‹ Opinions choisiesChapitre 18 sur 48 · LETTRE A MA COUSINE · texte numérisé non relu

LETTRE A MA COUSINE

Et ce n'est pas tout : au théâtre Sarah-Bernhardt, voici du sang, du quattrocento, des costumes, Machiavel et Borgia. Au théâtre Antoine, une pièce antimilitariste. Il faut se fâcher : combats oratoires, théories, encore de l'émotion gaspillée en paroles. Elle ne vaut pas^ certes, celle que m'eût causée, près de vous, un crépuscule rose !

Bref, qu'en dites-vous, ma cousine ? Voyons, franchement, avouez que l'amateur de spectacles est sur les dents après deux mois pareils ! Tant de talent, et tout ce génie! Affolé, j'ai pensé venir me réfugier dans votre ermitage....

Et puis, un soir, j'ai vu la Fête chez Thérèse...

Ah ! ma chère, vous souvient-il d'une journée que nous passâmes à Rome, voici deux ans ? Nous étions gorgés de merveilles. Nous avions erré dans le Forum, revu la Sixtine, passé deux heures dans le Musée des Antiques au Vatican. La tête nous tournait et des formes sublimes flottaient devant nos yeux lassés. C'est alors que, vers le soir, nous fûmes chez votre amie Caroline Greci, qui loge au Transtévère.

Elle nous reçut dans son jardin. Et vous vous rappelez ce que c'était, son jardin : une simple allée couverte, au bout de quoi l'on voyait le dôme de Saint-Pierre ; dans le feuillage, une Diane de marbre levait la main ; et près de nous, une vasque où pleurait un fil d'eau. Voilà tout. Mais la Diane était si exactement belle, et l'eau pleurait si juste, et ce décor

était si parfait que nous oubliâmes Rome tout entière et ses augustes splendeurs. Tant qu'à la fm, la nuit nous surprit là,...

Il en va de même touchant la Fête chez Thérèse. C'est un ballet, et rien de plus. Mais tout s'y trouve en telle harmonie, musique et couleurs, danses et sujet, étoffes et mascarade, amour et tristesse, rythmes et souvenirs, que l'on oublie Paris quand on y assiste. C'est un miracle de goût.

Le talent de Reynaldo Hahn, celui de Zambelli, celui d'Aïda Boni, ah 1 qu'un Français seul peut sentir parfaitement cela 1 Ces trois grands artistes ont amené ce qu'ils nous donnent au point de perfection inimitable. Ils ont atteint la mesure exquise. La Bruyère eût approuvé. Je ne crois pas trop dire.

On a parlé des danseuses étrangères, d'une Isadora Duncan. Laissons, laissons ces déguisements ! . . . Regardez plutôt notre Zambelli indiquer la mélancolie, la gaîté qui passe, l'amour ou l'inquiétude. C'est un antique. C'est la Muse elle-même.

Allons, il faudra que vous m'excusiez, le printemps et vous. J'avais grand désir de voir bourgeonner vos marronniers, et luire la rosée sur le boulingrin. Il me tardait d'écouter naître le soir devant le miroir d'eau. J'étais un Parisien fourbu, las de ses plaisirs et qui aspire aux joies bocagères.

Mais la Fête chez Thérèse m'a donné la clef des champs, cousine. Du bout de ses doigts, M^e Zam-

Page 1