‹ Opinions choisiesChapitre 35 sur 48 · UNE LETTRE DE JULES RENARD · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE JULES RENARD

J'emportai précieusement Crime de village, et l'envoyai chez son auteur, afin qu'il voulut bien y mettre une dédicace. Ce mince ouvrage remontait à l'époque où Jules Renard était un poète de salon ; et il ne parlait jamais sans quelque secrète vanité de cette période de sa vie, durant laquelle il s'accoudait aux cheminées et disait des vers, comme font les duchesses aujourd'hui. Certes, il riait en contant cela, mais tout de même son œil perçant et rond nous observait pour voir si l!on aurait l'effronterie de rire autant que lui.

Jules Renard se trouvait dans sa Nièvre, à Chaumot, quand je fis porter le livre à son logis. Je dus attendre quelques jours, puis reçus un matin mon exemplaire de Crime de village, qui portait, griffonnée sur le faux-titre et le feuillet de garde, la lettre suivante. Ce fut au fin fond de Paris, au creux d'une rue sans grâce, que je lus ces lignes pour la première fois. Je viens de les relire, aux champs, par un grand soleil. Il ne me semble pas qu'elles aient vieilli. Rien de ce qu'écrivit Jules Renard ne vieillira sans doute, fût-ce un billet de rien du tout. Voyez plutôt :

24 Mai 1902.

Mon cher ami Marcel Boulanger,

J'arrive de Chaumot. Les Philippe vont bien, mais Mme Philippe m'a paru un peu plus vaniteuse. Elle

dit : « Moi, moi », elle aussi, comme un homme de lettres, et après s'être régalée de la cuisine de Marinette, elle a dit : « Ce n'est pas difficile de faire de la bonne cuisine, quand on a ce qu'il faut. »

Il a plu tout le temps. On n'a pas vu le soleil, mais' les boutons d'or semblaient du soleil semé sur l'herbe. Les éperviers cherchaient des œufs de perdrix. De ma fenêtre, j'en voyais un s'arrêter au-dessus d'un champ et palpiter en l'air, comme une paupière qui a pris un moucheron. Un soir, j'ai reconnu l'ennui : je ne m'étais pas ennuyé depuis mon volontariat. A côté de cette espèce d'ennui, la mort ne peut être qu'une joie, Ni la cave, ni la prison ne donneraient une idée de cet ennui.

Ça n'a pas duré. Philippe est venu me prévenir que notre vache était malade. Il voulait dire qu'elle allait faire un veau. Quand je suis arrivé, elle lapinait rageusement du pied sa litière. Vous nous voyez dans l'écurie : une lanterne sur un fond de tonneau, moi, assis dans une brouette, Philippe couché dans la paille, et surveillant, comme la mouche de Daisy (car ça gêne la bête, qu'on se montre) les coliques de la vache. Chaque fois qu'elle faisait une ordure, elle croyait que c'était son veau et voulait le manger.

Je vous tiens quitte du reste, mais il faudra qu'un jour je vous fasse voir ça. La première fois qu'une vache fait un veau, il peut arriver qu'elle en ait peur, et que toute une journée elle breiiille d'effroi.

Le lendemain, séance du conseil municipal. J'ai fait un petit discours. J'ai parlé de justice et de bonté. Tant qu'on parle, on ne voit pas les figures de ceux qui écoutent. Les mots font comme un rideau de feuillage, mais mon petit discours fini, le feuillage écarté.

:ne lettre de jules renard

j'ai vu que les visages étaient frappés de stupeur.

Dehors, j'ai causé avec le cantonnier. C'est un pauvre garçon qui doit d'être cantonnier à mon père. Tout de smte il a parlé élections, et comme c'est Jaluzot qui est sorti, le petit cantonnier m'a dit pour me consoler : « AUez, le monde est plus bête qu'on ne croit I » Rentré à Paris, je trouve sur ma table des livres, Claudine en ménage, le Surmâle. Voilà des titres ! C'est de la littérature pour distraire le ventre. Pendant qu'on ht, les pieds ne cessent de remuer. Claudine déborde de talent. Si les hypocrites ne se fâchent pas, le Mercure va faire fortune. L'honnête homme n'a qu'à se taire. Ces livres-là l'intimident. Il se sent un peu niais. D'ailleurs, à la fin de ces histoires, toutes les f ripomlles, tous les cochons, vont passer quelques mois à la campagne. C'est la mode ; Ô nature, beaux arbres, etc., etc. Et si ça se vend, l'auteur les rejoint.

Je suis déjà vieux, je n'ai pas fait de bêtises remarquables. Le cœur ballotte, quand la poche des remords est vide. Vous êtes jeune, faites-en quelques-unes,vous me direz ensuite si c'est drôle.

Votre

Jules RENARD.

Ceux qui prétendent que le télégraphe et le téléphone ont entièrement tué l'art épistolaire, n'avaient pas l'affectueux plaisir ni le grand honneur littéraire de compter parmi les amis de Jules Renard.

Je conserve beaucoup de lettres du « cousin Renard ». analogues à celle-là. D'autres en possèdent aussi.Nous devrions les réunir. Cela ferait un joli livre.

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