ÉGALITÉ ET TOLÉRANCE
Allocution jjrononcce dans une réunion de V « Œuvre des Faubourgs », le i 7 février 1 900,
Mesdames, je cherche pourquoi vous m'avez fait Thonneur inattendu de m'inviter à présider cette réunion, et je comprends bien vite que ce n'est pas à ma personne que va cet honneur, mais à la grande association dont je me trouve être le représentant. Par là vous me rappelez fort à propos que notre Ligue, très occupée de politique en ce moment, et peut-être plus qu elle ne voudrait, ne doit pas borner son action à la politique ; et vous nous montrez ainsi que vous concevez notre dessein dans ce qu'il a de plus haut, et notre esprit et nos désirs dans ce qu ils ont de meilleur.
Je me ressouviens de ce que je disais dans la conférence inaugurale de la Ligue de la « Patrie française » ;
« Aimer ensemble la patrie et l'armée, cela est un ori.MO.>s 10
lien, un facteur d'unité. Mais Tunité parfaite et vivante, ce serait de s'aimer les uns les autres. Et, d'autre part, aimer la patrie, c'est nécessairement se porter au secours des vertus qui la fortifient et tâcher d'exterminer de son sein les vices qui compromettent sa force et sa santé. Nous ne concevons donc pas le patriotisme sans l'esprit de solidarité, d'aide mutuelle, de charité pour les corps et pour les âmes. Les œuvres protectrices du bien public et des grands intérêts généraux, les œuvres d'éducation populaire, d'assistance réciproque et d'hygiène morale, c'est à toutes ces œuvres, existantes ou à créer, que la Ligue pourra appliquer son effort. » Il y avait sans doute, dans ces lignes, un peu de présomption. Notre programme est si vaste et si beau que je ne sais quand nous pourrons le réaliser. Mais, tandis que nous nous répandons en projets magnanimes, vous agissez. Mesdames, vous perpétuez et vous agrandissez chaque jour une des plus belles œuvres de la charité chrétienne, une œuvre qui a déjà un demi-siècle de durée. Tandis que nous essayons de préparer, par des moyens incertains et grossiers, deê réformes politiques et sociales, vous avez compris que la réforme la plus nécessaire, celle qui rend possibles toutes les autres, c'est, pour chacun, la réforme de soi-même, et que le plus sûr moyen de changer l'état de la société, c'est de changer les cœurs. Vous travaillez au bien de la communauté française en étant d'abord vous-mêmes aussi
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bonnes que vous pouvez, et en tâchant de propager ' autour de vous des vertus plutôt que des opinions politiques.
Ce serait donc à moi de vous demander des leçons.
Mais puisque votre indulgence a renversé les rôles,
peut-être n'aurai-je point fait quelque chose d'inutile
' si je sais présenter à vos propres yeux la beauté de
votre œuvre telle qu'elle m'apparaît.
Vous êtes, Mesdames, des croyantes. Vous avez: donc à cœur de faire éclater en vous et dans vos travaux Texcellence de la charité chrétienne. Or il vous semble comme à moi, j'en suis sûr, que, contrairement aux préjugés de beaucoup d'incroyants, cette charité-là a pour fruits naturels un sentiment profond de l'égalité et la plus attentive tolérance.
Riches, vous visitez, vous secourez des pauvres. Ils sont quelquefois défiants; ils ne sont pas toujours très cultivés; leur abord n'est pas toujours agréable. En outre, votre personne elle-même, les signes, même discrets, de richesse que vous portez sur vous leur mettent brusquement sous les yeux les avantages dont ils sont privés et l'abominable inégalité de la répartition des biens entre les hommes. Il s'agit, malgré tout cela, de leur faire sentir que vous ne vous croyez pas d'une essence supérieure à la leur, que vous venez à eux comme des sœurs à des frères, et que, bien sincèrement, vous voulez les aimer. Deux écueils sont à redouter : l'air de condescendance et la familiarité affectée. Vous savez les éviter l'un
et l'autre; vous savez être parfaitement simples dans vos rencontres avec les misérables.
C'est votre foi, Mesdames, qui vous permet d'être ainsi. Certes, on peut avoir d'autres raisons de traiter les pauvres en frères, de ne pas les dédaigner, même en pensée. 11 y a le sentiment de la commune condition humaine, des misères et des douleurs auxquelles riches et pauvres sont pareillement assujettis; il y a cette idée que la société tout entière est en partie responsable des souffrances et quelquefois des vices de certains de ses membres; l'idée, aussi, que nous devons au hasard notre condition privilégiée et, par suite, nos chétives vertus bourgeoises et notre facile probité ; Tidée, enfin, que, si nous étions soumis aux mêmes nécessités que les indigents, peutêtre n'aurions-nous ni lapatience delà plupart d'entre eux, ni les vertus admirables de quelques-uns . Oui, tout cela peut combattre en nous l'orgueil quand nous nous approchons des pauvres. Pour vous, Mesdames, qui êtes des chrétiennes, vous les abordez fraternellement sans nul effort, parce que vous les savez vos égaux en effet, parce que vous croyez à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu. Voilà une croyance qui ne peut offenser personne. L'objet en est mystérieux : est-il plus inconcevable (si peutêtre il l'est d'autre façon) que tant d'hypothèses métaphysiques et, par exemple, que l'hypothèse d'une force créatrice et évolutive innée dans la matière ? Et votre^ croyance a sur d'autres cet avantage social
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qu'elle vous met de plain-pied avec ceux à qui vous tendez la main, et que celte égalité dont on parle tant, qui n'est pas dans la nature et qui n'est guère dans la loi, bien qu'on ait essayé de l'y introduire, votre piété la rétablit spontanément entre les pauvres et vous.
J'ai dit qu'un second fruit de votre foi religieuse, c'est une parfaite tolérance. Pendant que la philanthropie municipale refuse ses soins à de petits enfants du peuple que leurs parents n'ont pourtant pas consultés pour les envoyer à telle école plutôt qu'à telle autre, vous secourez les pauvres sans leur demander quelle est leur religion, ni même s'ils en ont une. C'est que vous savez trop le prix des âmes pour ne pas respecter leur liberté. Votre foi religieuse implique la croyance au libre arbitre et par conséquent cette idée que nul acte ne vaut, s'il n'est libre. Vous savez que tout acte religieux accompli sans sincérité, par intérêt ou par crainte, abaisse celui qui le fait ; et vous voulez « élever » vos amis indigents.
Vous sentez vous-mêmes qu'un grand danger est à craindre ici : c'est de peser à votre insu, par vos bienfaits, sur la conscience de vos obligés. Prenez garde! Ils ont trop d'intérêt à faire ce que vous désirez. Certes, et de l'aveu même d'un impie (qui pourtant fit baptiser son enfant avec une eau spéciale et deux fois bénite), la « vieille chanson » est une bonne berceuse pour la souffrance des déshérités ; mais, s'ils la chantaient pour vous faire plaisir, pour obtenir de
Yous quelque sportule supplémentaire, la « vieille chanson» ne les consolerait point, et vous n'auriez fait qu'ajouter à leurs autres maux la honte de l'hypocrisie.
Heureusement, vous vous souvenez que Jésus, votre modèle, ne prenait point les gens par Tintérèt ni en leur promettant des bons de pain et des vêtements. Vous entendez comme il faut ce propos récent de l'évèque de Pékin : « Croiriez-vous que, sur 5,000 élèves formés par nos Pères, nous n'avons pas eu, en dix ans, une seule conversion ! Est-ce beau ! » Oui, cela est beau, car cela signifie le scrupuleux respect des âmes, et aussi que la foi n'est pas impatiente, qu'elle sait attendre, qu'elle a de longs desseins et de longs espoirs. — Ce que vous éprouvez, Mesdames, en présence de ceux qui n'ont pas vos croyances, ce n'est pas la colère orgueilleuse du sectaire qui veut contraindre les autres à penser comme lui, c'est un chagrin, un regret affectueux, un désir de les faire participer à ce qui est pour vous la lumière, avec le sentiment que celte lumière ne peut les éclairer que s'ils l'ont souhaitée et librement accueillie. Et c'est pourquoi vous agissez sur eux moins par des prédications que par des exemples, simplement en étant bonnes et en leur laissant deviner, sans le dire, à quelle source s'alimente en vous cette bonté.
Votre délicatesse, votre finesse féminine vous servent singulièrement en ces occasions. Votre instinct maternel va de lui-même aux enfants et, par les en-