I. Ces mots sont en français dans l'original
Muséum, étudiant sans honte son sujet. Il n'a pas même le courage de prendre les idées des autres, mais s'obstine à s'adresser directement à la vie pour toute chose, et finalement, entre les encyclopédies et l'expérience personnelle, il s'étale par terre, ayant pris ses t3rpes dans le cercle de sa famille ou chez sa blanchisseuse hebdomadaire, et ayant acquis une somme d'observations utiles dont jamais, même dans ses moments les plus réfléchis, il ne peut entièrement s'affranchir.
« Le dommage que ce faux idéal de notre temps apporte à la littérature peut à peine être évalué. On a une manière négligente de dire : « un menteur » de naissance », comme on dit : « un poète de » naissance ». Mais, dans les deux cas, on a tort. Le mensonge et la poésie sont des arts, — des arts qui, comme l'a vu Platon, ne se séparent pas l'un de l'autre, — et tous deux exigent la plus soigneuse étude, le culte le plus désintéressé. Réellement, ils ont leur technique, de même que les arts plus matériels de la peinture et de la sculpture, leurs subtils secrets de forme et de couleur, leurs mystères de métier, leurs méthodes artistiques raisonnées. Ainsi qu'on reconnaît le poète à sa noble harmonie, ainsi on peut reconnaître le menteur à son élégante et riche élocution, et ni à l'un ni à l'autre, l'inspiration
fortuite du moment ne peut suffire. Toi, comme partout ailleurs, la perfection doit être précédée d'une longue pratique. Mais, à notre époque, tandis que l'usage d'écrire en vers est devenu beaucoup trop commun, et devrait, si c'était possible, être réfréné, l'usage de mentir est presque tombé en discrédit. Beaucoup de jeunes gens entrent dans la vie avec un don naturel d'exagération qui, s'il était nourri dans un milieu congénère et sympathique, ou par l'imitation des meilleurs modèles, pourrait devenir réellement grand et admirable. Mais, règle générale, le jeune homme n'arrive à rien. Ou bien il tombe de luimême dans de nonchalantes habitudes de véracité... ))
CYRILLE
Mon cher ami !
VIVIEN
N'interrompez pas au milieu d'une phrase, s'il vous plaît. « Ou bien il tombe de lui-même dans de nonchalantes habitudes de véracité, ou bien il les contracte en fréquentant la société des gens âgés et des gens bien informés. Les deux faits sont également funestes à son imagination, comme ils le seraient, en vérité, à celle de tout autre ; et, en peu de temps, le jeune homme développe une faculté morbide et malsaine de dire la vérité, il commence à vérifier
toutes les assertions faites en sa présence , n'hésite pas à contredire les gens plus jeunes que lui, et souvent finit par écrire des romans si pareils à la vie que personne ne peut croire à leur vraisemblance. Ce n'est pas un cas isolé que nous donnons. C'est simplement un exemple pris parmi beaucoup d'autres ; et si l'on ne fait rien pour réfréner, ou au moins pour modifier, ce monstrueux culte des faits, l'Art deviendra stérile, et la Beauté s'enfuira de la terre.
« Même M. Robert-Louis Stevenson, ce délicieux maître de prose délicate et fantasque, est entaché de ce vice moderne ; je dis vice, car, à la tendance dont je parle, on ne peut positivement donner un autre nom. On peut enlever à un récit sa réalité en s'efïorçant de le faire trop vrai, et The Black Arrow est assez peu artistique pour ne pas contenir un seul anachronisme dont on puisse se vanter, tandis que la métamorphose du D^" Jekyll est d'une lecture aussi dangereuse que le récit d'une expérience dans the Lancet. Quant à M. Rider Haggard,^ qui possède réellement, ou qui a possédé jadis, les façons d'un très magnifique menteur, il a maintenant si peur d'être soupçonné de génie que, lorsqu'il nous conte quelque histoire merveilleuse, il se croit obligé d'inv^enter un souvenir personnel, et de le mettre en note
au bas de la page, comme une espèce de confirmation lâche. Nos autres romanciers ne valent pas beaucoup mieux. M. Henry James écrit la fiction comme si c'était un devoir pénible, et gaspille sur de mesquins sujets et d'imperceptibles «points de vue », son style correct et distingué, ses phrases heureuses, sa vive et mordante satire. M. Hall Caine vise au grandiose, il est vrai, mais alors il écrit de toute la hauteur • de sa voix. Il parle si fort qu'on ne peut pas entendre ce qu'il dit. M^ James Paynest un adepte de l'art de cacher ce qui ne vaut pas la peine d'être découvert. Il poursuit l'évidence avec l'ardeur d'un détective myope. Quand on feuillette ses livres, l'incertitude de l'auteur devient presque insupportable. Les chevaux du char de M^" William Blake ne s'élancent pas vers le soleil. Ils se bornent à terrifier le ciel au soir par de violents effets chromolithographiques. En les voyant approcher, les paysans cherchent un refuge dans le patois. M^ Oliphant bavarde agréablement sur les vicaires, les parties de lawn-tennis, les domestiques, et autres choses fastidieuses. M^ Marion Crawford s'est immolé sur l'autel de la couleur locale. Il est comme cette dame d'une comédie française qui parle constamment « du beau ciel d'Italie ». D'autre part, il est tombé dans la fâcheuse habitude d'énoncer des niaiseries morales. Il nous révèle
LA DÉCADENCE DU MENSONGE là
à chaque instant qu'être bon c'est être bon, et. qu'être méchant c'est être mauvais. Parfois, il est presque édifiant. Robert Elsmere, sans doute, est un chef-d'œuvre, — un chef-d'œuvre du « genre^ ennuyeux » ^ seule forme de littérature que le public anglais semble apprécier complètement. Un jeune homme réfléchi d'entre nos amis nous disait un jour que ce livre le faisait souvenir de l'espèce de conversation qui se déploie à un thé, dans la maison d'une sérieuse famille non conformiste, et nous pouvons parfaitement le croire. En vérité, c'est seulement en Angleterre qu'un tel livre pouvait se produire. L'Angleterre est la demeure des idées usées. Quant à cette vast€ et chaque jour croissante école de romanciers pour qui le soleil se lève invariablement à l'Orient, la seule chose qu'on puisse dire d'eux, c'est qu'ils ont trouvé la vie toute crue, et qu'ils la laissent mal cuite. « En France, quoiqu'on n'ait rien produit de si délibérément ennuyeux que Robert Elsmere, les choses ne vont pas beaucoup mieux. M. Guy de Maupassant, avec son ironie aigùe et incisive, son style vif et dur, dépouille la vie des quelques pauvres haillons qui la couvraient encore, et nous montre des plaies hideuses et des blessures corrompues. Il écrit de petites tra-