragique de ses livres, comme il en est le plus miséricordieux.
« Prenez etlisez ! » Le caractère religieux de cette formule ne messied pas ici.
M. Charles Maiirras m'a cherché récemment une généreuse querelle.
En vous annonçant le nouveau roman de Tolstoï, j'avais dit que maintes pages de ce livre « nous communiquaient cette impression que la société est abominable, qu'elle repose sur des conventions absurdes ou même criminelles, qu'elle respire l'injustice comme Tair et qu'elle boit Fhypocrisie comme l'eau. » Je vous avais signalé l'endroit où Tolstoï, nous présentant des magistrats qui se rendent au tribunal pour y exercer la plus auguste des fonctions, nous raconte simplement d'où vient chacun d'eux, ce qu'ils ont fait dans la journée ou la nuit précédente, quelles sont leurs intimes préoccupations ; et j'avais conclu : « Cela est proprement terrible. »
M. Charles Maurras ne nie pas la justesse de ces constatations ; mais il me reproche de les avoir faites avec une sorte de complaisance. Il s'étonne que le patriote irréprochable que je voudrais être
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ait ainsi paru s'insurger, à la suite de Tolstoï, contre les conditions naturelles, inéluctables, — et, par suite, conformes à la pensée divine, — de tout Tordre social ; et il me remontre fortement que j'ai loué, en Tolstoï, un dangereux et violent a anarchiste », — anarchiste moi-même.
Je répondrai à M. Maurras : — Vous oubliez qu après avoir qualifié ce livre de « révolutionnaire », j'ajoutais : « révolutionnaire comme l'Evangile. » Attendez du moins la fin du roman, qui est à peine parvenu au quart de sa publication ; et vous verrez que c'est en effet simplement un roman évangélique, ce qui n'est point, j'imagine, pour vous offenser. Ses conclusions exigeaient de telles prémisses. Car il y a dans l'Evangile une partie critique, qui semble destructrice de l'ordre, et une partie affirmative, qui est la prédication de la vie sainte et par où l'ordre est restauré. Mais il est très vrai qu'il ne faut point séparer ces deux parties l'une de l'autre.
Que la société repose sur des conventions, qui apparaissent quelquefois comme des mensonges, cela est malheureusement hors de doute. Le prince, dans l'État monarchique, passe pour le représentant de Dieu, et n'est souvent qu'un pauvre homme, évidemment dénué de lumières spéciales et supérieures. Les lois, dans une démocratie, sont censées exprimer la volonté du plus grand nombre ; et il arrive que, par l'inévitabte duperie du suffrage universel et du parlementarisme, elles n'expriment que
la volonté d'une minorité tyrannique. Le droit de juger et de punir du haut d'un tribunal, qu'est ce autre chose qu'une convention auguste ? Il y a d(.'S cas où le juge est moralement inférieur à celui qu'il condamne ; et souvent, si le magistrat avait vécu dans les mêmes conditions que l'accusé, c'est lui qui serait du mauvais côté de la barre. Tel misérable subit, toute sa vie, des lois qu'il n'a faites ni directement ni indirectement, donne à l'État infiniment plus qu'il n'en reçoit, et, ne retirant presque aucun bénéfice du pacte social, serait autorisé, s'il réfléchissait, à le considérer comme la plus injuste des conventions. C'est par une convention que le mariage d'argent rend officiellement respectable ce qui est méprisé ailleurs, je veux dire le trafic que l'homme ou la femme fait de son corps ; ce pendant que l'amour irrégulier, mais sincère et désintéressé, demeure contemptible aux yeux de la loi. La propriété est un droit naturel, mais c'est une convention que le droit indéfini de posséder. Etc., etc.
La réprobation de ce qu'il peut y avoir de mensonger ou d'injuste dans les conventions sociales, c'est ce que j'appelle la partie négative de l'enseignement évangélique.
Il est certain que l'Evangile a en soi quelque chose de contradictoire aux institutions mêmes et aux grandes constructions politiques qui se réclament, sinon de lui, du moins de la religion à laquelle il a donné naissance. Si on les confrontait aveclesmaxi-
mes de Jésus, non seulement la législation et les coutumes publiques d'une monarchie chrétienne, mais bien des détails de l'organisation humaine du catholicisme pourraient être un objet d'étonnement et de scandale. Jésus n'était pas, en politique, un théoricien catholique ; il n'avait rien du tout de Joseph de Maistre. « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre » : voilà qui semble bien condamner l'institution judiciaire elle-même. Jésus ne paraît pas avoir conçu l'ordre romain comme respectable parce que, après tout, il était l'ordre. Son mot : « Rendez à César ce qui appartient à César », implique surtout un grand dédain, — et quelque ironie ; car il ne pouvait prétendre sérieusement que tout ce qui portait l'effigie de l'empereur appartînt à l'empereur.
La même ironie se retrouve, plus savante et plus recuite, dans les Pensées- àe, Pascal, qui fut pourtant bon chrétien et assez bon sujet du roi de France. Je vous renvoie aux choses qu'il dit dans ses chapitres De la justice^ Raisons de quelques opinions du peuple. Dénonciations formidables, et dont l'abbé Coignard et M. Bergeret lui-même n'ont point dépassé l'audace.
Mais, d'abord, ces conventions dont il s'agit, ni' Pascal ni Tolstoï n'ont prétendu, en les démasquant, qu'elles ne fussent point nécessaires, et d'une nécessité vitale pour les hommes assemblés en société. Il est clair que la somme de mensonge, d'in
justice et de m;il qu'elles permettent et semblent autoriser est excessivement inférieure à la somme des violences et des abominations auxquelles le monde serait en proie si elles n'existaient pas. Moimême, en signalant, d après Tolstoï, quelques-uns de leurs tristes eflets, je ne m'en suis pas réjoui malignement, et je ne l'ai pas dit qu'elles ne fussent point indispensables.
« Les cboses du monde les plus déraisonnables, a dit Pascal, deviennent raisonnables à cause du dérèglement des hommes. » — « L'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur ; lautre, la commodité des souverains ; lautre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique deson autorité. » (Ici, peut-être, M. Charles Maurras rejoindrait Pascal.) — « 11 est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes ; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il faut lui dire en même temps qu'il y faut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. » — « Sans doute, l'égalité des biens est juste ; mais, ne pouvant faire qu'il soit forcé d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que
la paix fût, qui est le souverain bien. » Etc., etc.
Mais on peut aller plus loin que ces constatations désenchantées ; et c'est précisément ce que fera Tolstoï dans son roman. Ce qui rend nécessaires les conventions sociales, c'est « le dérèglement des hommes » ; mais c'est lui aussi qui les fait quelquefois mensongères et injustes dans la pratique. Elles seraient assezjustes et assez bonnes si les hommes avaient assez de sincérité et de bonté. Et elles seraient excellentes, ou plutôt elles deviendraient inutiles, si leshommesétaient très bons, si leshommes étaient saints. Aussi TEvangile ne sépare-t-il jamais la condamnation dupharisaïsme social de l'exhortation à la simplicité du cœur, àlacharité,, à la pureté, au sacrifice. Cela, peut-être, distingue suffisamment de la négation anarchiste l'enseignement de Jésus, et, par suite, celui du « sauvage Tolstoï, théoricien et professeur de sauvagerie » , comme l'appelle M . Charles Maurras.
Pour m'en tenir au cas étudié par M. Maurras, il faut certes reconnaître la nécessité de la « convention » qu'il exprime en ces termes : « Les hommes qui rendent la justice ne jugent pas en leur nom, mais au nom delà société. Demander à ces. fondés de pouvoir de l'institution sociale : Pourquoi jugezvous ? c'est-à-dire : Au nom de quels mérites personnels ou de quels titres privés? c'est faire une demande d'une remarquable stupidité. Bien loin d'avoir été choisis en vertu d'une prééminence morale, on ne
leur demande que d'être exempts de folie, de sottise ou d'indignité trop criante (ce qui arrive dans tous les Etats un peu normaux), et de mettre dans leur vie extérieure quelque respect de leur état. »
Cela est incontestable. S'ensuit-il que M. Charles Maurras absolve les magistrats de Tolstoï de l'indifférence, de la paresse^, de la dureté et de l'orgueilleuse prévention qui font que ces misérables condamnent la fille Maslova à peu près sans l'entendre ? Evidemment non. Si ces hommes valaient un peu mieux comme individus, ils seraient plus attentifs et plus consciencieux comme juges. Ils se conduiraient mieux au tribunal s'ils se conduisaient mieux ailleurs. Et sans doute les indispensables lois n'en seraient pas meilleures en elles-mêmes, mais elles seraient appliquées avec plus de discernement et d'humanité. Le mensonge et les effets absurdes et injustes des conventions sociales décroissent dans la proportion où croît la bonté des hommes publics et des particuliers, et, finalement, de l'ensemble de la nation.
C'est pourquoi ceux qui — socialistes ou radicaux — prétendent réformer les lois et les institutions dans le sens de la justice sans réformer les mœurs, mais au contraire, en délivrant la bête humaine de tout frein moral et religieux, font une œuvre absolument folie Ils veulent mettre la justice dans les lois : et ils ne se soucient point que la justice soit en euxmêmes ni dans les autres ; ou, s'ils s'en soucient, ils ne voient pas qu'elle ne peut y être que par la
lutte contre la nature, par l'effort et, tout au moins, par des commencements de sacrifice et une sincère bonne volonté à défaut de vertu parfaite.
Toute question sociale est donc, comme on Ta dit souvent, une question de morale, et qui ne peut être résolue, au bout du compte, que parla vertu de tous et de chacun. Pour que les lois fussent équitables, ou pour que ce qu'elles ont d'inévitable iniquité fût redressé dans l'application ; pour que la politique ne fût pas une comédie atroce ; pour que personne ne mourût de faim, c'est bien simple : il suffirait que les hommesfussent tous très bons. L'humanité tend à la diminution des absurdités et des mensonges de ses législations ou de ses « coutumes » et aussi à la diminution delà soufTrance'et de la misère, dans la mesure même où elle tend au perfectionnement intérieur : de sorte que son salut politique et économique et son salut spirituel ne font plus qu'un aux confins extrêmes de l'idéal.
Ce que je dis là n'a rien de rare : oh ! non ! C'est que j'oppose à M. Charles Maurras un livre vieux de dix-neuf siècles : l'Evangile -- un peu méconnu en cette occasion par cet excellent catholique.