‹ Opinions à répandreChapitre 46 sur 53 · LE CENTEXATRE DE MICKIEWICZ · texte numérisé non relu

LE CENTEXATRE DE MICKIEWICZ

travers l'opacité de ces traductions, forcément inégales au texte, que de savants hommes en ont tentées, resi)rit de Mickiewicz transparaît presque entier ; et nous le reconnaissons : car c'est le nôtre, et ce fut celui de nos pères. Dans ces imparfaites interprétations de Monsieur TJiadce ou des Aicux.W nous semble parfois lire quelque page retrouvée de nos grands lyriques de 1830, Lamartine, Hugo, Michelet, George Sand. C'est le même son, le même accent, le même idéal, la même révolte, le même espoir sublime. On sent seulement chez votre compatriote une imagination encore plus emportée, une foi plus brûlante, quelque chose de plus désordonné et une plus grande puissance de rêve.

Oui, il est bien des nôtres. Aucun enfant français de 1812 n'a frémi de plus d'enthousiasme et d'amour sur le passage de l'empereur qu'Adam Mickiewicz à quatorze ans, car l'empereur était pour lui le libérateur et le messie. « 0 printemps de 1812 ! Heureux qui t'a vu dans notre pays, printemps mémorable, printemps de la guerre, printemps de l'abondance. 0 printemps ! Heureux qui t'a vu riche en blés, en verdure, étincelant d'hommes, plein d'événements et gros d'espérance! Je te vois encore, admirable rêve. Né dans l'esclavage, enchaîné dès le berceau, je n'ai connu qu'un tel printemps dans ma vie ! » Et plus tard, dans son cours du Collège de France, il se demandait un jour avec angoisse ce qu'avait pu devenir l'àme de Napoléon par delà la tombe.

Il fut, avec Michelet et Quinet, une des trois grandes voix de notre enseignement supérieur. Les murs du Collège de France gardent son fier médaillon. lia vécu parmi nous plus delamoitié deson ardente vie. Il fut le témoin de M"^^ Michelet au mariage du grand historien. Tous nos grands écrivains de Tépoque héroïque l'ont aimé. Son corps a reposé trente-cinq ans dans notre terre et sous nos ombrages ; et, quand vous nous l'avez redemandé, c'estnotre délicieux Renan qui vous en a remis le cher dépôt.

S'il fut nôtre à ce point, c'est qu'il avait été formé à la ressemblance de vos âmes. C'est que, étant votre compatriote, il ne pouvait nous être étranger. Les sympathies et les affinités sont si profondes entre nos races et nos patries ! Vos femmes, — à cela près qu'elles sont plus belles — ressemblent tant aux nôtres ! et vos héros ressemblent tant à des héros français ! Vos ancêtres eurent des institutions politiques si optimistes, si imprudentes, si peu défiantes de la nature humaine ! Votre sang s'est mêlé à notre sang sur vingt champs debataille. Au temps où la France avait pour fonction d'être généreuse, le cœur de nos poètes, de nos orateurs, de nos philosophes humanitaires a battu avec le vôtre, et nous avons pleuré vos pleurs.

Les hommes de mon âge n'oublieront jamais ce que la Pologne futpoureux quand ils étaient enfants. Des romances populaires nous parlaient de la « Pologne meurtrie » et l'appelaient « celle qui ne meurt

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pas. » On se montrait dans les villes de France des étrangers blonds, aux visages fins, aux yeux bleus et rêveurs, (jui étaient des réfugiés polonais. Les Français qui ont aujouid'luii quarante-cinq ans et au delà ont pris de bonne heure l'habitude d'attacher à ce nom de Pologne une idée de grâce et de tragique tristesse. Et, depuis, certaines conformités de souffrance ont achevé notre mutuelle amitié.

Cinquante ans après les confiantes vaticinations de Michelet et de Mickiewicz, nous voyons que la force brutale est plus que jamais la reine impitoyable du monde. Quelque chose d'irremplaçable manque à l'humanité depuis que la France n'est plus assez puissante pour se porter au secours des opprimés, niméme pour élever la voix en leur faveur. Les événements de ces dernières années l'ont assez prouvé. Notre abaissement a eu cet effet que la force est dorénavant sans pudeur. Un peuple, tout un peuple, a osé ce que n'avaient fait jusqu'ici que les conquérants barbares des époques lointaines : proclamer son droit de proie sur les autres peuples. En sorte que, si Mickiewicz rouvrait les yeux, — lui qui a tant espéré en vain, il trouverait que le monde est plus abominable encore que lorsqu'il l'a quitté. Les lamentations sur son peuple, il les étendrait à d'autres patries ; mais il n'aurait rien à retrancher des supplications et des sommations imprécatoires quil adressait à Dieu dans le sombre et magnifique monologue de Conrad :

« ... Tu te tais... Je te provoque solennellement. Ne me méprise pas. Je ne suis pas seul, bien que seul je me sois élevé jusqu'à toi. Sur la terre, je suis, par le cœur, associé à un grand peuple... Mon âme est incarnée dans ma patrie ; mon corps a absorbé son âme; moi et la patrie, c'est tout un: je m'appelle million ; car c'est pour des millions que j'aime et que je souffre... Je regarde ma pauvre patrie comme un fils contemple son père attaché sur la roue ; je sens les souffrances de toute une nation, comme une mère sent dans son sein les souffrances de son fruit. Je souffre, je délire ; et toi, sagement, joyeusement, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et on dit que tu es infaillible. Ecoute, s'il est vrai que tu aimes, que tu as aimé ce monde en le créant, si pour la création tu as une âme paternelle... si, sous ton gouvernement, le sentiment n'est point une anomalie si

l'amour est bon à quelque chose dans ton œuvre et n'est pas seulement de ta part une erreur de calcul... je t'en conjure, donne-moi la puissance, donne-m'en une part misérable ! Avec cette seule part, que de bonheur je créerais !... Réponds ! Si tu ne réponds pas, je ferai retentir ma voix à travers toute la création... et je crierai que tu es, non pas le père du monde, mais... )> Conrad s'arrête au bord du blasphème inexprimé. C'est le diable qui achève pour lui, et Dieu continue à se taire.

N'importe : espérons. Car désespérer du règne futur de la justice, ce serait confesser que l'univers

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n'a aucun sens ni aucun but. Si le monde existe uniquement pour que corKiins peuples dominent tour à tour les autres et pour qu'une plus vaste injustice s'ajoute à celle qui sévit, dans Tintérieur de chaque nation, entre les individus, et ainsi jusqu'à la fin des temps... quel dessein dérisoire ! et que la vie apparaît inutile ! ^( Dieu, dit^Bossuet, a donné aux Romains l'empire du monde comme un présent de nul prix. » Parole admirable, si vraie, et que tous les victorieux devraient méditer. Si le monde a un but (et nous voulons qu'il en ait un), ce ne peut être que l'avènement de la justice entre les hommes et entre les peuples. Sinon, que peut-on voir en lui qu'une énigme médiocrement plaisante?

Mais, pour travailler à cet avènement, il faudrait être forts contre ceux qui le retardent. Et comment redevenir forts ? Comment contraindre Dieu à répondre par un signe bienveillant aux sommations de Conrad ? En acquérant, s'il se peut, ce qui nous manque et ce qui a manqué, dit-on, à vos chevaleresques ancêtres ; en joignant à nos vertus propres, sans les altérer, quelque chose de la rude sagesse germaine ou saxonne : la constance, la ténacité , le sens pratique, la connaissance des conditions que la réalité impose au rêve idéaliste, et aussi, il faut le dire, la discipline, la subordination volontaire de l'individu aux intérêts communs, et ce qui crée la presque unanimité de l'action chez les races d'un sang phis lourd.

Lorsque je dis « nous », je songe à vous aussi. Car

nous nous mirons dans l'âme de la Pologne comme dans Tâme d'une sœur charmante et triste. Nous nous pleurons en vous ; nous nous unissons avec vous aujourd'hui dans une commémoration fraternelle ; et, quand nous demandons à votre poète des mots d'espoir et de résurrection, il nous semble que nous ne vous empruntons rien, et que Mickiewicz, ayant exprimé, mieux que tout autre poète, la souffrance, la foi et le rêve d'un peuple douloureux, nous appartenait, comme à vous, de toute éternité.

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