‹ Opinions à répandreChapitre 30 sur 53 · L'HUMILIATION · texte numérisé non relu

L'HUMILIATION

des plus h6roï(iuos expéditions qui aient été faites par des gens de chez nous. Nous demandions seulement que cet abandon parût être le résultat, accepté par nous, d'un débat diplomatique, non une soumission aux ordres du plus fort '; nous demandions aux Anglais, un peu naïvement, d'avoir quelque égard à notre amour-propre national, et de ne pas nous rendre notre recul trop pénible dans la forme.

Or, ils ont voulu, absolument voulu, qu'il nous fût aussi pénible et aussi mortifiant que possible. De parti pris, sans nécessité, sans raison, un peuple, tout un peuple, s'est réjoui de nous humilier. Et il continue. Tous les jours, depuis un mois, il s'exalte aiïreusement dans son orgueil et dans sa dureté, et proclame le droit de proie de l'Ânglo-Saxon sur la planète.

L'afîront a été si prémédité, et tour à tour si hypocrite et si brutal, que, depuis 1870, nous n'avons pas connu pareil serrement de cœur. En sorte que, désemparés jusque dans nos ressentiments, nous ne savons plus lequel de nos ennemis doit être désormais le plus présent à notre pensée. ?sous nous retournons sur nos souvenirs de ce quart de siècle comme sur des épines : 'mais que la dernière est aiguë, et comme elle nous déchire I

Cette souffrance de Fachoda a été telle, qu'elle a fait taire pour un jour l'impiété des partis et que, dans notre Chambre même, si misérablement divisée, elle a créé l'unanimité du silence.

m OPINIONS A REPANDRE

Silence douloureux. Oh ! la tristesse d'appartenir à une collectivité affaiblie -et déchue ! souffrance en idée, mais si vive 1

Je sais que plusieurs de mes concitoyens y échappent, et qu'il y a des Français très intelligents que cette aventure affecte très peu. J'ai des amis que mon zèle patriotique fait sourire et étonne. C'est qu'ils s'étaient trompés sur moi ; c'est que je n'ai jamais été qu'un « sceptique de province », comme l'a si gentiment dit un de mes confrères les plus parisiens. Une part de nos lettrés, dilettantes ou idéologues, pratiquent, si je puis dire, le devoir futur, le devoir tel qu'il sera sans doute dans une Europe unie et pacifiée. Mais c'est le devoir présent que j'embrasse. Ou plutôt, désenchanté des jeux de la littérature, je m'abandonne avec foi à un instinct que je sens sacré et bienfaisant, et je n'ai pas honte de l'ingénuité de mes chagrins.

Oui, l'on a clairement senti en France, tout ce dernier mois, que l'on peut être malheureux par des choses qui n'atteignent directement aucun de nous en particulier. Et que nous puissions encore être malheureux de cette façon-là, c'est presque la seule lueur d'espoir qui nous reste en ces temps de noire, obstinée et surnaturelle malchance.

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a SoiifTrance en idée », ai-jc dit ; j'avais tort. Chaque individu pâtit de la faiblesse delacommunauté. C'est la puissance de la nation tout entière qui donne toute leur valeur et assure toute leur portée aux efforts des particuliers dans lous les ordres du travail humain. Et elle éveille et multiplieles énergies en même temps qu'elle en empêche le gaspillage. Même en ce qui regarde la beauté et le succès de leurs airs de flûte, — et sans parler d'une certaine allégresse morale qui nous manque, oh ! combien I — les lettrés qui se détachent de la patrie n'auraient peut-être pas à regretter d'appartenir à un peuple fort.

Un peuple fort est celui où se perd le moins possible dénergies individuelles. La Suisse, la Belgique sont des territoires étroits et des communautés fortes. Les énergies et même les vertus abondent chez nous ; mais leur dispersion les rend en partie stériles. Ah ! si la honte de Fachoda pouvait faire naître dans tout le peuple de France un de ces sentiments unanimes qui groupent les bonnes volontés et les subordonnent toutes à un dessein public, simple et grand ! Si un tel bien pouvait sortir pour nous d'un tel excès de détresse ! . ..

Je suis d'ailleurs assez idéaliste pour croire que la récente mauvaise action des Anglais est inscrite contre eux, quelque part, dans le mystère, et qu'elle ne saurait leur porter bonheur. L'ivresse de la force est aussi une maladie. L'Histoire le dit assez.

Je connais tous les obstacles à ce que nous rêvons. Autant que nos mœurs, nous mourons de nos institutions— ou de la façon dont elles fonctionnent. On ne sait par oii commencer. Car la réforme des mœurs devrait précéder et amener la réforme de l'état politique ; mais, d'autre part, l'état politique entretient le désordre et la bassesse des mœurs et perpétue la quasi-impuissance des bonnes volontés particulières. Et c'est le plus funeste des cercles vicieux.

Commençons, toutefois, et à la grâce de Dieu ! La conscience que nous avons de notre mal, si elle n'est pas le commencement de la guérison, en est du moins la condition première. Une autre condition, c'est la volonté de guérir. Nous guérirons si nous le voulons ; si chacun le veut, longtemps, pendant beaucoup d'années ; si chacun y travaille, en soi et autour de soi, ne fût-ce qu'un peu et par de légers sacrifices personnels. Un surcroît assez médiocre de vertu dans chacun formerait déjà un total très agissant. Même de répéter simplement, presque tous les jours, comme j'ai dessein de le faire ici, des choses honnêtes, — non pour les littérateurs, qui souriraient, ni pour les politiques, qui n'entendraient pas, mais pour les braves gens de France, — cela ne saurait être tout à fait inutile. Vous verrez... dans cinquante ans... et peul-être plus tôt.

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