‹ Opinions de littérature et d'artChapitre 16 sur 17 · En allemand dans le texte · texte numérisé non relu

En allemand dans le texte

Platon à Lucien, et de Lucien à Giordano Bruno, et de Bruno jusqu'à ce vieux et grand païen en qui Carlyle prenait de telles délices, le dialogue ne peut jamais, pour le penseur, perdre son attrait comme mode d'expression. Au moyen du dialogue, le critique peut tout à la fois se révéler et se cacher, donner la forme à chaque fantaisie, et la réalité à chaque caprice. Au moyen du dialogue, le critique peut exposer le sujet à chacun de ses points de vue, et nous le montrer sous tous ses aspects, comme fait le sculpteur pour les choses visibles, obtenant de cette façon toute la richesse et toute la vérité d'effet apportées par ces considérations secondaires que suggère tout à coup l'idée principale en sa progression et qui, réellement, illuminent l'idée d'une lumière plus complète, ou par ces heureuses réflexions subséquentes qui donnent une perfection plus complète au thème central, et cependant lui ajoutent quelque 3hose du charme exquis du hasard.

ERNEST

Au moj^en du dialogue aussi, le critique peut inventer un antagoniste imaginaire, et le convertir quand I lui plaît par quelque argument absurdement ophistique.

GILBERT

Ah ! il est si facile de convertir les autres ! il est si

difficile de se convertir soi-même! Pour arriver à ce qu'on croit réellement, il faut parler à travers des lèvres différentes des siennes. Pour connaître la vérité, il faut imaginer des milliers de mensonges. Car qu'est-ce que la Vérité ? En matière de religion, c'est simplement l'opinion qui a survécu. En matière de science, c'est la dernière expérience. En matière d'art, c'est notre dernière impression. Et vous voj^ez maintenant, Ernest, que le critique peut avoir à sa disposition autant de formes objectives d'expression qu'en a l'artiste. Ruskin met sa critique en prose poétique, et il est admirable dans ses changements et ses contradictions; et Browning met la sienne en vers blancs, et force le peintre et le poète à nous céder leur secret; et M. Renan emploie le dialogue, et M. Pater le conte, et Rossetti traduisait dans la musique du sonnet la couleur de Giogione et le dessin d'Ingres, et son propre dessin et sa propre couleur aussi, sentant, avec l'instinct de quelqu'un qui possédait de nombreuses formes d'expression, que l'art suprême est la littérature, et que le plus subtil et le plus complet moyen de l'art, c'est la parole.

ERNEST

Eh bien, maintenant que vous avez établi que le' critique a toutes les formes objectives à sa disposition,

je désirerais vous entendre exposer quelles sont les qualités qui doivent caractériser le vrai critique.

GILBERT

Lesquelles désigneriez-vous ?

ERNEST

Eh bien ! je dirais qu'un critique doit, par dessus tout, être juste.

GILBERT

Oh ! non. Un critique ne peut pas être juste dans le sens ordinaire du mot. C'est seulement sur des choses qui ne nous intéressent pas qu'on peut donner une opinion réellement impartiale, et c'est sans doute pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument dénuée de valeur. L'homme qui voit tout ensemble les deux côtés d'une question ne voit absoment rien du tout. L'Art est une passion, et, en matière d'art, la Pensée est inévitablement colorée par l'émotion, et ainsi elle est fluide plutôt que fixe, et, dépendant de dispositions subtiles et de moments exquis, ne peut pas être rétrécie jusqu'à l'inflexibilité d'une formule scientifique ou d'un dogme de théologie. C'est à l'âme que l'Art s'adresse, et l'âme peut être la prisonnière de l'esprit aussi bien que du corps. On doit, naturellement, n'avoir pas de préjugés ; mais, comme un grand Français le remarquait il y a

un siècle, c'est affaire à chacun, en telles matières, d'avoir ses préférences, et quand on a des préférences, on cesse d'être juste. Seul, un commissaire-priseur peut admirer également et impartialement toutes les écoles d'art. Non : la justice n'est pas une des qualités du vrai critique. Elle n'est même pas une condition de la critique. Chaque forme d'Art avec laquelle nous entrons en contact nous domine pour le moment à l'exclusion de tout autre. Il faut nous livrer entièrement à l'œuvre en question, quelle qu'elle puisse être, si nous désirons pénétrer son secret. Il nous faut, pour un temps, ne penser à rien d'autre, ne pouvoir penser à rien d'autre en effet.

ERNEST

Le vrai critique, en tout cas, sera raisonnable, n'est-ce pas ?

GILBERT

Raisonnable ? Il y a deux manières de haïr l'Art, Ernest. L'une est de le haïr. L'autre, de l'aimer d'une façon raisonnable. Car l'Art, comme Platon l'a vu, et non sans regret, l'Art crée dans l'auditeur et le spectateur une forme de folie divine. Il ne sort pas de> l'inspiration, mais il fait des inspirés. La raison n'est pas la faculté à laquelle il s'adresse. Si on aime l'Art, il faut l'aimer au-delà de tout autre chose au

monde, et contre un tel amour, la raison s'indignerait, si on la consultait. Il n'y a rien de sain dans le culte de la beauté. Il est trop magnifique pour être sain. Ceux chez lesquels il forme la note dominante de la vie sembleront toujours aux yeux du monde de purs visionnaires.

ERNEST

Eh bien ! au moins, le critique sera convaincu.

GILBERT

Un peu de conviction est dangereux, et beaucoup de conviction est absolument funeste. Le vrai critique, assurément, sera toujours convaincu dans sa dévotion au principe de la beauté ; mais il recherchera la beauté dans chacun des siècles et dans chacune des écoles, et ne souffrira jamais d'être restreint à quelque habitude de pensée établie, ou à quelque façon de voir stéréotypée. Il se réalisera en maintes formes, et par mille manières différentes, et il sera toujours curieux de sensations neuves et de points de vue nouveaux. Par un changement continuel, et, seulement par ce changement continuel, il trouvera son unité véritable. Il ne consentira point à être l'esclave de ses propres opinions. Car qu'est-ce que l'intelligence, sinon le mouvement dans la sphère intellectuelle ? L'essence de la pensée, comme l'es-

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sence de la vie, est de se développer. Il ne faut pas vous laisser effrayer par les mots, Ernest. Ce que la foule appelle manque de conviction est simplement une méthode par laquelle nous pouvons multiplier nos personnalités.

ERNEST

Je crains de n'avoir pas été heureux dans mes suppositions.

GILBERT

Des trois qualités que vous avez désignées, deux, la conviction et la justice, sont, sinon tout à fait morales, au moins sur la frontière de la morale ; et la première condition de la critique, c'est que le critique soit capable de reconnaître que la sphère de l'Art et la sphère de l'Ethique sont absolument distinctes et séparées. Lorsqu'elles se confondent, le Chaos recommence. Elles se confondent trop souvent en Angleterre aujourd'hui, et quoique nos modernes Puritains ne puissent détruire une chose belle, cependant, au moyen de leur extraordinaire convoitise, ils peuvent presque souiller la beauté pour un instant C'est principalement par le journalisme que de tels individus trouvent leur expression, je regrette de le prononcer. Je le regrette, parce qu'il y a beaucoup à dire en faveur du journalisme contemporain. En nous donnant les opinions des gens non éduqués, il nous tient en

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contact avec l'ignorance de la masse. En enregistrant soigneusement les événements courants de la vie contemporaine, il nous montre de quelle très petite importance sont réellement de tels événements. En discutant invariablement sur l'inutile, il nous fait comprendre quelles choses sont nécessaires pour la culture, et lesquelles ne le sont pas. Mais le journalisme ne devrait pas permettre au malheureux Tartuffe d'écrire des articles sur l'art moderne . Quand le journalisme le permet, il se disqualifie. Et cependant les articles de Tartuffe, et les notes de Chadband font au moins ce bien : ils servent à nous montrer combien borné est le champ où 'éthique et les coBsidérations éthiques peuvent prétendre exercer une influence. La science est hors de l'atteinte de la morale, car ses yeux sont fixés sur les vérités étemelles. L'Art est hors de l'atteinte de la morale, car ses yeux sont fixés sur es choses belles et immortelles et toujours changeantes. A la morale appartiennent les sphères inférieures et moins intellectuelles. Néanmoins, laissons Dasser ces Puritains criards ; ils ont leur côté comi- :iue. Qui peut s'empêcher de rire lorsqu'un jouraaliste quelconque propose sérieusement de restreinire les sujets à la disposition de l'artiste ? Quelque restriction pourrait bien être, — et sera bientôt.

j'espère, — posée à nos journaux et à nos journalistes. Car ils nous donnent les faits plats, misérables, répugnants de la vie. Ils enregistrent, avec une basse avidité, les crimes de second ordre et nous donnent, avec la conscience des illettrés, d'exacts et vulgaires détails sur les actions de gens absolument dénués de tout intérêt quelconque. Mais l'artiste, qui accepte les événements de la vie, et cependant les transforme et leur donne la beauté, qui fait d'eux les véhicules de la pitié ou de la terreur, et montre leurs éléments de couleur et ce qu'ils ont de merveilleux, et aussi leur véritable importance éthique, et qui construit avec eux un monde plus réel que la réalité elle-même, et d'une signification plus haute et plus noble, qui donc lui posera des limites ? Ce lu seront pas les apôtres de ce nouveau Journalisme qui n'est que la vieille banalité « écrite en majuscules » Ce ne seront pas les apôtres de ce nouveau Purita nisme, qui n'est que le gémissement de l'hypocrite et est tout à la fois mal écrit et mal exprimé, hi seule supposition en est ridicule. Laissons ces misé râbles, et poursuivons la discussion sur les qualité! artistiques nécessaires au critique véritable.

ERNEST

Et quelles sont-elles ? Dites-le moi vous-même.

GILBERT

Le tempérament est la première nécessité pour le critique, — un tempérament exquisement sensible à la beauté, et aux impressions diverses que la beauté nous donne. Dans quelles conditions, et par quels moyens ce tempérament est produit dans une race ou dans un individu, nous n'en discuterons point à présent. Il suffit de remarquer qu'il existe, et qu'il y a en nous un sens de la beauté, distinct des autres sens et supérieur à eux, distinct de la raison et d'une portée plus noble, distinct de l'âme et d'une valeur égale, — un sens qui conduit les uns à créer et les autres, les esprits les plus accomplis, pensé-je, à contempler seulement. Mais, pour être purifié et rendu parfait, ce sens demande un entourage exquis. Sans lui, il dépérit ou il s'émousse. -Vous vous rappelez ce passage charmant dans lequel Platon décrit l'éducation que doit recevoir un jeune Grec, et avec quelle insistance il appuie sur l'importance des entourages, nous expliquant comment l'enfant doit être élevé au milieu de beaux objets et de beaux sons, afin que la beauté des choses matérielles puisse préparer son âme à recevoir la beauté spirituelle. Insensiblement, et sans en connaîrje la raison, l'enfant développe ce véritable amour de la beauté, qui, comme

Platon ne se lasse jamais de nous le rappeler, est le vrai but de l'éducation. Par degrés insensibles se formera en lui un tempérament tel qu'il sera conduit, naturellement et simplement, à choisir le bien de préférence au mal, et, rejetant ce qui est bas et inharmonieux, à se conformer, par un goût instinctif et délicat, à tout ce qui possède la grâce et le charme et la beauté. Finalement, dans son développement régulier, ce goût doit devenir critique et conscient, mais d'abord il doit exister purement comme un instinct cultivé, et « celui qui a reçu cette vraie culture de l'homme intérieur percevra, avec une vue claire et assurée, les manquements et les défauts dans l'art ou dans la nature, et, tandis qu'avec un goût qui ne peut errer, il loue ce qui est bon et y trouve son plaisir, et le reçoit dans son âme, et ainsi devient bon et noble, en même t^mps il blâmera justement et haïra le mal, même dès les jours de sa jeunesse, même avant qu'il soit capable de connaître pourquoi » ; et ainsi, lorsque, plus tard, l'esprit critique conscient se développe en lui, il « le reconnaîtra et le saluera comme un ami avec qui son éducation l'a rendu dès longtemps familier ». J'ai à peine besoin de vous dire, Ernest, combien en Angleterre nous sommes tombés loin de cet idéal, et je peux imaginer le sourire qui illuminerait la face luisante des Phi-

istins si on se hasardait à leur insinuer que le vériable but de l'éducation est l'amour de la beauté, et ][ue les méthodes par lesquelles l'éducation doit jrocéder sont le développement du tempérament irtistique, la culture du goût, et la formation de 'esprit critique.

Cependant, même pour nous, il reste quelque )eauté de décor, et la stupidité des maîtres et des )rofesseurs importe peu lorsqu'on peut flâner dans es cloîtres gris de Magdalen, et écouter quelque voix )areille à la flûte chanter dans la chapelle de Wa}^!leete, ou s'étendre dans la prairie verte, parmi les étranges fritillaires tachetées comme des serpents, 't voir le brûlant soleil de midi enflammant d'un )r plus beau les girouettes dorées de la tour, ou bien Trer sur les degrés de Christ Church, sous l'ombre iu plafond voûté, ou franchir le portail sculpté lu bâtiment de Laud au collège de Saint-John. Et ce n'est pas seulement à Oxford ou à Cambridge ^ue le sens du beau peut-être formé, et développé, it perfectionné. Par toute l'Angleterre, il y a une îlenaissance des Arts décoratifs. Le jour de la laideur ^st passé. Même dans les maisons riches, il y a du coût, et celles qui ne sont pas riches sont devenues gracieuses et aimables, et plaisantes à habiter. Cahban, e misérable et bruyant Caliban, pense que lorsqu'il

a cessé de grimacer contre une chose, la chose a cessé d'exister. Mais s'il ne se moqne plus, c'est qu'il a rencontré une moquerie plus vive et plus acérée que la sienne, et qu'il a été pour un moment amèrement instruit à ce silence qui devrait sceller pour jamais ses lèvres difformes et crispées. Ce qu'on a accompli jusqu'ici, c'est surtout le dégagement de la route. Il est toujours plus difficile de détruire que de créer, et lorsque ce qu'on doit détruire est la vulgarité et la stupidité, la tâche de destruction ne demande pas seulement du courage, mais aussi du mépris. Cependant elle me semble, dans une certaine mesure, être achevée. Nous nous sommes débarrassés de ce qui était mauvais. Nous avons maintenant à faire ce qui est beau. Et quoique la mission du mouvement esthétique soit d'amener les esprits à contempler, et non de les conduire à créer, cependant, comme l'instinct créateur est fort chez le Celte, et que c'est le Celte qui dirige l'Art, il n'y a aucune raison pour que, dans l'avenir, cette singulière Renaissance ne devienne pas presque aussi puissante, à sa manière, que le fut cette naissance nouvelle de l'Art qui s'éveilla, il y a plusieurs siècles, dans les cités de l'Italie.

Certainement, pour la culture du tempérament artistique, il faut nous tourner vers les arts décoratifs : vers les arts qui nous plaisent, non vers les

irts qui nous parlent. Les tableaux modernes sont, lans doute, délicieux à regarder. Au moins, quelques-uns le sont. Mais il est tout à fait impossible de dvre avec eux ; ils sont trop achevés, trop affirnatifs, trop intellectuels. Leur signification est trop évidente, et leur méthode trop clairement détermilée. On épuise en un temps très court ce qu'ils ont à lire, et alors ils deviennent aussi ennuyeux que notre )arenté. Je suis très épris de l'œuvre de beaucoup de )eintres impressionnistes de Londres et de Paris. La ubtilité et la distinction n'ont pas encore abanlonné leur école. Quelques-unes de leurs compositions t de leurs harmonies suffisent à nous rappeler la )eauté incomparable de l'immortelle Symphonie en 3lanc Majeur, de Gautier, ce chef-d'œuvre impecca- )le de couleur et de musique qui peut avoir inspiré le ype aussi bien que les titres de beaucoup de leurs aeilleurs tableaux. Sauf une fraction d'entre eux qui ccueille l'incapable avec un empressement sympathi- [ue, et qui confond le bizarre avec le beau, et la vularité avec la vérité, ils sont extrêmement accomplis. Is savent faire des eaux-fortes qui ont le brillant des pigrammes, des pastels aussi séduisants que des ►aradoxes, et quant à leurs portraits, quoi que le vul- ;aire puisse dire contre eux, nul ne peut nier que ces >ortraits ne possèdent le charme unique et merveil-

leux qui appartient aux œuvres de pure fiction. Mais les Impressionnistes même, quelque zélés et laborieux qu'ils soient, ne suffiront pas. Je les aime. Leur thème blanc, avec ses variations en lilas, a été une ère nouvelle dans la couleur. Quoi que le moment ne fasse pas l'homme, le moment certainement fait l'Impressionniste et pour le moment en art, et pour « le monument du moment », comme s'exprimait Rossetti, que ne peut-on dire ? Ils sont suggestifs aussi. S'ils n'ont pas ouvert les yeux de l'aveugle, ils ont au moins donné un grand encouragement au myope, et tandis que leurs maîtres peuvent avoir toute l'inexpérience de la vieillesse, les plus jeunes sont beaucoup trop sages pour avoir jamais le sens commun. Cependant, ils s'obstinent à traiter la peinture comme si elle était un mode d'autobiographie à l'usage des illettrés, et ils nous entretiennent sans cesse, sur leurs toiles grossières et rugueuses, de leurs inutiles personnes et de leurs opinions inutiles, et gâtent, par une exagération triviale, ce beau mépris de la nature qui est la chose la meilleure chez eux et la seule modeste. On se lasse, à la fin, de l'œuvre d'individus dont l'individualité est toujours bruyante, et généralement dénuée d'intérêt. Il y a beaucoup plus à dire en faveur de cette école plus nouvelle de Paris, les Archaïques, comme ils s'appellent eux-mêmes, qui,

se refusant à laisser l'artiste entièrement à la merci de la température, ne trouvent point l'idéal de l'art dans le simple effet atmosphérique, mais recherchent plutôt la beauté Imaginative du dessin et le charme de la belle couleur, et, rejetant l'ennuyeux réalisme de ceux qui peignent seulement ce qu'ils voient, essaient de voir quelque chose qui soit digne d'être vu, et de le voir non pas uniquement par la vision réelle et physique, mais par cette vision plus noble de l'âme, qui est plus large en portée intellectuelle autant qu'elle est plus resplendissante en intention artistique. Ceux-là, au moins, travaillent dans ces conditions décoratives que tout art demande pour atteindre sa perfection, et ils ont un instinct esthétique suffisant pour déplorer cette misérable et absurde limitation à la modernité exclusive du décor qui a causé la perte de tant d'Impressionnistes. Encore une fois, l'Art franchement décoratif est l'art avec lequel on doit vivre. C'est, de tous nos Arts visibles, le seul qui crée en nous tout à la fois la disposition d'esprit et le tempérament. La couleur toute seule, n'étant pas gâtée par une signification, et point unie à une forme déterminée, peut parler à l'âme en mille façon diverses. L'harmonie qui réside dans les proportions délicates des lignes et des masses se reflète dans l'esprit. Les répétitions du même motif nous donnent le

repos. Les merveilles du dessin excitent l'imagination. Dans le seul agrément des matériaux employés, il y a de secrets éléments de culture. Et ceci n'est pas tout. Par son abjuration réfléchie de la Nature comme idéal de beauté, aussi bien que de la méthode imitative du peintre ordinaire, l'Art décoratif ne prépare pas seulement l'âme à recevoir la véritable œuvre d'imagination, mais il développe en elle ce sentiment de la forme qui est la base du travail créateur non moins que du travail critique. Car le véritable artiste est celui qui procède, non pas du sentiment à la forme, mais de la forme à la pensée et à la passion. Il ne commence pas à concevoir une idée, puis à se dire à lui-même : « Je mettrai mon idée dans une mesure complexe de quatorze vers » ; mais, percevaat la beauté de la forme du sonnet, il conçoit certains genres d'harmonie et certaines dispositions de rimes, et la seule forme suggère ce qui doit la remplir et la rendre intellectuellement et sensitivement complète. De temps en temps, le monde s'indigne contre quelque charmant poète artiste, parce que, pour me servir de la phrase banale et niaise, « il n'a rien à dire ». Mais, s'il avait quelque chose à dire, il le dirait probablement, et le résultat serait ennuyeux. C'est précisément parce qu'il n'apporte aucune révélation nouvelle qu'il peut faire une belle

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œuvre. Il reçoit son inspiration de la forme, et purement de la forme, comme doit faire un artiste. Une passion réelle le perdrait. Tout ce qui arrive effectivement est gâté pour l'Art. Toute mauvaise poésie provient du sentiment spontané. Etre naturel, c'est être évident, et être évident, c'est être anti-artistique.

ERNEST

Je me demande si vous croyez réellement ce que vous dites.

GILBERT

Pourquoi vous le demandez-vous ? Ce n'est pas seulement en art que le corps est toute l'âme. Dans chaque sphère de la vie, la Forme est le commencement des choses. Les mouvements rythmiques et harmonieux de la danse portent dans l'esprit le rythme et l'harmonie, nous explique Platon. Les formes eont les aliments de la foi, s'écria Newman dans un de ces grands moments de sincérité qui nous le font admirer et connaître. Il avait raison, quoiqu'il puisse n'avoir pas su combien terriblement il avait raison. Les Symboles religieux sont crus, non parce qu'ils sont raisonnables, mais parce qu'ils sont répétés. Oui : la Forme est tout. Elle est le secret de la vie. Trouvez l'expression d'une tristesse, et cette tristesse vous

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deviendra chère. Trouvez l'expression d'une joie, et vous augmenterez son transport. Souhaitez- vous aimer ? Employez la Litanie de l'Amour, et les paroles créeront la fièvre dont le monde imagine qu'elles sortent. Un chagrin ronge-t-il votre cœur ? Baignez-vous dans le langage du chagrin, apprenez du Prince Hamlet et de la Reine Constance ce que dit la douleur, et vous reconnaîtrez que l'expression toute seule est une manière de consolation, et que la Forme, qui est la naissance de la passion, est aussi la mort de la souffrance. Et ainsi, pour revenir à la sphère de l'Art, c'est la Forme qui crée non seulement le tempérament critique, mais aussi l'instinct esthétique, cet instinct infaillible qui nous révèle toutes choses sous leurs conditions de beauté. Partez du culte de la forme, et il n'y a point de secret dans l'art qui ne vous sera révélé, et souvenez-vous que dans la critique, comme dans la création, le tempérament est tout, et que c'est, non par l'époque de leur apparition, mais par les tempéraments auxquels elles s'adressent, que les écoles d'art doivent être historiquement groupées.

ERNEST

Votre théorie de l'éducation est délicieuse. Mais quelle influence votre critique, élevé dans ces entourages exquis, possédera-t-il ? Pensez-vous réellement

qu'un artiste quelconque soit jamais impressionné par la critique ?

GILBERT

L'influence du critique sera dans le seul fait de son existence, Il représentera le type parfait. En lui la culture du siècle se verra réalisée. Il ne vous faut pas lui demander d'avoir un autre but que le perfectionnement de lui-même. Le besoin de l'intelligence, comme on Ta très bien dit, est simplement de se sentir vivre. Le critique peut, il est vrai, souhaiter d'exercer une influence ; mais, s'il en est ainsi, il s'occupera non de l'individu, mais de l'époque, ({u'il cherchera à éveiller au sentiment intérieur, à rendre conforme à ce sentiment, créant en elle de nouveaux désirs et des attirances nouvelles, et lui ])rêtaiit sa vision plus étendue et ses dispositions (l'esprit plus nobles. L'Art réel d'aujourd'hui l'intéres- >era moins que l'Art de demain, beaucoup moins que FArt d'hier, et quand à tel ou tel personnage maintenant s'épuisant sur son travail, qu'importent les laborieux ? Ils font de leur mieux, sans doute, et conséquemment nous en recevons le pire. C'est toujours avec les meilleures intentions qu'est faite l'œuvre la plus mauvaise. Et d'ailleurs, mon cher Ernest, lorsqu'un homme atteint l'âge de quarante ans, ou

lorsqu'il entre à la Royal Academy, ou est élu membre de l'Athenœum Club, ou est reconnu comme un romancier populaire dont les livres sont très demandés dans les gares des chemins de fer suburbains, on peut avoir l'amusement de le ridiculiser, mais on ne peut pas avoir le plaisir de le réformer. Et cela est, j'ose le dire, très heureux pour lui; car je ne doute pas que réformer ne soit un procédé beaucoup plus douloureux que châtier, que ce ne soit en réalité le châtiment dans sa forme la plus exagérée et la plus morale, — fait qui explique le complet insuccès de notre société dans ses efforts pour corriger cet intéressant phénomène qu'on appelle le criminel endurci.

ERNEST

Mais n'est-il pas possible que le poète soit le meilleur juge de la poésie, et le peintre le meilleur juge de la peinture ? Chaque art doit en appeler premièrement à l'artiste qui travaille en cet art. Son jugement, certes, sera celui qui aura le plus de valeur ?

GILBERT

Tout art en appelle simplement au tempérament artistique. L'Art ne s'adresse pas au spécialiste. Sa tendance est d'être universel, et d'être toujours un à travers toutes ses manifestations. En réalité, bien loin qu'il soit vrai que l'artiste est le meilleur juge

(le l'art, un artiste vraiment grand ne peut jamais en aucune façon juger l'œuvre d'un autre, et peut à peine, en fait, juger de la sienne. Cette concentration même de vision qui fait d'un homme un artiste, limite, par son intensité exclusive, sa faculté de juste appréciation. L'énergie de la création le pousse aveuglément vers son propre objectif. Les roues de son char soulèvent la poussière comme un nuage autour de lui. Les dieux sont cachés les uns aux autres. Ils peuvent reconnaître leurs adorateurs. C'est tout.

ERNEST

Vous dites qu'un grand artiste ne peut reconnaître la beauté d'une œuvre différente de la sienne ?

GILBERT

Il lui est impossible de le faire. Wordsworth voyait dans Endymion seulement un joli tableau de paganisme, et Shelley, avec son aversion pour la réalité, était sourd aux paroles de Wordsworth, s'en trouvant repoussé par leur forme, et Byron, cette grande nature passionnée et incomplète, ne pouvait apprécier ni le poète du nuage ni le poète des lacs, et les merveilles de Keats lui étaient cachées. Sophocle haïssait le réalisme d'Euripide. Cette tombée de larmes chaudes n'avait point d'harmonie ipour lui. Milton,

avec son sentiment du grand style, ne pouvait com-

so

prendre le procédé de Shakespeare, pas plus que sir Joshua le procédé de Gainsborough, Les artistes médiocres s'admirent toujours les uns les autres. Ils appellent cela avoir l'esprit large et libre de préjugés. ]\Iais un artiste vraiment grand ne peut concevoir qu'on montre la vie, ou qu'on figure la beauté, sous d'autres conditions que celles qu'il a choisies. La création emploie toute sa faculté critique dans sa propre sphère. Elle ne peut s'en servir dans la sphère des autres. C'est précisément parce qu'un homme ne peut faire une chose qu'il en est le bon juge.

ERNEST

Voulez-vous réellement dire cela ?

GILBERT

Oui, car la création limite la vision, tandis que la contemplation l'élargit.

ERNEST

^lais au point de vue technique ? Assurément, chaque art a sa technique particulière ?

GILBERT

Certainement : chaque art a sa grammaire et ses matériaux. Il n'est point de mystère en eux, et l'incapable peut toujours être correct. Mais, tandis que les lois sur lesquelles repose l'Art peuvent être fixées

et certaines, pour rencontrer leur réalisation véritable, il faut que l'imagination les tourne vers une telle beauté qu'elles sembleront chacune une exception. La technique, c'est réellement la personnalité. C'est pourquoi l'artiste ne peut l'enseigner, pourquoi l'élève ne peut l'apprendre, et pourquoi le critique esthète peut la comprendre. Pour le grand poète, il n'y a qu'une méthode d'harmonie, — la sienne. Pour le grand peintre, il n'y a qu'une façon de peindre, — celle qu'il emploie lui-même. Le critique esthète, et le critique esthète seul, peut apprécier toutes les formes et toutes les manières. C'est à lui que l'Art fait appel.

ERNEST

Eh bien, je crois vous avoir fait toutes mes questions. Et maintenant, il me faut admettre...

GILBERT

Ah ! ne dites point que vous êtes d'accord avec Imoi. Quand on est d'accord avec moi, je sens toujours |que je dois avoir tort.

ERNEST

Alors, je ne vous informerai certainement pas si je Isuis ou non d'accord avec vous. Mais je ferai une [autre question. Vous m'avez expliqué que la critique îst un art créateur. Quel est son avenir ?

GILBERT

C'est à la critique que l'avenir appartient. Les sujets à la disposition de celui qui crée deviennent chaque jour plus limités en étendue et en variété. La Providence et M. Walter Besant ont épuisé le déjà vu. Si l'art créateur doit durer encore, il le peut seulement à la condition de devenir beaucoup plus critique qu'il ne l'est à présent. Les vieilles routes et les grands chemins poudreux ont été traversés trop souvent. Les pieds qui les ont foulés en ont usé le charme, et ils ont perdu cet élément de nouveauté ou de surprise qui est si essentiel au roman. Celui qui voudrait nous émouvoir maintenant par la fiction doit ou nous donner un sujet entièrement neuf, ou nous révéler l'âme humaine dans ses travaux les plus cachés. Le premier programme est pour le moment rempli pour nous par M. Rudyard Kipling. Tandis qu'on tourne les pages de ses Plain Taies from the Hills, il semble qu'on soit assis sous un palmier, étudiant la vie sous d'éclatantes lueurs de vulgarité. Les couleurs brillantes des bazars éblouissent les yeux. Les Anglo-Indiens épuisés des classes inférieures sont dans un désaccord exquis avec leur entourage. Le simple manque de style chez le conteur donne un bizarre réalisme journalistique à ce qu'il nous raconte.

Au point de vue littéraire, M. Kipling est un génie qui verse ses conceptions goutte à goutte. Au point de vue de la vie, c'est un reporter qui connaît la vulgarité mieux que personne ne Fa jamais connue. Dickens en connaissait les vêtements et la comédie. M. Kipling en connaît l'essence et le sérieux. C'est notre première autorité sur le second rang ; il a vu des choses merveilleuses à travers les trous des serrures, et ses sujets sont de vraies œuvres d'art. Quant au second programme, nous avons eu Browning, et nous avons Meredith. Mais il y a encore beaucoup à faire dans la sphère de l'analyse intérieure. On dit quelquefois que le roman devient trop morbide. En tout ce qui concerne la psychologie, il ne l'a jamais été assez. Nous avons seulement touché la surface de l'âme, c'est tout. Dans une seule des cellules blanches du cerveau, sont amassées des choses plus merveilleuses et plus terribles que n'en ont même rêvées ceux qui, comme l'auteur de le Bouge et le Noir, ont cherché à poursuivre l'âme en ses demeures les plus secrètes, et à faire confesser à la vie ses péchés les plus chers. Cependant, il y a une limite même au nombre des sujets non encore essayés, et il est possible qu'un plus grand développement de l'habitude d'analyse intérieure puisse devenir funeste à cette faculté créatrice à laquelle elle cherche à fournir

des matériaux nouveaux. J'incline, pour ma part, à penser que l'art créateur est condamné. Il provient d'une inspiration trop primitive, trop naturelle. Quoi qu'il en puisse être, il est certain que les sujets à la disposition de l'art créateur diminuent toujours, tandis que les sujets de la critique augmentent sans cesse. Il y a toujours de nouvelles attitudes pour l'esprit, et de nouveaux points de vue. Le devoir d'imposer la forme au chaos ne devient pas moindre à mesure que le monde avance. En aucun temps, la Critique ne fut jamais plus nécessaire qu'aujourd'hui. C'est seulement par elle que l'Humanité peut devenir consciente du point où elle est parvenue.

Il y a quelques heures, Ernest, vous me demandiez quelle est l'utilité de la Critique. Vous auriez pu tout aussi bien me demander quelle est l'utilité de la pensée. C'est la Critique, comme le montre Arnold, qui crée l'atmosphère intellectuelle d'un siècle. C'est la Critique, comme j'espère le montrer moi-même quelque jour, qui fait de l'esprit un instrument subtil. Dans notre système d'éducation, nous nous sommes surchargés la mémoire d'une quantité de faits sans lien entre eux, et nous nous efforçons laborieusement de communiquer notre savoir laborieuseuient acquis. Nous apprenons aux jeunes intelligences à se souvenir, nous ne leur apprenons jamais à s'augmenter. Il

ne nous est jamais arrivé d'essayer de développer dans l'esprit une qualité plus délicate de conception et de jugement. Les Grecs le faisaient, et lorsque nous venons en contact avec l'intelligence critique des Grecs, nous reconnaissons forcément que, si nos sujets sont, sous tous les rapports, plus vastes et plus variés que les leurs, leur méthode est la seule par laquelle les sujets puissent être interprétés. L'Angleterre a fait une chose ; elle a inventé et établi l'Opinion publique, qui est une tentative pour organiser l'ignorance de la masse, et pour l'élever à la dignité d'une force physique. Mais la Sagesse a toujours été cachée à l'opinion. Considéré comme instrument de pensée, l'esprit anglais est grossier et mal développé. La seule chose qui puisse le clarifier est l'accroissement de l'instinct critique.

C'est la Critique encore qui, par la concentration, rend possible la culture intellectuelle. Elle prend l'amas incommode des œuvres créées, et les distille en une plus fine essence. Celui qui désire conserver quelque sentiment de la forme pourrait-il se débattre parmi la prodigieuse multitude de livres que le monde a produits, livres où la pensée bredouille et où l'ignorance braille ? Le fil qui doit nous guider à travers l'ennuyeux labyrinthe est dans les mains de la Critique. Je dirai même plus : là où il n'y a pas de

témoignage, là où l'histoire est perdue ou bien ne fut jamais écrite, la Critique peut recréer pour nous le passé avec le plus petit fragment du langage ou de l'art, tout aussi sûrement que l'homme de science avec quelque os chétif, ou avec la seule empreinte d'un pied sur un rocher, peut recréer pour nous le dragon ailé ou le lézard géant qui jadis fît trembler la terre sous ses pas, peut appeler Béhémoth hors de sa caverne, et faire traverser encore par Léviathan la mer frémissante. L'histoire préhistorique appartient au critique philologique et archéologique. C'est à lui que se révèlent les origines des choses. Les témoignages conscients d'une époque trompent presque toujours. Par la seule critique philologique, nous en savons davantage sur les siècles dont nulle relation contemporaine n'a été conservée que sur les siècles qui nous ont laissé leurs tablettes. La critique philologique peut faire pour nous ce que ne peuvent faire ni la physique ni la métaphysique. Elle peut nous donner la connaissance exacte de l'esprit dans le progrès de son développement. Elle peut faire pour nous ce que ne peut faire l'Histoire. Elle peut nous raconter ce que l'homme pensait avant de savoir écrire. Vous m'avez interrogé sur l'influence de la Critique. Je crois que j'ai répondu à cette question déjà ; mais il y a ceci encore à dire. C'est la Critique qui nous fait

DE LA CRITIQUE CONSlDliRKE COMME UN ART 237

cosmopolites. L'école de Manchester essayait de réaliser la fraternité des hommes, en montrant les avantages commerciaux de la paix. Elle cherchait à réduire le monde merveilleux en une vulgaire place de marché pour le vendeur et l'acheteur. Elle s'adressait aux instincts les plus bas, et elle a échoué. La guerre suivit la guerre, et le credo du trafiquant n'empêcha point la France et l'Allemagne de s'entrechoquer en batailles sanglantes. Il y a d'autres écoles à notre époque qui cherchent à faire appel aux seules émotions sympathiques, ou aux dogmes frivoles de quelque vague système d'éthique abstraite. Elles ont leurs Sociétés de la Paix, si chères aux sentimentaux, et leurs propositions pour l'Arbitrage* International désarmé, si populaires parmi ceux qui n'ont jamais lu l'histoire. Mais la seule émotion sympathique ne suffira pas. Elle est trop changeante, et trop étroitement liée avec les passions ; et un conseil d'arbitres qui, pour le bien général de l'espèce, doivent être privés du pouvoir de mettre leurs décisions à exécution, ne sera pas d'une grande utilité. Il est une seule chose pire que l'Injustice, et c'est la Justice sans son glaive dans la main. Lorsque ce n'est pas le Droit qui est la Force, c'est le Mal.

Non ; les émotions sympathiques ne nous rendront

cosmopolites, pas plus que l'avidité du gain ne pouvait le faire. C'est seulement en cultivant l'habitude de la critique intellectuelle que nous serons capables de nous élever au-dessus des préjugés de race. Gœthe,

— vous ne vous méprendrez point sur ce que je dis,

— était Allemand entre les Allemands. Il aimait son pays, — nul homme ne l'aima davantage. Son peuple lui était cher; et il le conduisait. Cependant, lorsque les sabots de fer du cheval de Napoléon foulaient le vignoble et le champ de blé, les lèvres de Gœthe étaient silencieuses. « Comment peut-on écrire des t chants de haine sans haïr ? disait-il à Eckermann, et comment pourrais-je, moi pour qui la culture intellectuelle et la barbarie ont seules une importance, ■ haïr une des nations les plus cultivées de la terre, et à qui je dois une si grande partie de ma propre j culture ? » Cette note, que Gœthe fit résonner le premier dans le monde moderne, deviendra, je pense, le point de départ du cosmopolitisme de l'avenir. La Critique anéantira les préjugés de race, en mettant en évidence l'unité de l'esprit humain dans la diversité de ses formes. Si nous sommes tentés de faire la guerre à une autre nation, nous nous souviendrons que nous cherchons à détruire un des éléments de notre propre culture, et peut-être le plus important. Tant que la guerre sera considérée comme mau-

DE L.V CUITIQUE CONSIDÉRÉE GOMME UiN AUT 239

vaise, elle aura toujours sa fascination. Lorsqu'elle sera regardée comme vile, elle cessera d'être populaire. Le changement sera lent, sans doute, et la foule n'en aura point conscience. On ne dira pas : {( Nous ne ferons pas la guerre à la France, parce que sa prose est parfaite », mais , parce que la prose française est parfaite, on ne haïra point la contrée. La Critique intellectuelle reliera l'Europe de liens beaucoup plus serrés que ceux qui peuvent être forgés par le boutiquier ou le sentimental. Elle nous donnera la paix qui sort de la compréhension.

Et ce n'est pas tout. C'est la Critique qui, ne reconnaissant nulle assertion comme définitive, et refusant de se lier elle-même par les frivoles shibboleths de quelque secte ou de quelque école, crée ce tempérament philosophique plein de sérénité qui aime la vérité pour elle-même, et ne l'aime pas moins parce qu'il la sait impossible à atteindre. Combien nous avons peu de ces tempéraments en Angleterre ! et combien nous en avons besoin ! L'esprit anglais est toujours en colère. L'intelligence de la race se dissipe dans les misérables et niaises querelles de politiciens de second rang ou de théologiens de troisième ordre. Il était réservé à un homme de science de nous montrer l'exemple suprême de cette « douceur de la raison », dont Arnold parla si

sagement et, hélas ! avec si peu d'effet. L'auteur de (( V Origine des Espèces » avait, du moins, le tempérament philosophique. Si l'on considère les chaires ordinaires et les tribunes de l'Angleterre, on ne peut que ressentir le mépris de Julien, ou l'indifférence de Montaigne. Nous sommes dominés par le fanatique, dont le pire défaut est sa sincérité. Toute chose ressemblant au libre jeu de l'intelligence est, en pratique, inconnue parmi nous. On s'indigne contre le pécheur ; cependant ce ne sont point les criminels, mais les stupides, qui sont notre opprobre. Il n'y a point d'autre péché que la stupidité.

ERNEST

Ah ! quel antinomien vous êtes !

GILBERT

Le critique artistique, comme le mystique, est toujours un antinomien. Etre bon, selon la mesure commune de la bonté, est évidemment tout à fait aisé. Il y faut seulement une certaine somme de crainte misérable, un certain manque de pensée imaginative, et une certaine passion basse pour la respectabilité de la classe moyenne. Les natures esthétiques sont plus hautes que les natures éthiques. Elles appartiennent à une sphère plus intellectuelle. Discerner la beauté d'une chose est le point le plus parfait auquel nous puissions atteindre. Même le sen-

timent de la couleur est plus important, dans le développement de l'individu, que le sentiment du bien et du mal. Les natures esthétiques, en fait, sont aux natures éthiques, dans la sphère de la culture consciente, ce que, dans la sphère du monde extérieur, la I sélection sexuelle est à la sélection naturelle. Les natures éthiques, comme la sélection naturelle, font l'existence possible. Les natures esthétiques, comme la sélection sexuelle, font la vie aimable et merveilleuse, la remplissent de formes neuves, et lui donnent le progrès, et la diversité, et le changement. Et lorsque nous atteignons la vraie culture qui est notre but, nous parvenons à cette perfection que les saints ont rêvée, la perfection de ceux à qui le péché est impossible, non parce qu'ils pratiquent les renoncements de l'ascète, mais parce qu'ils peuvent, sans dommage pour l'âme, faire tout ce qu'ils désirent, et ne peuvent désirer rien qui puisse la blesser, l'âme étant une entité si divine qu'elle est capable de transformer en éléments d'une expérience plus magnifique ou d'une sensibilité plus accomplie, ou d'un mode plus nouveau de pensée, des actes et des passions qui seraient vulgaires chez le vulgaire, bas chez l'être sans culture, abjects chez l'effronté. Cela est-il dangereux ? Oui, cela est dangereux ; — toutes les idées, comme je vous ai dit, sont dangereuses. Mais la nuit

242 OPINIONS DE LITTÉHATURE ET D'aRT

s'achève, et la flamme vacille dans la lampe. Je ne puis m'empêcher de vous dire une chose encore. Vous avez présenté la Critique comme stérile. Le dix-neuvième siècle est un point tournant dans l'histoire, simplement en raison de l'œuvre de deux hommes, Darwin et Renan, l'un le critique du Livre de la Nature, l'autre le critique des livres de Dieu. Ne pas reconnaître ceci est ignorer la signification d'une des époques les plus considérables dans le progrès du monde. La création est toujours en arrière de l'époque. C'est la Critique qui nousconduit. L'Esprit Critique et l'Esprit du Monde sont un.

ERNEST

Et celui qui possède cet esprit ou en est possédé ne fera rien, je suppose ?

GILBERT

Comme la Perséphone dont nous parle Landor, la douce et pensive Perséphone aux pieds blancs autour desquels fleurissent l'asphodèle et l'amarante, il se tiendra satisfait « dans cette profonde et immobile quiétude que plaignent les mortels, et dont jouissent les dieux ». Il étudiera le monde et en saura le secret. Par le contact avec les choses divines, il

deviendra divin. Sa vie sera la vie parfaite, et la sienne seulement.

ERNEST

Vous m'avez dit maintes choses singulières ce soir, Gilbert. Vous m'avez dit qu'il est plus difficile de parler d'une chose que de la faire, et que ne rien faire du tout est la chose la plus difficile au monde ; vous m'avez dit que tout Art est immoral, et toute pensée dangereuse ; que la critique est plus créatrice que la création, et que la critique la plus élevée est celle qui révèle dans l'œuvre d'Art ce que l'artiste n'y avait point mis ; que c'est précisément parce qu'un homme ne peut faire une chose qu'il en est le bon juge ; et que le vrai critique est injuste, sans conviction et n'est pas raisonnable. Mon ami, vous êtes un rêveur.

GILBERT

Oui ; je suis un rêveur. Car un rêveur est celui qui ne peut trouver son chemin qu'au clair de lune, et son châtiment est de voir l'aurore avant le reste du monde.

ERNEST

Son châtiment ?

GILBERT

Et sa récompense. Mais voyez, c'est déjà l'aurore. Tirez les rideaux et ouvrez les fenêtres toutes grandes.

Comme l'air du matin est frais ! Piccadilly s'étend à nos pieds comme un long ruban d'argent. Une légère brume pourpre flotte au-dessus du Parc, et les maisons blanches ont des ombres pourprées. Il est trop tard pour dormir. Descendons à Covent-Garden et regardons les roses. Venez ! je suis fatigué de pensée.

L'avantage principal qui résulterait de l'établissement du Socialisme serait, indubitablement, de nous délivrer de la misérable nécessité de vivre pour les autres, nécessité qui, dans l'état actuel, pèse si durement sur presque tous. En fait, à peine quelqu'un d'entre nous y échappe.

De temps à autre, dans le cours du siècle, un grand homme de science, comme Darwin; un grand poète, comme Keats ; un subtil esprit critique, comme M. Renan ; un artiste accompli, comme Flaubert, est arrivé à s'isoler, à se tenir hors de l'atteinte des bruyantes sollicitations des autres, à rester « sous l'abri du mur », comme Platon le propose, et à réaliser ainsi, pour son incomparable avantage, et pour l'incomparable et éternel avantage du monde, la perfection dont il est susceptible. Ceux-là, néan-

moins, sont des exceptions. La majorité des hommes gâte sa vie par un altruisme malsain et exagéré, — sont contraints, en vérité, de la gâter ainsi. Ils se trouvent environnés par la pauvreté hideuse, par la laideur hideuse, par la hideuse misère. Il est impossible qu'ils n'en soient point fortement émus. Les émotions de l'homme sont excitées plus rapidement que son intelligence; et, comme je l'ai montré, il y a quelque temps, dans un article sur la fonction de la critique, il est beaucoup plus facile d'avoir de la sympathie pour la souffrance que de la sympathie pour la pensée. En conséquence, avec des intentions excellentes quoique mal dirigées, les hommes, très sérieusement et de tout leur cœur,- se mettent à la tâche pour remédier aux maux qu'ils voient. Mais leurs remèdes ne guérissent point le mal : ils le prolongent seulement. En réalité, leurs remèdes sont une part du mal.

On essaie de résoudre le problème de la pauvreté, par exemple, en faisant vivre les pauvres; ou bien, suivant certaine école très avancée, en les amusant.

Mais ce n'est pas là une solution : c'est une aggravation de la difficulté. Le véritable but est d'essayer de reconstruire la société sur une hase telle que la pauvreté sera impossible. Et les vertus altruistiques ont réellement empêché l'avancement vers ce but. De même

l'ame humaine et le socialisme 247

que, parmi les propriétaires d'esclaves, les pires étaient ceux qui se montraient bons pour leurs esclaves, et ainsi empêchaient l'horreur du système d'être sentie par ceux qui en souffraient, et comprise par ceux qui le considéraient ; ainsi, dans l'état actuel des choses en Angleterre, les gens qui font le plus de mal sont ceux qui s'efforcent de faire le plus de bien; et, à la fin, nous avons eu le spectacle d'hommes qui ont réellement étudié le problème et qui connaissent la vie, — des hommes cultivés qui vivent dans le East-End, — venant supplier la société de restreindre ses altruistiques élans de charité, sa bienfaisance, et le reste. Ils le font pour le motif qu'une telle charité abaisse et démoralise. Ils ont parfaitement raison. La charité crée une multitude de vices.

Il y a aussi ceci à dire : il est immoral d'employer la propriété privée pour alléger les maux affreux qui résultent de l'institution de la propriété privée. C'est à la fois immoral et malhonnête.

Dans l'état de Socialisme, tout ceci, naturellement, sera changé. Il n'y aura plus de gens qui vivront en de fétides repaires, sous des haillons fétides, élevant des enfants maladifs et affamés au milieu d'entours inacceptables et absolument repoussants. La sécurité de la société ne dépendra pas, comme il

en est aujourd'hui, de l'état de la température. Si une gelée survient, nous n'aurons pas cent mille hommes sans travail, errant par les rues dans un état d'écœurante misère, ou demandant, avec des lamentations, l'aumône à leurs voisins, ou se pressant aux portes d'asiles malsains, afin d'essayer de s'assurer un morceau de pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de la société participera à la prospérité générale et au bonheur de la société, et si une gelée survient, personne n'en sera pratiquement plus malheureux.

D'un autre côté, le Socialisme lui-même n'aura de valeur que parce q^Cil conduira à V Individualisme.

Le Socialisme, le Communisme, ou n'importe comment on veuille l'appeler, en convertissant la propriété privée en richesse publique, et en substituant la coopération à la concurrence, rétablira la société dans sa vraie condition d'organisme parfaitement sain, et assurera le bien-être matériel de chaque membre de la communauté. Il donnera, en fait, à la Vie sa vraie base et son vrai milieu. Mais, pour le plein développement de la Vie dans son mode le plus élevé de perfection, quelque chose de plus est nécessaire. Ce qui est nécessaire, c^est l'Individualisme. Si le Socialisme est despotique, s'il y a des gouvernements armés d'un pouvoir économique comme

l'ame humaine et le socialisme 249

ils le sont maintenant d'un pouvoir politique, si, en m mot, nous devons avoir les Tyrannies Indus- :rielles, alors l'état final de l'homme sera pire que e primitif. Aujourd'hui, grâce à l'existence de la Dropriété privée, une grande quantité des gens sont m état de développer une certaine somme très limitée d'Individualisme. Ou bien ils sont affranchis de a nécessité de travailler pour vivre, ou bien ils ont a faculté de choisir la sphère d'activité qui leur est 'éellement sympathique, et qui leur donne du plaisir. Z!eux-ci sont les poètes, les philosophes, les hommes de jcience, les hommes cultivés, — en un mot, les homnes véritables, les hommes qui se sont réalisés, et en jui toute l'Humanité obtient une réalisation partielle. D'un autre côté, il y a beaucoup de gens qui, ne Dossédant en propre aucune propriété, et se trouvant :oujours sur le bord d'une complète misère, sont obligés de faire un travail de bêtes de somme, de ■aire un travail qui leur est tout à fait antipathique, et auquel les contraint l'irrésistible, absurde et ivilissante Tyrannie du besoin. Ceux-là sont les paucres, et, parmi eux, il n'y a ni grâce de manières, li charme de langage, ni civilisation, ni culture, ni raffinement dans les plaisirs, ni joie de vivre. A leur Force collective, l'Humanité gagne beaucoup en prospérité matérielle. Mais c'est seulement le résultat

matériel qu'elle y gagne, et l'homme pauvre est lui-même absolument dénué d'importance. Il seulement l'atome infinitésimal d'une force qui, loin de s'occuper de lui, l'écrase, et en réalité, le préfère écrasé, parce que dans cet état il est bien plus soumis.

Naturellement, on peut dire que l'Individualisme produit dans les conditions de la propriété privée n'est pas toujours, et même n'est pas en général, d'un caractère très subtil ni très merveilleux, et que les pauvres, s'ils n'ont ni culture ni charme, ont cependant beaucoup de vertus. Ces assertions seraient complètement vraies toutes les deux. La possession de la propriété privée est, très souvent, extrêmement démoralisante, et c'est là, naturellement, une des raisons pour lesquelles il faut que le Socialisme nous débarrasse de l'institution. En fait, la propriété est réellement un fléau. Il y a quelques années, des gens allaient par le pays, disant que la propriété implique des devoirs. Ils le dirent si souvent et de si ennuyeuse façon qu'à la fin, l'Église s'est mise à le dire. On l'entend maintenant dans toutes les chaires. Cela est parfaitement vrai. La propriété non seulement implique des devoirs, mais elle en implique tant que sa possession sur une grande échelle est un fardeau. Elle amène des responsabilités sans fin,

l'ame humaine et le socialisme 251

une attention sans fin aux affaires, un tourment infini. Si la propriété avait simplement des plaisirs, lous pourrions la conserver ; mais ses devoirs la 'endent insupportable. Dans l'intérêt des riches, lous devons nous en débarrasser. Les vertus des pauvres peuvent être admises volontiers, et sont [ort à regretter. On nous dit souvent que les pauvres sont reconnaissants pour la charité. Quelquesins d'entre eux le sont, sans doute, mais les meilleurs "parmi les pauvres ne sont jamais reconnaissants, [Is sont ingrats, mécontents, insoumis, et révoltés. [Is ont tout à fait raison de l'être. Ils sentent que a charité est un mode ridiculement disproportionné ie restitution partielle, ou un don sentimental, habituellement accompagné de quelque importune lentative de la part du bienfaiteur pour régenter eur vie privée. Pourquoi seraient-ils reconnaissants pour les miettes qui tombent de la table du riche ? [Is devraient être assis au festin, et ils commencent i le savoir. Quant à leur mécontentement, un lomme qui ne serait pas mécontent avec de tels mtours et un mode de vie si bas serait une brute parfaite. L'insoumission, aux yeux de quiconque a lu l'histoire, est la première vertu de l'homme. C'est par l'insoumission que le progrès s'est accompli, par l'insoumission et par la rébellion.

Quelquefois, on loue les pauvres d'être économes. Mais recommander l'économie aux pauvres est tout à la fois ridicule et offensant. C'est comme si on conseillait, à un homme qui meurt de faim, de manger moins. Pour un travailleur de la ville ou de la campagne, pratiquer l'économie serait absolument blâmable. L'homme ne doit pas être disposé à montrer qu'il peut vivre comme un animal mal nourri. Il doit se refuser à vivre ainsi, et doit ou voler ou aller aux distributions publiques, ce qui est considéré par beaucoup comme une forme de vol. Quant à la mendicité, il est plus sûr de mendier que de prendre, mais il est plus beau de prendre que de mendier. Non : un pauvre qui se montre ingrat, dépensier, mécontent et rebelle, est proba- | blement une véritable personnalité, et a beaucoup de bon en lui. Il est, en tout cas, une saine protestation. Quant aux pauvres vertueux, on peut les plaindre, naturellement, mais il n'est pas possible de les admirer. Ils ont fait uq traité particulier avec l'ennemi, et vendu leur héritage pour un très mauvais plat. Il faut aussi qu'ils soient extraordinairement stupides. Je puis tout à fait comprendre qu'un homme accepte les lois qui garantissent la propriété privée et admettent son accumulation, tant qu'il est lui-même capable de réaliser dans ces conditions quel-

l'ame humaine et le socialisme 253

que mode de vie intellectuel et beau. Mais il m'est presque incroyable qu'un homme dont la vie est gâtée et rendue affreuse par de telles lois puisse acquiescer à leur continuation.

Néanmoins, l'explication n'est pas réellement difficile à trouver. La voici simplement. La pauvreté et la misère sont si complètement déprimantes, elles exercent un effet si stupéfiant sur la nature de l'homme, que nulle classe de la société n'a jamais véritablement conscience de son propre malheur. Il faut que d'autres le lui expliquent, et souvent ceux-là ne sont pas crus. Ce que disent les grands patrons industriels contre les agitateurs est incontestablement vrai. Les agitateurs sont une collection de gens empressés et indiscrets, qui s'en viennent trouver quelque classe de la société jusque-là parfaitement satisfaite de son sort, et sèment en elle les semences du mécontentement. C'est pourquoi les agitateurs sont si absolument nécessaires. Sans eux, dans notre état imparfait, il n'y aurait nul progrès vers la civilisation. L'esclavage fut supprimé en Amérique, non par suite de quelque action de la part des esclaves,ni même de quelque formel désir d'être libres, exprimé par eux. Il fut supprimé uniquement grâce à la conduite grossiè- 'ement illégale de certains agitateurs de Boston et i'ailleurs, qui n'étaient ni esclaves eux-mêmes ni

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propriétaires d'esclaves, et n'avaient en réalité rien à faire dans la question. Ce furent, indubitablement, les Abolitionnistes qui allumèrent la torche, qui commencèrent tout le mouvement. Et il est intéressant de remarquer qu'ils reçurent des esclaves eux-mêmes, non seulement très peu de secours, mais à peine même quelque sympathie ; et lorsqu'à la fin de la guerre, les esclaves se trouvèrent libres, se trouvèrent en vérité si absolument libres qu'ils avaient toute liberté de mourir de faim, beaucoup d'entre eux déplorèrent amèrement le nouvel état de choses. Pour le penseur, l'événement le plus tragique de toute la Révolution française n'est pas le supplice de Marie- Antoinette condamnée à mort parce qu'elle était reine, c'est la révolte des misérables paysans de la Vendée, allant volontairement mourir pour la cause monstrueuse de la féodalité.

Il est clair, donc, qu'aucun Socialisme despotique ne suffira. Car, tandis que, dans le système actuel, une très grands quantité de gens peuvent conduire leur vie à une certaine somme de liberté, d'expression et de bonheur, dans un système de caserne industrielle, ou dans un système de tjn-annie économique, personne ne serait plus à même d'avoir aucune liberté du tout. Il est à déplorer qu'une partie de notre société soit pratiquement en esclavage, mais proposer de résoudre

L'AME HUMAIiVE ET LE SOCIALISxME 255

e problème par l'asservissement de la société tout ntière est enfantin. Chaque homme doit être laissé out à fait libre de choisir son travail. Nulle forme le contrainte ne doit être exercée sur lui. S'il y a ontrainte, son travail ne sera pas bon pour lui, ne era pas bon en lui-même, et ne sera pas bon pour 3S autres. Et par travail, j'entends simplement /Ctivité de toute espèce.

J'ai peine à croire que certains socialistes, aujourl'hui, voudraient sérieusement proposer qu'un inspeceur passât chaque matin dans chaque maison pour ^oir si chaque citoyen est levé et a fait ses huit leures de travail manuel. L'Humanité a franchi cette )hase, et réserve une telle façon de vivre à ceux [ue, très arbitrairement, elle décide d'appeler des criûinels. Mais j'avoue que beaucoup des théories socia- Lstes que j'ai rencontrées me paraissent entachées ['idées d'autorité, sinon même de réelle contrainte. Naturellement, l'autorité et la contrainte sont hors le la question. Toute association doit être entièrement volontaire. C^est seulement dans les associations volonlires que Vhomme est accompli.

Mais on peut demander comment l'Individualisme, [ui, pour son développement, est maintenant plus ou noins dépendant de l'existence de la propriété privée, gagnera à l'abolition de cette propriété. La réponse

est très simple. Il est vrai que, dans les conditions existantes, quelques hommes qui possédaient par eux-mêmes des moyens d'existence, tels que Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres, ont pu réaliser leur personnalité plus ou moins complètement. Nul de ces hommes ne fit jamais un seul jour de travail salarié. Ils étaient affranchis de la pauvreté. Ils avaient un avantage immense. La question est de savoir si ce serait un bien pour l'Individualisme qu'un tel avantage disparût. Supposons-le disparu. Qu'advient-il alors de l'Individualisme ? Comment y gagnera-t-il ?

Il y gagnera de la manière suivante. Dans les conditions nouvelles, l'Individualisme sera beaucoup plus libre, beaucoup plus accompli, et beaucoup plus intense qu'il n'est maintenant. Je ne parle pas du grand individualisme imaginativement réalisé par des poètes comme ceux que j'ai cités, mais du grand Individualisme réel, en général latent et en puissance dans l'humanité. Car l'acceptation de la propriété privée a réellement nui à l'Individualisme, et l'a obscurci, en confondant l'homme avec ce qu'il possède. Elle a complètement égaré l'Individualisme. Elle lui a donné pour visée le gain matériel, non pas le développement moral. De sorte que les hommes ont pensé que la chose importante est d'avoir, et

l'ame humaine et le socialisme 257

n'ont pas connu que la chose importante est d^etre. La véritable perfection de Vhomme réside, non dans ce qu'il a, mais dans ce qu'il est. La propriété privée a écrasé le véritable Individualisme, et a établi un Individualisme faux. Elle a empêché une partie de la société d'être individuelle en l'accablant de misère. Elle a empêché l'autre partie de la société d'être individuelle en la mettant sur une mauvaise route, et en l'embarrassant. Vraiment, la personnalité de l'homme a été si complètement absorbée par ce qu'il possède que la loi anglaise a toujours traité les attentats contre la propriété avec beaucoup plus de sévérité que les attentats contre la personne, et la propriété est encore le caractère distinctif du droit de cité complet. Le travail nécessaire pour acquérir l'argent est aussi très démoralisateur. Dans une société comme la nôtre, où la propriété confère une distinction immense, où elle donne la situation

j sociale, les honneurs, le respect, les titres, et autres choses agréables de cette nature, l'homme, étant naturellement ambitieux, prend pour but d'amasser cette propriété, et continue, dans la fatigue et dans l'ennui, à l'amasser longtemps après avoir acquis beaucoup plus que ce dont il a besoin ou ce qu'il peut employer,

j beaucoup plus que ce dont il peut jouir ou peut être même que ce qu'il peut savoir. L'homme se tuera par

un travail excessif afin de conquérir la propriété, et vraiment, à considérer les avantages immenses qu'elle apporte, on s'en étonne à peine. Le malheur est que la société ait été construite sur une telle base que l'homme a été pris de force dans une impasse où il ne peut développer librement ce qu'il y a de merveilleux, et de séduisant, et de délicieux en lui ; — où, en somme, il manque le vrai plaisir et la joie de vivre. L'homme est aussi, sous les conditions existantes, très mal assuré. Un négociant immensément riche peut être à chaque instant de sa vie, — et est souvent, — à la merci de choses dont la direction lui échappe. Si le vent souffle un peu plus fort qu'à l'ordinaire, ou si le temps change subitement, ou si survient quelque incident banal, son vaisseau peut couler, ses spéculations peuvent manquer, et il se trouve pauvre, aveo, sa situation sociale entièrement perdue. Aujourd'hui, rien ne devrait pouvoir faire tort à un homme, sinon lui-même. Rien ne devrait pouvoir lui enlever quoi que ce soit. Ce qu'un homme possède réellement, c'est ce qui est en lui. Ce qui est hors de lui devrait n'être d'aucune importance.

Avec l'abolition de la propriété privée, donc, nous aurons le véritable Individualisme, l'Individualisme sain et magnifique. Nul ne gâchera sa vie à amasser des objets, et des symboles d'objets.

l'ame humaine et le socialisme 259

[On vivra. Vivre est la chose la plus rare du monde. La plupart des hommes existent, et c'est tout.

C'est une question de savoir si nous avons jamais vu la pleine expression d'une personnaHté, excepté sur le terrain Imaginatif de l'art. Dans la sphère de l'action, nous ne l'avons jamais vue. César, dit Mommsen, était l'homme complet et parfait; Mais combien tragiquement menacé était César ! Partout où il y a un homme qui exerce l'autorité, il y a un homme qui résiste à l'autorité. César était parfait, mais sa perfection parcourait une route trop dangereuse. Marc-Aurèle était l'homme parfait, dit Renan. Oui ; le grand empereur était un homme parfait. Mais combien insupportables étaient les responsabilités sans fin qui pesaient sur lui ! Il chancelait sous le fardeau d'un empire. Il sentait combien insuffisant était un homme pour soutenir le poids de ce gigantesque et trop immense univers. Ce que j'entends par un homme parfait est celui qui se développe dans des conditions parfaites, celui qui n'est ni blessé, ni tourmenté, ni déformé, ni en péril. La plupart des personnalités ont été obligées de devenir rebelles. La moitié de leur force s'est usée en lutte. La personnaHté de Byron, par exemple, se gâta terriblement dans son combat contre la stupidité, l'hypocrisie et le philistinisme de l'Angleterre. De tels combats n'ac-

260 OPINIO^lS DE LITTÉRATURE ET d'aRT

centuent pas toujours la force ; souvent ils exagèrent la faiblesse. Byron ne fut jamais à même de nous donner ce qu'il aurait pu nous donner. Shelley échappa mieux. Comme B3a*on, il quitta l'Angleterre aussitôt que possible. Mais il n'était pas si connu. Si les Anglais avaient soupçonné quel grand poëte il était réellement, ils seraient tombés sur lui avec dents et ongles, et lui aurait rendu la vie aussi insupportable qu'ils l'auraient pu. Mais il ne faisait pas grande figure dans la société, et, conséquemment, il échappa, en une certaine mesure. Cependant, même dans Shelley, l'accent de rébellion est quelquefois trop fort. L'accent de la personnalité parfaite n'est pas la rébellion, mais le calme.

Ce sera une chose merveilleuse, la véritable personnalité de l'homme, lorsque nous la verrons. Elle croîtra naturellement et simplement, comme croît une fleur, ou comme croît un arbre. Il n'y aura point de discorde autour d'elle. Elle n'argumentera jamais ni ne discutera. Elle n'essaiera point de prouver ou de démontrer. Elle saura tout. Et cependant elle ne s'agitera point pour la science. Elle aura la sagesse. Sa valeur ne sera point mesurée à des choses matérielles. Elle ne possédera rien. Et cependant elle possédera toute chose, et quoiqu'on lui prenne, elle le possédera encore, tant elle sera riche. Elle ne sera

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point toujours occupée à se mêler des autres, ou à leur demander d'être semblables à elle. Elle les aimera parce qu'ils seront différents. Et cependant, tout en se ne mêlant point des autres, elle sera utile à tous, comme une chose belle est utile, seulement parce qu'elle est. La personnalité de l'homme sera tout à fait admirable. Elle sera aussi admirable que la personnalité de l'enfant.

Dans son développement, elle sera aidée par le Christianisme, si les hommes le souhaitent ; mais s'ils ne le souhaitent pas, elle ne se développera pas moins sûrement. Car elle ne se tourmentera point pour le passé, et ne s'inquiétera point si les événements sont arrivés on non. Et elle n'admettra point d'autres lois que ses propres lois, ni d'autre autorité que son autorité propre. Cependant elle aimera ceux qui cherchèrent à intensifier la personnalité, et souvent elle parlera d'eux. Et le Christ fut un de ceux-là.

« Connais-toi toi-même, » était écrit sur la porte du monde antique. Sur la porte du monde nouveau, sera écrit : « Sois toi-même ». Et l'enseignement du Christ à l'homme était simplement : « Sois toi-même. » C'est là le secret du Christ.

Lorsque Jésus parle des pauvres, il veut dire simplement les personnalités, tout comme, lorsqu'il parle des riches, il veut simplement dire ceux qui n'ont pas

développé leur personnalité. Jésus vivait dans une société qui permettait raccumulation de la propriété privée ainsi que fait la nôtre, et l'évangile qu'il prêchait n'était point que, dans une telle société, ce fut un avantage pour un homme de vivre d'une nourriture insuffisante et malsaine, de porter des vêtements malsains et déchirés, de reposer dans d'affreuses et malsaines demeures, et un désavantage de vivre dans des conditions saines, plaisantes et convenables. Une telle vue eût été fausse là et alors, et serait naturellement encore plus fausse aujourd'hui et en Angleterre ; car, lorsqu'on avance vers le nord, les nécessités matérielles de la vie deviennent d'une importance plus essentielle, et notre société est infiniment plus complexe, et étale de beaucoup plus grands extrêmes de luxe et de paupérisme qu'aucune société du monde ancien. Ce que Jésus voulait dire, c'était ceci. Il disait à l'homme : « Vous avez une personnalité merveilleuse. Développez-la. Soyez vous-même. N'imaginez pas que votre perfection consiste à amasser ou à posséder des choses extérieures. Votre perfection est au-dedans de vous. Si vous pouviez seulement comprendre cela, vous ne désireriez pas être riches. Les richesses ordinaires peuvent être dérobées à un homme. Les vraies richesses ne peuvent l'être. Dans le trésor de votre âme, il y a des choses

infiniment précieuses, que l'on ne peut vous prendre. Ainsi, efforcez- vous de diriger votre vie de telle sorte que les choses extérieures ne puissent vous nuire. Et efforcez-vous aussi de vous débarrasser de la propriété personnelle. Elle entraîne une préoccupation misérable, un travail sans fin, un préjudice continuel. La propriété personnelle empêche l'Individualisme à I chaque pas. » Il est à remarquer que Jésus ne dit jamais que les pauvres soient nécessairement bons, ou les riches nécessairement mauvais. Cela n'aurait point été vrai. Les riches sont, en tant que classe, supérieurs aux pauvres, plus moraux, plus intellectuels, plus éduqués. Il est une seule classe de la société qui se préoccupe de Vargent plus que les riches, et ce sont les pauvres. Les pauvres ne peuvent penser à rien autre chose. C'est là le malheur d'être pauvre. Ce que dit Jésus, c'est que l'homme atteint sa perfection, non par ce qu'il a, ni même par ce qu'il fait, mais uniquement par ce qu'il est. Et ainsi le jeune homme riche qui vient vers Jésus est représenté comme un très bon citoyen, qui n'a enfreint aucune des lois de son état, aucun des commandements de sa religion. Il est tout à fait respectable, au sens ordinaire de ce mot extraordinaire. Jésus lui dit : « Vous devriez renoncer à la propriété. Elle vous empêche de réaliser votre perfection. Elle est sur

VOUS comme un harpon. C'est un fardeau. Votr personnalité n'en a pas besoin. C'est en vous, e non pas hors de vous, que vous trouverez ce qu vous êtes réellement, et ce qui vous est réellemen nécessaire. » A ses amis, Jésus dit la même chose Il leur recommande d'être eux-mêmes, et de ne pa se tourmenter toujours des autres choses. Qu 'import le reste ? L'homme est complet en lui-même. Lorsqu les amis de Jésus iront trouver le monde, le mond sera en désaccord avec eux. Cela est inévitable. L monde hait l'Individualisme. Mais cela ne doit poin les troubler. Ils doivent être calmes et concentré en eux-mêmes. Si quelqu'un prend leur manteau, il doivent lui donner encore leur robe , précisémen pour montrer que les choses matérielles ne son d'aucune importance. Si on les injurie, ils ne doiven pas répondre. Que signifie l'injure ? Ce que l'on di d'un homme ne change pas cet homme. Il est ce qu'i est. L'opinion publique n'est d'aucune valeur. Mêm» si l'on emploie contre eux la violence effective, ils ni doivent pas se montrer violents en retour. Ce serai tomber à un niveau aussi bas que leurs ennemis Après tout, même dans une prison, un homme peu être entièrement libre. Son âme peut être libre. Sî personnalité peut être inaltérée. Il y peut être ei paix. Et, par-dessus toutes choses, les disciples d<

Jésus ne doivent pas intervenir dans la vie des autres ni les juger en aucune façon. La personnalité est une chose très mystérieuse. Un homme ne peut pas toujours être estimé d'après ses actes. Il peut observer la loi, et cependant être sans mérite. Il peut enfreindre la loi, et cependant être accompli. Il jpeut être mauvais, sans jamais faire quelque chose de mal. Il peut commettre une faute contre la société, et cependant réaliser par cette faute sa perfection véritable.

Il y eut une femme qui fut surprise en adultère. On ne nous a point rapporté l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir été très grand ; car Jésus dit que ses péchés lui étaient pardonnes, non parce qu'elle se repentait, mais parce que son amour était profond et merveilleux. Plus tard, peu de temps avant la mort de Jésus, comme il se tenait assis à un festin, cette femme entra et versa des parfums précieux sur ses cheveux. Les amis de Jésus tentèrent d'intervenir, et dirent que cette action était une folie, et que le prix du parfum aurait dû être dépensé en secours charitable aux indigents, ou à quelque chose de ce genre. Jésus n'accepta pas ce point de vue. Il montra que les besoins matériels de l'Homme sont grands et incessants, mais que ses besoins spirituels sont plus grands encore, et que, dans un moment divin,

et en choisissant son propre mode d'expression, une personnalité peut se rendre parfaite. Le monde vénère cette femme, aujourd'hui encore, comme une sainte.

Oui ; il y a dans l'Individualisme bien des suggestions. Le Socialisme détruit la vie de famille, par exemple. Avec l'abolition de la propriété privée, le mariage, dans sa forme présente, doit disparaître. C'est là une partie du programme. L'Individualisme accepte ce programme et lui donne la beauté. Il convertit l'abolition de la contrainte légale en une forme de liberté qui aidera le complet développement de la personnalité, et qui rendra l'amour de l'homme et de la femme plus merveilleux, plus magnifique et plus ennoblissant. Jésus savait cela. Il rejetait les obligations de la vie de famille, bien qu'elles existassent de son temps et dans sa société sous une forme très marquée. « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? » dit-il, lorsqu'on l'informa que sa mère et ses frères désiraient lui parler. Lorsqu'un de ceux qui le suivaient lui demanda la permission d'aller ensevelir son père : « Laisse les morts ensevelir les morts )), fut sa terrible réponse. Il n'admettait pas qu'une obligation quelconque vint peser sur la personnalité.

Et ainsi, celui qui mènerait une vie pareille à celle

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du Christ est celui qui est parfaitement et absolument lui-même. Il peut être un grand poëte, ou un grand homme de science ; ou un jeune étudiant dans une Université, ou un berger qui garde les moutons sur une bruyère ; ou un dramaturge comme Shakespeare, ou un philosophe métaphysicien, comme Spinoza; ou un enfant qui joue dans un jardin, ou un pécheur qui jette ses filets dans la mer. Peu importe ce qu'il est, du moment qu'il réalise la perfection de l'âme qui habite en lui. Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise. Par les rues de Jérusalem, aujourd'hui se traîne un fou qui porte une croix de bois sur ses épaules : c'est le symbole des vies déformées par l'imitation. Le Père Damien était semblable au Christ lorsqu'il s'en allait vivre avec les lépreux, parce qu'en les servant il réalisait pleinement ,ce qu'il y avait de meilleur en lui. Mais il n'était pas plus semblable au Christ que Wagner, lorsque celui-ci réalisait son âme dans la musique , ou que Shelley, lorsque Shelley réalisait la sienne dans la poésie. Il n'y a point de type déterminé pour l'homme. Il y a autant de perfections qu'il y a d'hommes imparfaits. Et tandis qu'un homme peut 3éder aux appels de la charité et cependant être libre, nul ne peut céder aux appels de l'imitation et demeurer libre en aucune façon.

L'Individualisme, donc, est ce que nous devons atteindre par le Socialisme. Comme conséquence naturelle, l'État devra renoncer à toute idée de gouvernement. Il y devra renoncer parce que, comme un sage l'a dit un jour, bien des siècles avant le Christ : a Laisser faire l'humanité est possible ; la gouverner est impossible. » Tous les modes de gouvernement sont des erreurs. Le despotisme est injuste pour tous, 3 compris le despote, qui était probablement fait pour un rôle meilleur. Les oligarchies sont injustes pour le grand nombre, et les ochlocraties sont injustes pour le petit nombre. On avait formé un jour de hautes espérances sur la démocratie ; mais démocratie signifie simplement le bâtonnement du peuple par le peuple et pour le peuple. On l'a découvert. Je dois dire qu'il était grand temps, car toute autorité est tout à fait avilissante. Elle avilit ceux qui l'exercent et ceux qui la supportent. Lorsqu'elle est employée violemment, brutalement et cruellement, elle produit un bon effet, en créant, ou du moins en éveillant, l'esprit de révolte et d'individualisme qui doit la tuer. Lorsqu'elle est employée avec une certaine somme de bonté, et accompagnée de prix et de récompenses, elle est effroyablement démoralisatrice. Les sujets, alors, sentent moins le poids affreux qui pèse sur eux, et ainsi supportent leur

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vie dans une sorte de grossier bien-être, ainsi que des animaux choyés, sans jamais s'apercevoir qu'ils pensent probablement avec les pensées d'autrui, vivent d'après la règle d'autrui, portent en réalité ce qu'on peut appeler les vêtements de seconde main d'autrui et ne sont jamais eux-mêmes un seul moment. ( Celui qui veut être libre, dit un penseur subtil, ne doit pas imiter. » Et l'autorité, en amenant les gens à l'imitation, produit parmi nous une quantité très grande de barbarie suralimentée.

Avec l'autorité, le châtiment disparaîtra. Ce sera là un grand profit, — un profit, en réalité, d'une inappréciable valeur. Lorsqu'on lit l'histoire, non pas ' dans les éditions expurgées, écrites pour les écoliers (^t les étudiants, mais dans les témoignages originaux de chaque époque, on est absolument écœuré, non par les crimes que les méchants ont commis, niais par les châtiments que les bons ont infligés ; et une "société est infiniment "plus dépravée par remploi habituel du châtiment que par V occurrence accidentelle du crime. Il suit évidemment de là que plus on inflige de châtiments plus il se produit de crimes, et la législation contemporaine l'a clairement reconnu, et a pris à tâche de réduire le châtiment autant qu'elle pense le pouvoir. Partout où les châtiments ont réellement diminué, les résultats ont toujours

270 OPINIONS DE LLTTÉUATURE ET d'aRT

été extrêmement bons. Moins de châtiments, moins de crimes. Lorsqu'il n'y aura plus de châtiment du tout, le crime ou cessera d'exister ou, s'il se produit, sera traité par les médecins comme une forme très affligeante de la démence, afin d'être guéri par les soins et la douceur. Car ceux que nous appelons criminels aujourd'hui ne sont pas des criminels du tout. La misère, et non la perversité, est la mère du crime contemporain. C'est pourquoi, réellement, nos criminels sont, en tant que classe, si absolument dénués d'intérêt au point de vue psychologique. Ils ne sont pas de merveilleux Macbeth et de terribles Vautrins. Ils sont seulement ce que seraient les gens ordinaires, respectables et communs, s'ils n'avaient pas eu assez à manger. Quand la propriété privée sera abolie, il n'y aura pas de nécessité pour le crime, ni d'excitation pour lui ; il cessera d'exister. Tous les crimes, bien entendu, ne sont pas des crimes contre la propriété, bien que ces crimes soient ceux que la loi anglaise, estimant ce qu'a un homme plus que ce qu'e^^ un homme, punit avec la plus dure et la plus affreuse sévérité, si nous exceptons le crime de meurtre, et si nous regardons la mort comme pire que la servitude pénale, point dont nos criminels disconviendraient, je crois. Mais quoi qu'un crime n'attaque pas la propriété, il peut provenir

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de la misère, et de l'irritation et de l'accablement produits par notre injuste système de possession, et ainsi, quand ce système sera aboli, il disparaîtra. Lorsque chacun des membres de la société possédera suffisamment pour ses besoins, et que son voisin n'interviendra plus dans ses affaires, il n'y aura plus [ d'intérêt pour lui à intervenir dans les affaires de qui que ce soit. La jalousie, source extraordinaire de crimes dans la vie moderne, est une passion étroitement liée avec nos conceptions de la propriété, et dans le Socialisme et l'Individualisme, elle périra. Il est à remarquer que, dans les tribus communistes, la jalousie est absolument inconnue.

Maintenant, comme l'État ne doit pas gouverner, on peut demander ce qu'il doit faire. L'État doit être une association volontaire qui organisera le travail ; il doit être le fabricant et le distributeur de toutes les choses nécessaires. UËtat doit s^ occuper de V utile. U individu doit s^ occuper du beau. Et puisque j'ai employé le mot travail, je ne puis m'empêcher de dire qu'on écrit et qu'on dit aujourd'hui une grande quantité de sottises sur la noblesse du travail manuel. Il n'y a rien du tout de nécessairement ennoblissant dans le travail manuel, et la majeure partie de ce travail est absolument avilissante. Intellectuellement et moralement, faire une chose dans laquelle

il ne trouve pas de plaisir est préjudiciable pour l'homme ; et beaucoup des formes du travail manuel sont des activités tout à fait sans plaisir, et doivent être considérées comme telles. Balayer un carrefour boueux pendant huit heures par jour quand souffle le vent d'est, est une occupation répugnante. Le balayer avec quelque noblesse intellectuelle, morale ou physique me paraît impossible. Le balayer avec joie serait épouvantable. L'homme est créé pour quelque chose de mieux que pour déranger la boue. Tout travail de ce genre devrait être fait par une machine. Et je ne doute point qu'il en sera ainsi. Jusqu'à présent, l'homme a été, dans une certaine mesure, l'esclave de la machinerie ; et il y a quelque chose de dramatique dans ce fait qu'aussitôt que l'homme eut inventé une machine pour faire son travail, il commença à mourir de faim. C'est là, cependant, le résultat de notre système de propriété et de notre système de concurrence. Un homme possède une machine qui fait le travail de cinq cents hommes. Cinq cents hommes sont, en conséquence, jetés hors de leur emploi, et n'ayant plus de travail, souffrent de la faim et se mettent à voler. L'homme seul s'empare du produit de la machine et le garde, et il possède cinq cents fois autant qu'il devrait posséder, et probablement, chose de bien plus d'importance,

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beaucoup plus que ses besoins ne demandent réellement. Si la machine était la propriété de tous, chacun en bénéficierait. Ce serait un avantage immense pour la société. Tout travail non intellectuel, tout travail monotone, stupide, qui met en rapport avec des objets affreux, et implique des conditions désagréables, doit être fait par les machines. Les machines doivent travailler pour nous dans les mines de charbon, et faire tous les services sanitaires, et être les chauffeurs des vaisseaux, et nettoyer les rues, et porter les lettres les jours de pluie, et faire tout ce qui est ennuyeux ou pénible. Aujourd'hui la machinerie est en concurrence avec Vhomme. Dans les conditions convenables, elle le servira. Il n'y a aucun doute que ce soit là l'avenir de la machinerie, et tout comme les arbres croissent pendant que le gentilhomme campagnard est endormi, ainsi, tandis que l'Humanité se divertira, ou jouira d'un loisir cultivé, — ce qui est le vrai but de l'homme, et non pas le travail manuel, — tandis qu'elle créera de belles choses, ou lira des choses belles, ou simplement contemplera le monde avec admiration et délice, les machines feront tout le travail nécessaire et désagréable. C'est un fait qu'une civilisation demande des esclaves. Les Grecs avaient parfaitement raison en cela. S'il n'y a point d'esclaves pour faire le tra-

274 OPIMONS DE LITTÉRATURE ET d'aRT

vail bas, affreux, dénué d'intérêt, la culture intellectuelle et la contemplation deviennent presque impossibles. L'esclavage humain est injuste, mal sûr et démoralisateur. De l'esclavage mécanique, de l'esclavage de la machine, dépend l'avenir du monde. Et quand les hommes cultivés ne seront plus appelés à descendre dans un attristant East-End pour distribuer du mauvais cacao et de plus mauvaises couver- , tures à des gens accablés de misère, ils auront de ' délicieux loisirs qu'ils emploieront à imaginer des choses admirables et merveilleuses, pour leur propre joie et pour la joie de tous. Il y aura de grandes réserves de force dans chaque ville, et dans chaque maison s'il est nécessaire, et cette force, l'homme la convertira en chaleur, en lumière, ou en mouvement, 1 suivant ses besoins. Est-ce là une utopie ? Une carte ' du monde qui ne contient pas Utopie n'est pas même digne qu'on y jette un regard, car elle omet la seule contrée à laquelle l'Humanité aborde toujours. Et lorsque l'Humanité y aborde, elle regarde plus loin, et, apercevant une contrée meilleure, remet à la voilo. Le progrès est la réalisation des utopies.

Tout à l'heure, j'ai dit que la société, par l'organisation de la machinerie, fournirait les choses utiles, et que l'individu ferait les choses belles. Non-seulement ceci est nécessaire, mais c'est la seule manière

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possible dont nous puissions obtenir les unes ou les autres. Un individu qui doit fabriquer des objets à l'usage des autres, et en rapport avec leurs besoins et leurs désirs, ne travaille pas avec intérêt, et, par conséquent, ne peut mettre dans son travail ce qu'il y a de meilleur en lui. D'autre part, lorsqu'une société ou une fraction puissante d'une société, ou un gouvernement quelconque, tente de I dicter à l'artiste ce qu'il doit faire, l'Art ou s'évanouit complètement, ou devient conventionnel, ou dégénère en une basse et abjecte forme de métier. Une œuvre d^art est le résultat unique d^un tempérament unique. Sa beauté vient du fait que son créateur est ce qu'il est. Le fait que d^autres veulent ce qu'ils veulent ne la regarde en rien. En réalité, sitôt qu'un artiste s'occupe de ce que veulent les autres, et essaie de fournir à leur demande, il cesse d'être un artiste, et devient un artisan ennuyeux ou amusant, un trafiquant honnête ou malhonnête. Il n'a plus dorénavant le droit de prétendre â être considéré comme un artiste. UArt est le mode d'individualisme le plus intense que le monde ait connu. Je penche à dire que c'est le seul véritable mode d'individualisme que le monde connaisse. Le crime, qui, sous certaines conditions, peut sembler avoir créé de l'individualisme, est obligé de se mettre en rapport avec les autres et d'intervenir parmi

eux. Il appartient à la sphère de l'action. Mais, seul sans aucun rapport avec ses voisins, sans aucune intervention chez eux, l'artiste peut façonner um chose belle; et s'il ne la fait pas uniquement poui son propre plaisir, il n'est point un artiste.

Et il est à remarquer que c'est le fait que l'An est cette forme intense d'individualisme qui pousst le public à essayer d'exercer sur l'art une autorité aussi blâmable que ridicule, et aussi corruptrice que méprisable. Ce n'est pas tout à fait la faute di public. Le public a toujours, et dans chaque époque été mal éduqué. Il demande constamment à l'An d'être populaire, c'est-à-dire de plaire à son manque de goût, de flatter sa vanité absurde, de lui conter ce qu'on lui a conté déjà, de lui montrer ce qu'il doil être fatigué de voir, de l'amuser lorqu'il se seni alourdi après avoir trop mangé, et de distraire ses pensées lorsqu'il est accablé de sa propre stupidité Mais VArt ne doit jamais essayer d'être populaire. Li public doit essayer de se faire artiste. Il y a une tràgrande différence. Si l'on venait dire à un homme de science que les résultats de ses expériences, et le^ conclusions auxquelles il est arrivé, doivent être d'un tel caractère qu'elles ne renversent pas les idées pupulaires reçues sur le sujet, ou ne troublent pas le préjugé populaire, ou ne blessent pas les sentimen-

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talités de gens qui ne connaissent rien à la science ; 31 l'on venait dire à un philosophe qu'il a parfaitement le droit de spéculer dans les plus hautes sphères de la pensée, pourvu qu'il arrive aux mêmes conclusions adoptées jusque-là par ceux qui n'ont jamais pensé dans aucune sphère, eh bien ! aujourd'hui, on amuserait considérablement l'homme de science et le philosophe. Cependant, il y a en réalité très peu d'années que la science et la philosophie étaient encore soumises toutes les deux au barbare contrôle populaire, à l'autorité en somme, — l'autorité ou de l'ignorance générale de la société, ou de la peur et de l'avidité de domination d'une classe ecclésiastique ou gouvernementale. Évidemment, nous sommes en très grande partie débarrassés de toute tentative de la part de la société, ou de l'Eglise, ou du Gouvernement, pour s'immiscer dans l'individualisme de la pensée spéculative, mais les tentatives pour s'immiscer dans l'individualisme de l'art imaginatif durent encore. En réalité, elles font plus que durer : elles sont agressives, injurieuses et déprimantes.

En Angleterre, les arts qui ont le mieux échappé sont ceux auxquels le public ne s'' intéresse pas. La poésie est un exemple de ce que je veux dire. Nous avons pu avoir une belle poésie en Angleterre parce que le public ne la lit pas et, en consé-

quence, ne l'influence pas. Le public aime à insulter les poètes parce qu'ils sont individuels, mais une fois qu'il les a insultés, il les laisse tranquilles. Dans le cas du roman et du drame, arts auxquels le public prend intérêt, le résultat de cet exercice de l'autorité populaire a été absolument ridicule. Nul pays ne produit de la fiction si mal écrite, des œuvres si ennuyeuses et si vulgaires dans la forme du roman, des pièces de théâtre si niaises, si triviales, que le fait l'Angleterre. Il doit nécessairement en être ainsi. L'idéal populaire est d'un tel caractère que nul artiste n'y peut atteindre. Etre un romancier populaire est à la fois trop aisé et trop difficile. C'est trop aisé, parce que les demandes du public en tout ce qui concerne l'intrigue, le style, la psychologie, la conception de la vie et la conception de la littérature, sont à la portée de la capacité la plus mince et de l'esprit le moins cultivé. Cela est trop difficile, parce que pour répondre à de telles demandes, l'artiste aurait à faire violence à son tempérament, parce qu'il aurait à écrire non pas pour la joie artistique d'écrire, mais pour l'amusement de gens à demi-éduqués, et aurait ainsi à supprimer son individualisme, à oublier sa culture, à détruire son style, et à abandonner tout ce qui est précieux en lui. Dans le cas du drame, les choses sont un peu meilleures : le public qui va au théâtre aime le déjà vu,

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c'est vrai, mais il n'aime pas l'ennuyeux; et les deux formes de théâtre les plus populaires, le burlesque et la comédie-farce, sont des formes d'art distinguées. On peut produire des œuvres délicieuses avec les conditions du burlesque et de la farce, et dans les ouvrages de cette sorte , l'artiste , en Angleterre , jouit d'une très grande liberté. C'est lorsqu'on arrive aux formes plus élevées du drame qu'apparaît le résultat de l'autorité populaire. La seule chose qui répugne au public est la nouveauté. Toute tentative pour étendre les sujets de l'art est extrêmement i déplaisante au public ; et cependant la vitalité et |le progrès de l'art dépendent en grande partie [de la continuelle extension des sujets. Le public répugne à la nouveauté, parce qu'il en a peur. Elle lui représente un mode d'Individualisme, une affirmation de la part de l'artiste qu'il choisit son sujet, et le traite à son gré. Le public est tout à fait logique dans son attitude. L'Art, c'est l'Individualisme, et l'Individualisme est une force perturbatrice et dissolvante. En cela consiste son immense valeur. Car ce qu'il cherche à troubler, c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie de l'habitude, et tout ce qui réduit l'homme au niveau de la machine. En Art, le public accepte ce qui a été, parce qu'il ne peut le changer, non parce qu'il

l'apprécie. Il avale ses classiques d'un seul coup, et I ne les déguste jamais. Il les supporte comme l'inévitable, et, comme il ne peut les défigurer, il vocifère à leur propos. Par une conséquence surprenante ou non, suivant les idées de chacun, cette acceptation des classiques fait beaucoup de mal. L'admiration sans réserve de la Bible et de Shakespeare en Angleterre est un exemple de ce que je veux dire. Quant à la Bible, des raisons d'autorité ecclésiastique entrent dans la question, de sorte que je n'ai pas à y insister.

Mais dans le cas de Shakespeare, il est tout à fait évident que le public ne voit réellement ni les beautés ni les défauts de ses pièces. S'il en voyait les beautés, il ne s'opposerait pas au développement du drame ; et s'il en voyait les défauts, il ne s'y opposerait pas non plus. En somme, le public fait usage des classiques d'un pays comme de moyens pour arrêter le progrès de VArt, Il abaisse les classiques au rang d'autorités. Il se sert d'eux comme de bâtons pour empêcher la libre expression de la Beauté sous des formes nouvelles. Il demande toujours à un écrivain pourquoi il n'écrit pas comme quelque autre écrivain, ou à un peintre pourquoi il ne peint pas comme quelque autre peintre, oubliant tout à fait que si l'un d'eux agissait de la sorte, il cesserait d'être un artiste. Un

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mode nouveau de Beauté est absolument déplaisant au public, et toutes les fois qu'il apparaît, le public devient si courroucé et si égaré qu'il emploie toujours deux phrases stupides : — l'une est que l'œuvre d'art est grossièrement incompréhensible ; l'autre, que l'œuvre d'art est grossièrement immorale. Ce que le public entend par ces mots me semble être ceci : lorsqu'il dit qu'une œuvre est grossièrement incompréhensible, il entend que l'artiste a dit ou fait une belle chose neuve ; lorsqu'il dépeint une œuvre comme grossièrement immorale, il entend que l'artiste a dit ou fait une belle chose vraie. La première expression se rapporte au style ; la seconde au sujet. Mais le public emploie sans doute les mots très vaguement, comme une populace vulgaire emploiera les pavés qu'elle trouve sous sa main. Il ri' y a pas un seul véritable poète ou prosateur de ce siècle, par exemple, à qui le public anglais n'ait solennellement décerné des brevets \ d^mmoralité, et ces brevets, en pratique, tiennent chez I nous la place de ce qu'est en France la consécration I définitive de l'Académie des Lettres, et rendent heuj reusement l'établissement d'une institution de ce

1 genre tout à fait inutile en Angleterre. Naturellement,

j le public est très indifférent dans sa façon d'employer

les mots. Qu'ils aient appelé Wordsworth un poëte

immoral, on devait s'y attendre : Wordsworth était

un poète. Mais qu'ils aient appelé Charles Kingsley un . romancier immoral, est extraordinaire. La prose de Kingsley n'était pas d'une qualité très subtile. Cependant, le mot existe, et le public l'emploie du mieux qu'il peut. Un artiste, bien entendu, n'en est point troublé. Le véritable artiste croit absolument en luimême, parce qu'il est absolument lui-même. Mais j'imagine que si un artiste produisait en Angleterre une œuvre d'art qui, à son apparition, fût immédiatement reconnue par le public, au moyen de son interprète la presse, comme une œuvre tout à fait compréhensible et hautement morale, l'artiste commencerait à se demander sérieusement si, dans cette création, il n'a pas été réellement lui-même, et si, par conséquent, l'œuvre n'est pas tout à fait indigne de lui, et entièrement de second ordre, ou de nulle valeur artistique quelconque.

En somme, un artiste en Angleterre gagne à être attaqué. Par là, son individualité s'accentue. Il devient plus complètement lui-même. Bien entendu, les attaques sont très grossières, très impertinentes et très méprisables. Mais nul artiste n'attend de la grâce de l'esprit du vulgaire, ou du style de l'intellect suburbain. La vulgarité et la stupidité sont deux éléments très actifs dans la vie contemporaine. On le regrette, naturellement. Mais il en est ainsi. Ce sont

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des sujets pour l'étude, comme tout autre chose. Et il n'est que juste de constater, en considération des journalistes contemporains, que la vulgarité et la stupidité louent toujours en particulier ce qu'elles Dnt en public attaqué dans leurs écrits.

Dans les quelques dernières années, deux autres adjectifs, peut-on remarquer , ont été ajoutés au vocabulaire très limité des injures contre l'Art à la disposition du public. L'un est le mot « malsain », ['autre est le mot « exotique ». Le dernier exprime seulement la fureur du champignon éphémère contre l'immortelle, enivrante, et exquisement belle orchiiée. C'est un hommage, mais un hommage sans importance. Le mot « malsain », néanmoins, supporte l'analyse. C'est un mot intéressant. E fait, il 3st si intéressant que les gens qui l'emploient ne savent pas ce qu'il signifie.

Que signifie-t-il ? Qu'est-ce qu'une œuvre d'art saine, ou une œuvre d'art malsaine ? Tous les termes qu'on appHque à une œuvre d'art, pourvu qu'on les applique rationnellement, se rapportent ou à son style ou à son sujet, ou à tous les deux ensemble. Au point de vue du style, une œuvre d'art saine est celle iont le style s'harmonise avec la beauté de la matière qu'elle emploie, que cette matière soit des mots ou du bronze, de la couleur ou de l'ivoire, et qui

284 OPIMO>JS DE LITTÉRATURE ET D'ART

se sert de cette beauté comme d'un moyen pour produire l'effet esthétique. Au point de vue du sujet, une œuvre d'art saine est celle où le choix du sujet est déterminé par le tempérament de l'artiste, et provient directement de lui. Enfin, une œuvre d'art saine est celle qui possède tout ensemble la perfection et la personnalité . Naturellement , la forme et la substance ne peuvent être séparées dans une œuvre d'art ; elles composent toujours un tout. Mais, en vue de l'analyse, et mettant de côté, pour un moment, l'ensemble de l'impression esthétique, nous pouvons les séparer par la pensée. Une œuvre d'art malsaine, d'un autre côté, est celle dont le style est usé, vieux, et banal, et dont le sujet est intentionnellement choisi, non parce que l'artiste y trouve du plaisir, mais parce qu'il pense que le public le paiera pour ce sujet. En somme, le roman populaire que le public appelle sain est toujours une production complètement malsaine ; et ce que le public appelle un roman malsain est toujours une belle et saine œuvre d'art.

Peut-être, cependant, fais-je tort au public en bornant son vocabulaire aux mots « immoral », « incompréhensible )), « exotique, » et « malsain )>. Il y a un autre mot que le public emploie. C'est le mot « morbide ». Il ne l'emploie pas souvent. La signifi-

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cation de ce mot est si simple que le public craint de s'en servir. Cependant il s'en sert quelquefois, et, de temps en temps, on rencontre cette expression dans les feuilles populaires. C'est, évidemment, un mot ridicule à appliquer à une œuvre d'art. Car qu'est-ce que la morbidité, sinon une sorte d'émotion ou un mode de pensée qu'on ne peut exprimer ? Le public tout entier est morbide, puisqu'il ne peut jamais trouver l'expression pour quoi que ce soit. U artiste n^est jamais morbide. Il exprime toute chose. Il se tient hors de son sujet, et, au moyen de lui, produit d'admirables et artistiques effets. Qualifier un artiste de « morbide » parce qu'il prend comme sujet la morbidité, est aussi sot que si l'on qualifiait Shakespeare de fou parce qu'il a écrit le Roi Lear.

J'ai à peine besoin de dire que je ne me plains pas un seul moment que le public et la presse abusent de ces mots. Je ne vois pas comment, avec leur manque de compréhension de ce qu'est l'Art, ils pourraient les employer dans leur sens véritable. Je montre seulement l'abus ; et quant à l'origine de cet abus et au sens qui s'y cache, l'explication pst très simple. Il vient de la conception barbare Ip l'autorité. Il vient de l'incapacité naturelle qu'une société corrompue par le principe d'autorité

286 opiNio:\s de littérature et d'art

éprouve à comprendre et à apprécier l'Individualisme. En un mot, il vient de cette chose ignorante et monstrueuse qu'on appelle l'Opinion Publique, et qui, mauvaise et bien intentionnée lorsqu'elle tente de gouverner l'action, est infâme et mal intentionnée lorsqu'elle tente de gouverner la Pensée ou l'Art.

Vraiment, il y aurait beaucoup plus à dire en faveur de la force physique de la foule qu'en faveur de son opinion. La première peut avoir de la beauté. La seconde est nécessairement insensée. On dit souvent que la force n'est pas un argument. Cela, néanmoins, dépend entièrement de ce qu'on veut prouver. Beaucoup des problèmes les plus importants des quelque> derniers siècles, tels que la continuation du gouvernement personnel en Angleterre, ou de la féodalité en France, ont été résolus uniquement au moyen de la force physique. La violence même d'une révolution peut rendre la foule sublime et magnifique pour un moment. Ce fut un jour funeste que celui où le public découvrit que la plume est plus forte que le pavé, et peut être rendue aussi dangereuse que la brique. Le public aussitôt a cherché le journaliste, l'a trouvé, l'a développé, et en a fait son serviteur zélé et bien rétribué. Cela est grandement à regretter, pour tous les deux. Derrière la barricade, il peut

l'ame humaine et le socialisme 287

exister beaucoup de noblesse et d'héroïsme. Mais qu'y a-t-il derrière l'article de fond, sinon le préjugé, la sottise, l'hypocrisie et le bavardage ? Et lorsque ces quatre qualités sont réunies, elles font une force terrible, et constituent l'autorité nouvelle.

Aux jours anciens, on avait la torture. Maintenant, on a la presse. C'est certainement une amélioration. Mais cela est encore très mauvais, très nuisible et très démoralisateur. Quelqu'un, — n'était-ce pas Burke ? — appelait le journalisme : le quatrième état. Le mot était vrai de son temps, sans doute. Mais aujourd'hui, le Journalisme est réellement le seul état. Il a dévoré les trois autres. Les Lords temporels ne disent rien, les Lords spirituels n'ont rien à dire, et la Chambre des Communes a des riens à dire et elle les dit. Nous sommes dominés par le Journalisme. En Amérique, le Président règne quatre ans, et le Journalisme gouverne toujours et toujours. Heureusement, en Amérique, le journalisme a porté son autorité jusqu'à l'extrémité la plus grossière et la plus brutale. Par une conséquence naturelle, il a commencé à créer un esprit de révolte. On est amusé ou dégoûté par les journaux, chacun suivant son tempérament. Mais ils ne sont plus la force réelle qu'ils étaient. On ne les prend pas au sérieux. En Angleterre, le Journaisme ne s'étant pas, sauf dans quelques exemples

288 OPIMONS DE LITTÉRATURE ET d'aRT

bien connus, porté jusqu'à de tels excès de brutalité, reste encore un facteur important, une puissance vraiment notable. La tyrannie qu'il prétend exercer sur la vie privée me semble tout à fait extraordinaire. Le fait est que le public éprouve une insatiable curiosité de connaître tout, excepté ce qui est digne d'être connu. Le Journalisme, sachant cela, et ayant des mœurs de trafiquant, fournit aux demandes du public Dans le siècle dernier, on clouait au pilori l'oreilk des journalistes. Cela était tout à fait horrible. Dance siècle, les journalistes ont eux-mêmes cloué leur> oreilles au trou des serrures. Cela est bien pire. Et ce qui augmente le dommage, c'est que les journalistes les plus blâmables ne sont pas les journalistes amuseurs qui écrivent pour ce qu'on appelle les Society papers. Le mal est fait par les journalistes sérieux, réfléchis, graves, qui, solennellement, comme ils le font aujourd'hui, traînent sous les yeux du public quelque incident de la vie privée d'un grand homme d'État, d'un homme qui est un conducteur de la pensée politique comme un créateur de force politique, et qui invitent la foule à discuter l'incident, à exercer son autorité sur le fait, à donner ses aperçus, et non seulement à les donner, mais à les mettre en action, à dicter à cet homme sur tous les autres points, à dicter à son parti, à dicter à

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son pays , qui poussent en somme le public à se rendre ridicule, injurieux et malfaisant. La vie privée des hommes et des femmes ne doit point être racontée au public. Le public n'en a point du tout affaire. En France, ces choses sont mieux ordonnées. On n'y permet point que les détails des débats qui ont lieu dans les cours de divorce soient publiés pour l'amusement ou le blâme du public. Tout ce qu'on permet de savoir, c'est que le divorce a eu lieu et qu'il a été accordé à la demande de l'une ou l'autre des parties, ou de toutes les deux. En France, en somme, on limite le journaliste, et on permet à l'artiste une liberté presque parfaite. Ici, nous accordons une liberté absolue au journaliste, et nous limitons complètement Vartiste. C'est-à-dire que l'opinion publique, en Angleterre, essaie de contraindre, et d'empêcher, et de détourner l'homme qui fait des choses belles, et oblige le journaliste à détailler les choses laides, ou répugnantes, ou révoltantes, de sorte que nous avons les journalistes les plus sérieux du monde, et les journaux les plus inconvenants. Je n'exagère nullement en parlant d'obligation. Il y a peut-être quelques journalistes qui prennent un réel plaisir à publier des choses affreuses, ou qui, étant pauvres, considèrent les scandales comme une espèce de base perpétuelle de revenu. Mais il y a d'autres journalistes j'en suis

certain, des hommes d'éducation et de culture, qui répugnent véritablement à publier de tels récits, qui savent qu'il est mauvais de le faire, et le font seulement parce que les conditions malsaines dans lesquelles s'exerce leur profession les force à fournir au public ce qu'il demande, et à soutenir la concurrence avec les autres journaux en faisant cette fourniture aussi complète et aussi satisfaisante que possible pour le grossier appétit populaire. C'est là une situation très avilissante pour tout homme de quelque éducation, et je ne doute pas que la plupart des jour- i nalistes ne le sentent cruellement.

Néanmoins, quittons ce côté misérable du sujet, et revenons à la question de l'autorité populaire en matière d'Art, je veux dire au droit que s'arroge l'Opinion Publique de dicter à l'artiste la forme qu'il doit employer, la façon dont il doit l'employer, et les matériaux avec lesquels il doit travailler. J'ai montré que les arts qui, en Angleterre, ont le mieux échappé sont ceux auxquels le public ne s'intéresse pas. Cependant, il s'intéresse à l'art dramatique, et comme le drame a fait un certain progrès dans les, dix ou quinze dernières années, il importe de démontrer que ce progrès est dû entièrement à quelques artistes individuels qui ont refusé d'accepter pour leur règle le manque de goût populaire, et n'ont pas voulu

l'ame humaiî^e et le socialisme 291

considérer l'Art comme une simple affaire d'achat et de vente. M. Irving, avec sa merveilleuse et ardente personnalité, avec son style qui possède réellement un élément de couleur, avec sa puissance extraordinaire de mimique non moins que de création Imaginative et intellectuelle, M. Irving, s'il avait eu pour seul objet de donner au public ce que le public demande, aurait pu représenter les pièces les plus vulgaires de la façon la plus vulgaire, et recueillir autant de succès et d'argent qu'un homme en peut désirer. Mais tel n'était point son objet. Son objet était de réaliser sa perfection comme artiste, sous certaines conditions, et dans certaines formes d'Art. D'abord, il s'adressa au petit nombre : maintenant, il a fait l'éducation de la foule. Il a créé, dans le public, tout à la fois le goût et le tempérament. Le public le prise infiniment. Néanmoins, je me demande souvent si on comprend que le succès d'Irving est entièrement du à ce qu'il n'a pas accepté la façon de voir du public, mais a réalisé la sienne propre. Avec la façon de voir du public, le Lyceum aurait été une espèce de baraque de second ordre, comme sont aujourd'hui quelques-uns des théâtres populaires de Londres. Qu'on le comprenne ou non, ce fait pourtant demeure, que le goût et le tempérament artistiques ont, dans une certaine mesure, été créés dans le

public, et que le public est capable de développer ces qualités. Voici donc le problème : pourquoi le public ne devient-il pas plus raffiné ? Il en est capable. Qui l'en empêche ?

Ce qui l'en empêche, il faut le dire encore, c'est son désir d'exercer de l'autorité sur l'artiste et sur les œuvres d'art. A certains théâtres, tels que le Lyceum et le Haymarket, les spectateurs semblent arriver avec une disposition convenable. Dans l'un et l'autre de ces théâtres, il y a eu des artistes individuels, qui ont réussi à créer dans leur auditoire, — et chaque théâtre, à Londres, a son auditoire particulier, — ■ le tempérament auquel l'Art s'adresse. Et quel est ce tempérament ? C'est le tempérament de réceptivité. Toute la question est là.

Si on approche une œuvre d'art avec quelque désir d'exercer de l'autorité sur l'œuvre et sur l'artiste, 6n l'approche dans un tel esprit qu'on ne peut recevoir d'elle aucune impression artistique. U œuvre d'art doit dominer le spectateur ; le spectateur ne doit pas dominer V œuvre d^art. Le spectateur doit être réceptif. Il doit être le violon sur lequel le maître doit jouer. Et plus complètement il peut supprimer ses conceptions niaises, ses sots préjugés, ses idées absurdes sur ce que l'Art doit être ou ne doit pas être, mieux il est en état de comprendre et d'appré-

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cier l'œuvre d'art. Ceci, naturellement, est tout à fait évident dans le cas du public ordinaire d'hommes et de femmes allant au théâtre. Mais cela est également vrai pour ce qu'on appelle les gens cultivés. Car les idées qu'un esprit cultivé possède sur l'Art sont naturellement tirées de ce que l'Art a été, tandis que la nouvelle œuvre est belle, parce qu'elle est ce que l'Art n'a jamais été ; et la mesurer à la règle du passé, c'est la mesurer à une règle qu'elle a re jetée pour atteindre à sa véritable perfection. Un tempérament capable de recevoir, dans un milieu Imaginatif et sous des conditions Imaginatives, des impressions neuves et belles, est le seul tempérament qui puisse apprécier une œuvre d'art. Vraie pour l'appréciation de la peinture et de la sculpture, cette loi est plus vraie encore pour l'appréciation d'un art tel que le drame. Car un tableau et une statue ne sont point en lutte avec le Temps. Ils ne tiennent nul compte de sa succession. Leur unité ^ peut être saisie en un moment. Il n'en est pas de même pour la littérature. Il faut qu'un peu de temps s'écoule avant que l'unité d'effet soit atteinte. Et ainsi, dans le drame, il peut se présenter au premier acte d'une pièce quelque circonstance dont la réelle valeur artistique peut n'être pas évidente pour le spectateur jusqu'à ce qu'on atteigne le troi-

294 OPINIONS DE LITTÉRATURE ET u'aRT

sième ou le quatrième acte. Le spectateur impertinent va-t-il se mettre en colère et crier, et troubler la représentation , et ennuyer les artistes ? Non. L'honnête homme reste assis tranquillement, et il connaît les émotions délicieuses de la surprise, de la curiosité et de l'attente. Il n'est point allé au théâtre pour sortir vulgairement de son caractère. Il est allé au théâtre pour développer un tempérament artistique. Il y est allé pour entrer dans un tempérament artistique. Il n'est pas le juge de l'œuvre d'art. Il est l'adorateur admis à la contempler, et, si l'œuvre est belle, à oublier dans sa contemplation tout l'égotisme qui le corrompt, — l'égotisme de son ignorance ou l'égotisme de son instruction. Ceci, pour l'art dramatique, est, je crois, à peine suffisamment reconnu. Je puis parfaitement comprendre que si Macbeth était représenté pour la première fois devant un auditoire anglais contemporain, beaucoup de spectateurs blâmeraient fortement et énergiquement l'entrée des sorcières au premier acte, avec leurs ; phrases grotesques et leurs paroles ridicules. Mais lorsque la pièce est terminée, '^on s'aperçoit que le rire des sorcières dans Macbeth est aussi terrible que le rire de la folie dans Lear, plus terrible que le rire d'Iago dans la tragédie du More. Une pièce de théâtre est l'œuvre d'art qui exige du spectateur la

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plus parfaite disposition réceptive. Du moment où il cherche à exercer de l'autorité, il devient l'ennemi déclaré de l'Art et de lui-même. L'Art s'en soucie peu. C'est lui seul qui souffre.

Il en est de même pour le roman. L'autorité populaire et l'acceptation de cette autorité sont funestes. UEsmond de Thackeray est une magnifique œuvre d'art, parce qu'il l'écrivit pour se plaire à lui-même. Dans ses autres romans, dans Pendennis, dans Philip, même dans Vanity Pair, quelquefois il est trop préoccupé du public, et gâte son œuvre en s'adressant directement aux sympathies de la foule, ou en les raillant directement. Un véritable artiste ne s'occupe du public en aucune façon. Le public est pour lui comme sHl n'existait pas. L'artiste véritable n'a point de gâteaux au pavot ou au miel à jeter au monstre pour son sommeil ou pour sa nourriture. Il laisse ce soin aux romanciers populaires. Nous avons maintenant en Angleterre un romancier incomparable, M. Georges Meredith. Il y a de plus grands artistes en France, mais la France n'a personne dont la conception de la vie soit aussi vaste, aussi diverse, aussi imaginativement vraie. Il y a en Russie des conteurs qui ont un sentiment plus vif des effets que la souffrance peut donner dans la fiction. Mais à Meredith appartient la philosophie de la fiction. Non

seulement ses personnages vivent, mais ils vivent dans la pensée. On peut les voir d'un millier de points de vue. Ils sont suggestifs. Une âme est en eux et autour d'eux. Ils sont interprétatifs et symboliques. Et celui qui les a créées, ces merveilleuses figures si ardemment vivantes, les a créées pour son propre plaisir, et n'a jamais demandé au public ce qu'il voulait, ne s'est jamais soucié de le savoir, n'a jamais souffert que le public l'inspirât ou l'influençât en quelque façon, mais il a continué à accentuer sa propre personnalité, et à produire son œuvre individuelle. D'abord, nul ne venait à lui. Peu importait. Puis le petit nombre vint. Il n'en fut point changé. La foule est venue maintenant. Il est toujours le même. Il est un romancier incomparable.

Dans les arts décoratifs, il n'en est pas autrement. Le public s'attachait avec une obstination vraiment touchante à ce qui, je crois, était la tradition directe de la Grande Exposition de la vulgarité internationale, tradition si effroyable que les maisons où l'on habitait étaient bonnes seulement à être habitées par des aveugles. On commença à faire des choses belles ; de belles couleurs vinrent sous la main du teinturier, de beaux modèles sortirent du cerveau de l'artiste , et l'usage des choses belles , et leur valeur, et leur importance furent prônées. Le public

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était réellement très indigné. Il sortait de son caractère. Il disait des choses imbéciles. Nul n'y prenait garde. Nul n'était d'un iota plus mauvais. Nul n'acceptait l'autorité de l'opinion publique. Et maintenant, il est presque impossible d'entrer dans une maison moderne sans y voir quelque attestation de bon goût, quelque attestation de la valeur d'un entourage aimable, quelque signe de l'appréciation du beau. En somme, les habitations sont généralement tout à fait charmantes aujourd'hui. La masse a été civihsée dans une très grande mesure. Il n'est que juste, néanmoins, d'établir que la réussite extraordinaire de la réforme dans la décoration des maisons et l'ameublement et tout ce qui s'y rapporte n'a pas été réellement due au développement d'un goût très subtil en ces matières chez la majorité du public. 1 Elle vient surtout de ce que les artisans ont teUe-

! ment apprécié le plaisir de faire des choses belles, et

I se sont éveillés à une conscience si vive de la laideur I et de la vulgarité de ce qu'on avait demandé jus- • que-là, qu'ils en ont simplement sevré le public. Il serait tout à fait impossible, à présent, de meubler une chambre comme les chambres étaient meublées j il y a quelques années, à moins d'aller chercher ' chaque objet à une vente aux enchères de meubles ' de seconde main , dans quelque hôtel de troisième

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ordre. Ces objets ne se fabriquent plus. Néanmoins, on peut répondre à cela que les gens eux-mêmes aujourd'hui tiennent à avoir dans leurs entourages quelque chose de charmant. Heureusement pour eux, leur prétention à l'autorité en cette branche d'art est tombée tout à fait à néant.

Il est évident, donc, que toute autorité en matière d'art est mauvaise. On demande parfois quelle est la forme de gouvernement qui convient le mieux pour la vie d'un artiste. A cette question, il n'y a qu'une réponse : la forme de gouvernement qui convient le mieux à Vartiste est l'absence de tout gouvernement. L'autorité exercée sur lui et sur son art est ridicule. On a constaté que sous les despotismes les artistes ont produit de belles œuvres. Il n'en est pas tout à fait ainsi. Les artistes ont visité les despotes, non pas comme des sujets, pour être tyrannisés, mais comme d'errants créateurs de merveilles, comme des êtres séduisants et vagabonds, pour être entretenus et charmés et laissés paisibles, et libres de créer. Il y a ceci à dire en faveur du despote que lui, étant un individu, peut avoir de la culture, tandis que la multitude, étant un monstre, n'en a aucune. Un Empereur et Roi peut se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre, mais lorsque la démocratie se baisse, c'est seulement pour jeter de la boue. Et cependant la

démocratie n'a pas à se baisser autant que l'empereur. En fait, lorsqu'elle veut jeter de la boue, elle n'a pas à se baisser du tout. Mais il n'est pas nécessaire de distinguer le monarque d'avec la populace : toutes les autorités sont également mauvaises.

Il y a trois sortes de despotes : celui qui tyrannise le corps, celui qui tyrannise l'âme, celui qui tyrannise l'âme et le corps à la fois. Le premier s'appelle le Prince. Le second s'appelle le Pape. Le troisième s'appelle le Peuple. Le Prince peut avoir de la culture. Beaucoup de princes en ont eu. Cependant le Prince est dangereux. On se souvient de Dante au festin amer de Vérone, du Tasse à Ferrare dans sa cellule de fou. n est meilleur pour l'artiste de ne pas vivre avec les Princes. Le Pape peut avoir de la culture. Beaucoup de Papes en ont eu ; les mauvais Papes en avaient. Les mauvais Papes aimaient la Beauté, (presque aussi passionnément, oui, avec autant de [passion que les bons Papes haïssaient la Pensée. 'A la perversité de la Papauté, l'humanité doit beaucoup. La bonté de la Papauté doit à l'humanité une I dette terrible. Cependant, quoique le Vatican ait coni serve la voix de ses foudres et perdu l'aiguillon de ses éclairs, il est meilleur pour l'artiste de ne point I vivre avec les Papes. Ce fut un pape qui dit, à propos de Cellini, dans un conclave de cardinaux, que les

lois ordinaires et l'ordinaire autorité n'étaient point faites pour des hommes tels que lui ; mais ce fut un pape qui jeta Cellini en prison, et l'y garda jusqu'à ce qu'il devint malade de fureur et se forgea des visions irréelles, et vit le soleil doré entrer dans sa chambre, et en devint si épris qu'il chercha à s'échapper et se glissa de tour en tour, et, tombant dans l'air glacé de l'aube, se blessa, et fut caché par un vigneron sous des tiges de vigne et porté dans une charrette chez quelqu'un qui, aimant les belles choses, prit soin de lui. Il y a du danger dans les Papes. Et quant au Peuple, que dire de lui et de son \ autorité ? Peut-être on a en parlé suffisamment. Son autorité est aveugle, sourde, affreuse, grotesque, tragique, amusante, sérieuse et immonde. Il est impossible pour l'artiste de vivre avec le Peuple. Tous les despotes corrompent. Le Peuple corrompt et abêtit. Qui Ta chargé d'exercer l'autorité ? Il était fait pour vivre, pour écouter et pour aimer. On lui a infligé un grand mal. Le Peuple s'est gâté par l'imitation de ses inférieurs. Il a pris le sceptre du Prince. Comment s'en servirait-il ? Il a pris la triple tiare du Pape. Comment en porterait-il le fardeau ? Il est comme un clown dont le cœur est brisé. Il est comme un prêtre dont l'âme n'est pas encore née. Que tous ceux qui aiment la Beauté le plaignent.

Quoique lui-même n'aime pas la Beauté, cependant que les amis de la Beauté le plaignent. Qui lui a enseigné les façons de la tyrannie ?

Il y a beaucoup d'autres choses que l'on pourrait montrer. On pourrait montrer comment la Renaissance fut grande parce qu'elle ne chercha à résoudre aucun problème social et ne s'occupa point de questions de ce genre, mais laissa l'individu se développer librement, magnifiquement, et naturellement, et ainsi eut des artistes grands et individuels et des hommes individuels et grands. On pourrait montrer comment Louis XIV, en créant l'état moderne, détruisit l'individualisme de l'artiste et fit naître des œuvres monstrueuses par leur monotonie de répétition, et méprisables par leur conformité à la règle, et comment il détruisit dans toute la France toutes ces belles libertés d'expression qui avaient donné à la tradition une beauté neuve, et uni les modes nouveaux avec la forme antique. Mais le passé n'est d'aucune importance. Le présent n'est d'aucune importance. C'est avec l'avenir que nous avons affaire. Car le passé est ce que l'homme n'aurait pas dû être. Le présent est ce que l'homme ne doit pas être. L'avenir est ce que sont les artistes.

On pourra, naturellement, dire qu'un système tel ^ue celui que l'on expose ici est tout à fait imprati-

cable, et va contre la nature humaine. Cela est parfaitement vrai. Il est impraticable, et il va contre la nature humaine. C'est pourquoi il est digne d'être avancé, et c'est pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un système pratique ? Un système pratique est, ou bien un système qui est déjà en existence, ou bien un système qui pourrait être réalisé dans les conditions existantes. Mais c'est précisément les conditions existantes que l'on condamne ; et tout système qui pourrait accepter ces conditions est mauvais et insensé. Les conditions présentes passeront , et la nature humaine changera. La seule chose qu'on sache réellement de la nature humaine, c'est qu'elle change. Le changement est le seul de ses attributs que nous puissions affirmer. Les systèmes qui échouent sont ceux qui reposent sur la permanence de la nature humaine, et non sur sa croissance et son développement. L'erreur de Louis XIV fut de penser que la nature humaine serait toujours la même. Le résultat de cette erreur fut la Révolution française. Ce fut un résultat admirable. Tous les résultats des erreurs des gouvernements sont toujours admirables.

Il faut remarquer aussi que l'Individualisme ne vient point à l'homme par quelque maladif bavardage sur le devoir, mot qui signifie seulement : faire ce qui est nécessaire à d'autres parce que cela leur

est nécessaire ; ou par quelque affreux bavardage sur le sacrifice de soi-même, lequel est seulement une survivance de la mutilation sauvage. En fait, V Individualisme ne vient point à Vhomme par des sollicitations extérieures quelconques; il sort spontanément et naturellement de Vhomme. C'est le point auquel tend tout développement. C'est la spécialisation vers laquelle se dirigent tous les organismes. C'est la perfection inhérente à chaque forme de la vie, et vers laquelle chacune s'efforce. Et ainsi l'individualisme n'exerce nulle contrainte sur l'homme. Au contraire, il dit à l'homme qu'il ne doit pas permettre que nulle contrainte soit exercée sur lui. L'Individualisme n'essaie pas d'obliger les hommes à être bons. Il sait que les hommes sont bons lorsqu'on les laisse à eux-mêmes. L'homme développera de lui-même l'Individualisme. C'est ainsi qu'il le développe maintenant. Demander si l'Individualisme est possible, c'est comme demander si l'Évolution est possible. U Evolution est la loi de la vie, et il n^est d^évolution que vers Vlndividualisme. Partout où cette tendance ne s'exprime pas, c'est un cas d'arrêt artificiel dans la croissance, ou de maladie, ou de mort.

L'Individualisme sera aussi sans égoïsme et sans affectation. On a montré tout à l'heure qu'un des résultats de l'extraordinaire tyrannie de l'autorité est

que les mots sont complètement détournés de leur sens véritable et simple, et sont employés à exprimer le contraire de leur signification réelle. Cette remarque, vraie dans l'Art, est vraie dans la Vie. On dit, aujourd'hui, qu'un homme est affecté s'il s'habille comme il lui plaît. Mais en le faisant, il agit d'une manière parfaitement naturelle. L'affectation, en ces matières, consiste à s'habiller suivant les idées de son voisin, idées qui, étant celles de la majorité, sont sans doute extrêmement stupides. Ou bien on dit qu'un homme est égoïste s'il vit de la manière qui lui semble la plus convenable à la pleine réalisation de sa personnalité; si, en somme, le but principal de sa vie est le développement de lui-même. Mais c'est là la manière dont chacun devrait vivre, h'égoîsme n'est pas de vivre comme on désire vivre, c'est de demander aux autres de vivre comme on désire vivre soi-même. Et le contrair(^ de l'égoïsme, c'est de laisser libre la vie des autres, de n'y point intervenir. L'égoïsme tend toujours à créer autour de lui une absolue uniformité de type. Celui qui n'est point égoïste reconnaît que la diversité infinie du type est une chose délicieuse, l'accepte, y acquiesce, en jouit. On n'est pas égoïste en pensant par soi-même. Un homme qui ne pense pas par lui-même ne pense pas du tout. On est grossièrement égoïste en exigeant de son voisin qu'il pense

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de la même manière que nous, et professe les mêmes opinions. Pourquoi le devrait-il? S'il peut penser, il pensera probablement d'une façon différente ; s'il ne le peut pas, il est monstrueux d'exiger de lui une pensée quelconque. Une rose rouge n'est pas égoïste parce qu'elle veut être une rose rouge. Elle le serait affreusement si elle voulait que toutes les autres fleurs du jardin fussent des roses, et des roses rouges. Dans l'ère de l'Individualisme, les hommes seront tout à faits naturels et absolument sans égoïsme ; ils connaîtront la signification des mots, et ils en réaliseront le sens dans leurs vies libres et belles. Et les hommes ne seront pas non plus égotistes comme ils sont maintenant. Car l'égotiste est celui qui impose des obligations aux autres, et l'Individualiste ne désirera pas le faire. Cela ne lui donnerait pas de plaisir. Quand l'homme aura réalisé l'Individualisme, il réalisera aussi la sympathie et l'exercera librement et spontanément. Jusqu'à pirésent, l'homme a cultivé à peine la sympathie. Il a seulement de la sympathie pour la souffrance, et la sympathie pour la souffrance n'est pas la forme la plus élevée de la sympathie. Toute sympathie est belle, mais la sympathie pour la souffrance en est la moins belle forme. Elle est entachée d'égoïsme. Elle est sujette à devenir morbide. Il y a en elle un certain élément de terreur pour notre

propre sûreté. Nous sommes effrayés à la pensée que nous pourrions être nous-mêmes comme le lépreux ou comme l'aveugle, et que personne ne prendrait soin ; de nous. Cette sympathie est, aussi, singulièrement restreignante. On doit sympathiser avec la totalité de la vie, non pas avec les maux de la vie et les maladies seulement, mais avec la joie de la vie, et la beauté et l'énergie, et la santé et la liberté. La sympathie la ; plus large est, naturellement, la plus difficile. Elle demande plus de désintéressement. Chacun peut sympathiser avec les peines d'un ami, mais il faut une très belle nature, — la nature, en somme, d'un véritable individualiste — pour sympathiser avec les succès d'un ami. Dans la violence contemporaine de la Concurrence et de la lutte pour l'avancement, une telle sympathie est naturellement rare, et elle est aussi très étouffée par ce malsain idéal d'uniformité de t3rpe et de conformité à la règle qui prévaut partout, et qui est peut-être plus odieux encore en Angleterre qu'ailleurs.

La sympathie pour la souffrance, naturellement, existera toujours. C'est un des premiers instincts de l'homme. Les animaux qui possèdent quelque individualité, c'est-à-dire les animaux supérieurs, l'éprouvent comme nous. Mais il faut se rappeler que la sympathie pour la joie augmente la somme de la joie

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dans le monde, tandis que la sympathie pour la souffrance ne diminue pas réellement la totalité de souffrance. Elle peut rendre l'homme plus capable de supporter le mal, mais le mal subsiste. La sympathie pour la consomption ne guérit pas la consomption ; c'est la Science qui le fait. Et lorsque le Socia-

[ lisme aura résolu le problème de la pauvreté, et la Science le problème de la maladie, le champ de la

, compassion diminuera, et la sympathie humaine sera vaste, saine et spontanée. L'homme trouvera de la joie à contempler la joie d 'autrui.

Car c'est par la joie que se développera l'Individua-

' lisme de l'avenir. Le Christ ne faisait aucune tentative pour reconstruire la société, et par conséquent V Individualisme qu^il prêchait à Vhomme pouvait être réalisé seulement par la souffrance ou dans la solitude. L'idéal que nous devons au Christ est l'idéal de rhomme qui renonce complètement à la société, ou de l'homme qui lui résiste absolument. Mais l'homme est naturellement sociable. Même la Thébaïde devint peuplée à la fin. Et quoique le cénobite réalise sa personnalité, c'est souvent une personnaHté bien appauvrie qu'il réalise ainsi. D'un autre côté, cette vérité terrible que la souffrance est un mode par lequel l'homme peut réaliser sa perfection, exerçait sur le monde une fascination prodigieuse. Des ora-

teurs superficiels et de superficiels penseurs discourent souvent, dans la chaire et à la tribune, sur le culte de l'humanité pour le plaisir, et ils en gémissent. Mais il est rare, dans l'histoire du monde, que son idéal ait été un idéal de joie et de beauté. Le culte de la souffrance a beaucoup plus souvent dominé le monde. Le Moyen-âge, avec ses saints et ses martyrs, son amour de se torturer, sa farouche passion des tourments imposés par soi-même, ses blessures, et ses flagellations, — le Moyen-âge est le vrai Christianisme, et le Christ mœdiéval est le Christ véritable. Lorsque la Renaissance se leva sur le monde, et apporta avec elle les idéals nouveaux de la beauté de la vie et de la joie de vivre, les hommes devinrent incapables de comprendre le Christ. L'Art même nous l'apprend. Les peintres de la Renaissance représentaient le Christ comme un petit enfant jouant avec un autre enfant dans un palais ou dans un jardin, ou couché dans les bras de sa mère, souriant à cette mère, ou à une fleur, ou à un oiseau brillant ; ou bien ils le représentaient comme une figure auguste et majestueuse passant majestueusement à travers le monde, ou comme une figure merveilleuse s 'élevant, dans une sorte de ravissement, de la mort à la vie. Même lorsqu'ils le représentaient crucifié, ils le représentaient comme un Dieu beau auquel les hommes mau-

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[vais ont infligé la souffrance. Mais le Christ les I préoccupait peu. Ce qui leur plaisait, c'était de [ peindre les hommes et les femmes qu'ils admiraient, jet de montrer le charme de cette terre charmante. Ils peignirent beaucoup de tableaux religieux, — en fait, ils en peignirent beaucoup trop, et la mono- ' tonie du type et du sujet est ennuyeuse, et fut mauvaise pour l'art. C'était le résultat de l'autorité du public en matière d'art, et il est à déplorer. Mais I l'âme des peintres n'était point dans ces sujets. , Raphaël était un grand artiste lorsqu'il peignait son 'portrait du Pape. Lorsqu'il peignait ses Madones avec l'enfant Jésus, il n'était pas du tout un grand artiste. Le Christ n'avait rien à dire à la Renaissance, qui était admirable parce qu'elle apportait un idéal en désaccord avec le sien, et pour trouver l'image du véritable Christ, il nous faut la demander à l'art du moyen- âge. Là, le Christ est contrefait et défiguré ; il I n'est point aimable à voir, parce que la Beauté est ^une joie ; il n'a point de beaux vêtements, parce que cela peut être une joie aussi : c'est un mendiant qui a : une âme merveilleuse, c'est un lépreux dont l'âme est divine ; il n'a besoin ni de richesse ni de santé ; c'est un Dieu qui réalise sa perfection par la souffrance. L'évolution de l'homme est lente. L'iniquité des hommes est grande. Il était nécessaire que la souf-

fiance fût présentée comme im mode de réalisation. Même aujourd'hui, en quelques endroits du monde, la doctrine du Christ est nécessaire. Nul de ceux qui vécurent dans la Russie moderne ne pouvait réaliser sa perfection autrement que par la souffrance Quelques artistes russes se sont réalisés dans l'Art, en des fictions qui sont de caractère mœdiéval, parce que leur note dominante est la réalisation de l'homme par la souffrance. Mais pour ceux qui ne sont point artistes, et pour lesquels il n'est d'autre mode de vie que la vie réelle du fait, la souffrance est la seule porte de la perfection. Un homme qui vit heureux sous le système de gouvernement actuel de la Russie ^ doit, ou croire que l'homme n'a point d'âme, ou que, s'il en a une, elle n'est pas digne de se développer. Un Nihiliste qui rejette toute autorité, parce = qu'il sait que l'autorité est un mal, et qui accueille toute souffrance, parce que par elle il réalise sa personnalité, est un chrétien véritable. Pour lui, l'idéal chrétien est une chose réelle.

Et cependant, le Christ ne se révoltait pas contre l'autorité. Il acceptait l'autorité impériale de l'Empire romain et payait le tribut. Il supportait l'autorité ecclésiastique de l'Église juive, et ne voulait repousser

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