BILLET A CLIT ANDRE
et connaisseurs un peu raffinés, je vous prie de le croire, leurs amantes formées par les Grâces, élevées par les Muses, habillées par les Fées, et avec cela héroïquement puériles, génialement naïves, et opiniâtrement primesautières... Comme tout cela est joli, attirant, caressant, Maple, Venise, Florence, rose de Perse et œillet du roi ! Tu joues de ta flûte comme personne, ô Clitandre, et depuis qu'elles t'ont vu, combien sont-elles à n'oser le dire une bonne fois à leurs pauvres mères, ce qui cause leur tourment pendant 300 pages et au delà !
Je te contemple comme un homme de luxe, heureux écrivain né de Benserade et de Vivian Bell. Je t'envie, je voudrais égaler ta réserve si distinguée, et pouvoir me résoudre à tes silences pleins de discrets sous-entendus. Tu sais mieux qu'homme de France et d'Angleterre, saluer avec une muette froideur, remercier par un murmure, ne juger personne — fi donc I un jugement, quelle goujaterie ! — éviter les impatiences littéraires — peuh ! cela est si rustique I... Mais surtout je m'étonne, ô porte-guitare, d'observer ton invincible répugnance, dès que devant toi quelque croquant se met à parler politique....
Parler politique. Dieux bons 1 voilà ce qui révolte, voilà ce qui scandalise et dégoûte ! Parler politique I Ainsi que M. Homais, sans doute, et que le mastroquet du coin ?... Les seuls termes de député, Parlement, unifié, progressiste ou G. G. T., donnent à
Clitaiidre le haut-le-cœur. Autant prononcer devant lui de gros mots, il n'en serait pas moins froissé. Un artiste, un dilettante, un amoureux tel que lui ! Prétendre lui faire quitter un instant sa rose de Perse et son œillet du roi !.... Il se défendra fort bien du reste, et se réfugiera derrière ce sophisme courtoisement modeste : « Hélas ! ma faible voix ne servirait de rien,... »
Mais si, Clitandre, elle servirait ! Il n'y a pas en ce monde un seul effort perdu, non, pas un seul, fût-ce le plus chétif. Fais donner tes pipeaux, mon petitmaître : ils sonneront et résonneront très bien derrière les grandes orgues de Maurice Barrés, le délicieux violon d'Anatole France, ou même le redoutable trombone d'Octave Mirbeau.
Tu es patriote, n'est-ce pas ? Oui, bien entendu, puisque tu aimes le goût, l'atticisme, la grâce, la générosité, la délicatesse. C'est en France, en France seulement qu'on trouve tout cela, tu le sais bien. Donc tu aimes profondément ton pays, où fleurissent avec tant d'éclat les arts et l'esprit, et tu veux qu'il se porte très bien. En ce cas, mets la main à la pâte, mon garçon, et pousse à la roue du côté que tu crois le bon. Et pour commencer, méfie-toi — entre nous — des sans-patrie.... D'ailleurs, méfie- toi de tout, et tâche d'être un sage. Si même tu crois qu'il faille commettre des folies pour cela, courage, ô poète, courage !