LETTRE A .MA COUSINE SUR LES SPECTACLES
7 mars 1910.
Que je vous envie, ma cousine I Vous êtes aux champs, et les rameaux sont déjà drus, cette année. Jamais le printemps n'aura fait le fou comme ça. Depuis le temps qu'il pleut, et que pourtant l'on n'a plus froid, il y a belle lurette que l'hiver a passé parmi les vieilles lunes, et que des petites feuilles fusent de tous les côtés. Quel arrosage 1 L'autre semaine, quand je vous ai rendu visite, nous avons sous nos parapluies cueilli des violettes au parc ; l'ondée caressait des marguerites sur vos pelouses — en février ! — et les oiseaux faisaient un bruit d'avril. La nature est détraquée, mais malgré les crues et malgré la pluie, c'est très joli, ma cousine, que le mai nous vienne au mois de mars. Et malgré les averses, vous êtes bien heureuse d'assister à ce mascaret des parfums, à ce razde marée des bourgeons.
Je vous imagine chaussée de vos petits sabots et
barbotant dans la bonne et fraîche boue de vos allées. A la campagne, vous avez de la boue saine, à la bonne heure, de la boue robuste, terreuse, qui sent l'herbe mouillée ou le sillon ouvert, qui colle aux grosses semelles et tombe sans malice devant le moindre petit feu de bois. A Paris, ma chè e, ce n'est plus de la boue, c'est de la fange, c'est du pus. On patauge là-dedans sous l'œil des cochers qui vont relayer, et •des mécaniciens qui ne vous ont pas attendu pour trouver un client...
Avez-vous reçu ces pigeons cravatés à col Médicis que vous aviez achetés à l'Exposition d'aviculture ? Et ce splendide coq de combat à tête d'aigle, ce farouche et ce glorieux oiseau racé comme un héros, svelte comme un athlète, fier comme un condottiere et mis comme un prince, l'avez-vous acquis, oui ou non ? Et vos sloughis, que deviennent-ils ? Et le pursang bai, et le poney gris ?... Ah ! et l'âne, l'âne que j'aime tant ?... Et les tulipes ? Je suis siir qu'elles ont percé....
Combien j'admire votre existence de sybarite, ô ma cousine ! Voilà qui est vivre, oui, doucement, finement, parmi les fleurs et les bêtes : fleurs de parterre, bêtes de race, vie de cour....
Au lieu que nous, ici, nous n'en pouvons plus. C'est trop, c'est trop ! Une telle saison épuise, en vérité. Depuis deux mois et demi, que n'avons-nous pas vu ! Quel travail ! Quelles émotions, que d'âme à
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dépenser ! Que d'art, enfin, que d'art ! C'est une crue.
Nous avons eu des salons, des japoneries charmantes aux Arts décoratifs, une exposition Félix Vallotton, et ailleurs des « Malisseries » à mourir de rire, si l'on n'en pleure. Ce Matissc, tout de même, quelle befja, et quelle befja guère spirituelle, en outre ! , . . Mais laissons les peintres. Le théâtre suffit à nous surmener. Un dilettante un peu sensible ne sait plus où donner delà tête ni du cœur parmi tant de belles œuvres. La vie parisienne est un grand labeur pour les natures un peu délicates 1
Voyez plutôt : à peine, tout d'abord, avions-nous fini de goûter l'exquise poésie du Danseur inconnu, qu'il nous a fallu méditer sur VAnge gardien... Et à propos du Danseur inconnu, avez-vous remarqué, ma cousine, que les meilleurs poètes ne sont pas les poètes professionnels ? Ceux-ci n'alignent guère que des mots, et des mots du genre élégiaque ou noble. Au lieu que d'autres écrivains, tout simples, introduisent dans notre vie quotidienne une fantaisie délicieuse qui est proprement la poésie. MM. les versificateurs font des odes et des sonnets très impressionnants. Mais ce sont les Tristan Bernard et les Courteline que je tiens pour vrais nourrissons des Muses
Dans VAnge gardien, autre genre de trouble : voici les mystères de l'amour, et ces femmes singulières, passionnées, que l'on voudrait avoir rencontrées un
jour et séduites... Nouvelle observation, chère cousine : ces dramaturges sont sans pitié. Ils savent pourtant bien, en efîet, que nous avons nos amours particulières à poursuivre ; cela nous ne occupe déjà que trop ! Nous y songeons tout le jour... Mais comme si ce n'était pas assez, ces messieurs nous infligent encore l'obligation de réfléchir touchant les amours qu'ils imaginent. Et nous « marchons », comme on dit, pour leurs rêveries inventées à plaisir, et nous nous excitons, et nous prenons parti !... Comme vous devez vous moquer de nous, là-bas, dans votre beau jardin ! Nous mourrons à la peine.
Reprenons l'exposé de nos travaux. Après Y Ange gardien, ce fut Chantecler. Passons. Vous savez quelles furent nos angoisses, notre attente fiévreuse, la lutte pour les places, puis les batailles pour et contre ce grand poète. Moi, j'étais « pour »... Vous devinez quelle semaine m'attendait ! Je ne sortais plus qu'armé.
Après Chantecler, voici la Vierge folle. Délire, extase. Racine, sommets de l'art !... On parlait d'apothéose du théâtre français, on planait, on flottait, on ne savait plus où prendre pied.
Nous nous remettions lentement de ce vertige, quand Tristan Bernard, qui veillait, nous jette sur la scène un nouveau chef-d'œuvre, un vrai, un pur^chefd'œuvre, son Peintre exigeant. Molière succédait à Racine. Quel hiver ! L'admiration tarit à la longue.