L'ANTIQUE CRUAUTÉ
Bravo toro I Cette foule le dégoûtait: alors ila voulu s'en aller. Il a gagné les champs, où il a été poursuivi par des gendarmes et un sous-préfet (épisode qu'on croirait détaché d'un vaudeville de Cluny) ; là, empêtré dans les fils de fer d'une vigne, criblé de coups de revolver, son ame dédaigneuse s'est enfuie par trente ou quarante trous. Mais au moins a-t-il échappé au long supplice desbanderillesetdesépieux et a-t-il frustré la foule imbécile et méchante du plaisir de le voir saigner et mourir...
Ne craignons pas de dire et de redire des choses évidentes. Les courses de taureaux sont un divertissementcrueletignoble,même quand la bête n'est pas tuée dans l'arène, et qu'on se contente de la charcuter en détail sous les yeux du public. Lorsqu'il s'y joint l'étripement de chevaux sans défense, cela n'a plus de nom. Toute cette souffrance inutile, cette souffrance lâchement infligée à nos « frères inférieurs », est un a jeu » auquel il n'y a pas d'excuse, et, justement, l'abomination suprême, c'est que ce
soit un a jeu », que cela s'accomplisse gaiement au son des musiques, devant une multitude en fête, par des cabotins à chignons et qui montrent leurs fesses, — et que ces flèches qui font saigner, qui font souffrir, soient joyeusement enrubannées et ressemblent à des accessoires de cotillon.
Si Ton écarte tout ce que les corridas ont de commun avec les spectacles de cirque non cruels, et si Ton cherche quel est donc Tattrait spécial et unique d'une course de taureaux, on trouve que c'est bien, en effet, le plaisir de voir mourir, de voir couler du sang, d'assister à delà souffrance, et que ce ne peut être autre chose. Direz-vous que ce qui intéresse ici la foule, c'est l'appareil pittoresque, ou l'adresse et le courage déployés par des hommes ? Mais tout cela, les cirques et les hippodromes vous le peuvent offrir dans des jeux et des exercices qui demeurent innocents. Vivent les bons gymnastes I Ils risquent parfaitement de se casser la tête en faisant leurs sauts périlleux ; ils sont beaux, ils n'ont pas de chignons, ils ne ressemblent pas à des femmes vicieuses étroites de hanches, et ils ne font de mal à personne.
C'est bien pourquoi on leur préfère ces charcutiers prétentieux qu'on nomme picadors et matadors. Ceux-là, ce n'est point parce qu'ils sont souples et braves qu'on les aime ; c'est parce que, « tout en tortillant du derrière» comme la boiteuse delà chanson, il fontcouler du sang. L'objet particulier que poursuit, dans une corrida^ telle grue peut-être frot-