Cctlc expression est en français dans l'original
bien, la fraternité des hommes n'est pas un simple rêve de poète, c'est une réalité très déprimante et très humiliante ; et si un écrivain s'adonne à l'analyse des classes supérieures, il peut tout aussi bien, un autre jour, écrire sur les épiciers et les filles à marier. « Néanmoins, mon cher Cyrille, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps là-dessus. J'admets volontiers qu'il y a beaucoup de bonnes choses dans les romans contemporains. Tout ce que j'affirme, c'est que, en général, ils sont complètement illisibles.
CYRILLE
Voilà une sentence bien sévère, mais vous me semblez, je dois le dire, un peu injuste dans quelques-unes de vos critiques. J'aime The Deemster, et The daughter oj Heth, et Le Disciple, et M^ Isaacs ; et quant à Robert Elsrtiere, je lui suis tout acquis. Non que je puisse le considérer comme .un ouvrage sérieux. Comme exposé des problèmes qui préoccupent le chrétien fervent, il est ridicule et suranné. C'est simplement Littérature and Dogma, d'Arnold, avec la littérature en moins. L'ouvrage est aussi loin de notre siècle que les Evidences de Paley, ou la méthode d'exégèse biblique de Colenso. Rien ne peut être moins émouvant que le malheureux héros annonçant sérieusement une aurore depuis longtemps levée, et manquant si complètement sa vraie signification qu'il
18 OPI^ïIONS DE LITTÉRATURE ET D'ART
propose de continuer sous le nom nouveau les O-fïaires du vieil établissement. D'ailleurs, le livre contient quelques caricatures adroites, quantité de citations charmantes, et la philosophie de Green sucre très agréablement la pilule un peu amère de la fiction de l'auteur. Je m'étonne aussi que vous n'ayez rien dit de deux romanciers que vous lisez sans cesse, Balzac et Georges Meredith. A coup sûr, tous deux sont réalistes ?
VIVIEN
Ah ! Meredith ! Qui peut le définir ? Son style est un chaos illuminé d'éclairs. Écrivain, il est maître de tout, excepté du langage ; romancier, il peut tout, excepté conter une histoire ; artiste, il est tout, excepté clair. Un personnage de Shakespeare, — Touchstone, je crois, — parle d'un homme qui « brise à chaque pas ses jambes sur son esprit » ; le mot, il me semble, pourrait servir de base à une critique de la méthode de Meredith. Mais, quoi que soit Meredith, il n'est pas réaliste. Ou, plutôt, je dirais que c'est un enfant du réalisme qui ne parle plus à son père. Par un choix raisonné, il s'est fait romantique. Il a refusé de plier le genou devant Baal, et d'ailleurs, même si sa subtile intelligence ne s'était pas révoltée contre les manifestations bruyantes du réalisme, son
style serait tout à fait suffisant pour tenir la vie à une distance respectueuse. Par ce style, il a planté autour de son jardin une haie pleine d'épines, et rouge de roses merveilleuses. Quant à Balzac, c'était la combinaison la plus extraordinaire du tempérament artiste et de l'esprit scientifique. Il a légué le second à ses disciples ; le premier n'était qu'à lui. Il y a, entre les Illusions perdues, de Balzac, et un livre tel que V Assommoir de M. Zola, la différence qu'il y a entre une réalité imaginative et un réalisme sans imagination. « Tous les personnages de Balzac, a dit Baudelaire , sont doués de la même ardeur de vie qui l'animait lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément colorées que des rêves. Toute intelligence y est une arme chargée de volonté jusqu'à la gueule. Les marmitons même y ont du génie. « Une lecture assidue de Balzac réduit pour nous nos amis vivants à l'état d'ombres, et nos relations à des ombres d'ombres. Ses personnages ont une sorte de vie profonde et brûlante. Ils nous dominent, et défient l'incrédulité. La mort de Lucien de Rubempré a été un des plus grands drames de ma vie. C'est un chagrin dont je n'ai jamais pu me débarrasser complètement. Il me hante dans mes moments de plaisir. Je m'en souviens lorsque je ris. Mais Balzac n'est pas plus réaliste que ne l'était Holbein. Il créait la
vie, il ne la copiait pas. J'admets, cependant, qu'il accordait une valeur beaucoup trop grande à la modernité du décor, et que, en conséquence, il n'est aucun livre de lui qui, comme œuvre d'art, puisse se ranger sur la même ligne que Salammbô ou Esmond, ou The Cloister and the Earth, ou le Vicomte de Bragelonne.
CYRILLE
Condamnez- vous donc la modernité du décor ?
VIVIEN
Oui. C'est un prix énorme à payer pour un bien pauvre résultat. La modernité exclusive du décor est toujours un peu vulgaire. On ne peut l'en empêcher. Le public s'imagine que, parce qu'il s'intéresse à ses entourages immédiats, l'Art doit s'y intéresser aussi et les prendre pour sujet. Mais le seul fait que le public y prend intérêt les rend impropres à l'Art. Les seules choses vraiment belles, comme quelqu'un a dit un jour, sont les choses qui ne nous concernent pas. Dès qu'une chose nous est utile ou nécessaire, ou nous affecte en quelque façon, soit agréablement, soit douloureusement, dès qu'elle fait appel à nos sympathies, ou forme une partie essentielle du milieu dans lequel nous vivons, elle est en dehors de la sphère de l'Art. Il est nécessaire que nous soyons plus ou
moins indifférents aux sujets des œuvres d'art. Nous devons, au moins, n'avoir à leur égard ni préférences ni préventions, ni parti-pris d'auôune sorte. C'est précisément parce qu'Hécube ne nous est rien que ses douleurs sont un si admirable sujet de tragédie. Je ne sais rien de plus triste, dans toute l'histoire de la littérature, que la carrière de Charles Reade. Il écrivit un livre magnifique, The Cloister and the Hearth, un livre autant au-dessas de JRomola que Romola est au dessus de Daniel Deronda ; et il gâcha le reste de sa vie dans un effort insensé pour être moderne, pour attirer l'attention publique sur l'état de nos prisons criminelles et sur l'administration de nos asiles d'aliénés. Charles Dickens, lorsqu'il essaya d'éveiller notre compassion pour les victimes des lois sur les pauvres, était un assez affligeant spectacle ; mais Charles Reade, un artiste, an érudit, un homme qui possédait le vrai sens de la beauté, s'irritant et vociférant contre les abus de la société contemporaine, ainsi qu'un vulgaire pamphlétaire ou qu'un journaliste à sensation, c'est réellement un spectacle à faire pleurer les anges. Croyez-moi, mon cher Cyrille, la modernité du décor et celle du sujet sont complètement et absolument mauvaises. Nous nous sommes trompés en prenant la livrée banale de notre époque pour le vêtement des Muses, et nous perdons
nos jours dans les rues misérables et les faubourgs ignobles de nos cités abjectes, lorsque nous devrions gravir avec Apollon la colline sacrée. Nous sommes une race déchue, et nous avons vendu notre héritage pour un plat de faits.
CYRILLE
Il y a du vrai dans ce que vous dites ; et quelque amusement que nous puissions trouver à lire un roman exclusivement moderne, il n'est pas douteux que nous éprouvons rarement un plaisir esthétique à le relire. Et peut être est-ce là l'épreuve la meilleure pour distinguer ce qui est littéraire de ce qui ne l'est pas. Si on ne peut prendre plaisir à lire un livre encore et toujours, ce n'est pas la peine de le lire du tout. Mais que dites-vous du retour à la Vie et à la Nature ? Car c'est la panacée qu'on nous recommande constamment.
VIVIEN
Je vais vous lire ce que j'ai écrit là-dessus. Le passage vient un peu plus loin dans l'article, mais je puis aussi bien vous le montrer maintenant :
« Le cri général de notre temps est : « Retournons à la Vie et à la Nature ; elles recréeront l'Art pour nous, et feront courir dans ses veines un sang vigoureux ; elles fortifieront ses mains ; elles chausseront d'agilité
ses pieds. » Mais hélas ! nous sommes déçus dans nos efforts aimables et bien intentionnés. La Nature est toujours en arrière sur l'époque. Et quant à la Vie, c'est le dissolvant qui ruine l'Art, l'ennemi qui dévaste sa maison. »
CYRILLE
Qu'entendez- vous en disant que la Nature est toujours en arrière sur l'époque ?
VIVIEN
Oui, ceci est peut-être un peu obscur. Voici ce que j'entends. Si nous prenons ce mot « Nature » dans le sens du simple instinct spontané, opposé à la culture réfléchie de soi-même, l'œuvre produite sous cette influence sera toujours soumise aux vieilles formules, surannée et passée de mode. Un accent de Nature peut rapprocher toute l'humanité, mais deux accents de Nature détruiront toute œuvre d'art. Si, d'un autre côté, nous entendons par « Nature )> la collection des phénomènes extérieurs à l'homme, alors nous découvrons en elle seulement ce que nous y mettons nous-mêmes. D'ellemême, elle ne nous inspire rien. Wordsworth errait au bord des lacs, mais il ne fut jamais tm poète des lacs. Les paroles qu'il trouvait dans les pierres, il les
y avait déjà cachées lui-même. Il allait en moralisant par la campagne, mais ses belles œuvres étaient produites lorsqu'il retournait, non pas à la Nature, mais à la poésie. La poésie lui donna « Laodamia », et les beaux sonnets, et la Grande Ode. La Nature lui donna « Martha Ray » et « Peter Bell », et répitre à la bêche de M^' Wilkinson.
CYRILLE
Ce point de vue peut être discuté. Je suis assez enclin à croire à « l'inspiration d'un bois printanier », bien que, naturellement, la valeur artistique de cette! inspiration dépende entièrement de la qualité du tempérament qui la reçoit, de sorte que le retour à la Nature signifierait simplement la marche en avant d'une personnalité intense. Vous en serez volontiers d'accord, j'imagine. Mais continuez votre article.
VIVIEN, lisant.
« L'Art commence par le décor abstrait, pa: l'œuvre purement Imaginative et agréable, et q n'a de rapport qu'avec l'irréel et l'inexistant. C'est le premier degré. Puis la Vie est séduite par cette merveille nouvelle, et demande à entrer dans le cercle enchanté. L'Art prend la vie comme un des ma tériaux grossiers sur lesquels il travaille, la recré
la façonne en des formes nouvelles ; indifférent aux faits, il invente, imagine, rêve, et maintient, entre lui-même et la réalité, l'infranchissable barrière du beau style, ou de l'exécution décorative ou idéale. C'est le deuxième degré. Le troisième est le moment où la Vie prend le dessus, et entraîne l'Art au chaos. Alors c'est la vraie décadence, et c'est de cet état de choses que nous souffrons aujourd'hui.
« Prenons, par exemple, le cas du drame anglais. Au commencement, dans les mains des moines, l'Art dramatique était abstrait, décoratif, mythique. Puis il enrôla la Vie à son service et, se servant de quelques-unes des formes extérieures de la Vie, il créa une race d'êtres entièrement nouveaux, êtres dont les douleurs étaient plus terribles qu'aucune douleur que l'hommtj eut jamais éprouvée, dont les joies étaient plus vives que les joies des amants ; qui avaient la colère des Titans et le calme des Dieux, qui possédaient des vices monstrueux et merveilleux, de merveilleuses et monstrueuses vertus. A ces êtres, l'Art donna un langage différent de celui de l'usage ordinaire, un langage plein d'harmonie sonore et de cadence mélodieuse, rendu majestueux par le rhythme solennel, rendu gracieux par la rime fantasque, orné de mots merveilleux, et enrichi d'une élocution noble. L'Art revêtit ses enfants de vêtements singuliers et
leur donna des masques ; et, à son ordre, le monde antique se leva de sa tombe de marbre. Un nouveau César marcha par les rues de Rome relevée ; avec la voile de pourpre et les rames réglées au son des flûtes, une autre Cléopâtre remonta la rivière d'Antioche. La vieille mythologie; et la légende, et le rêve, prirent forme et substance. L'Histoire fut entièrement récrite ; et à peine un seul des dramaturges se refusa à reconnaître que l'objet de l'Art n'est pas la vérité simple, mais la beauté complexe. En cela, ils avaient parfaitement raison. L'Art est. en réalité, une méthode d'amplification ; et la sélection, qui est le véritable esprit de l'Art, n'est qu'un mode intensifié d'accentuation.
(( Mais la Vie, bientôt, gâta la perfection de la forme. Dans Shakespeare même , nous pouvons apercevoir le commencement de la fin. Cette décadence se montre par l'invasion croissante du vers blanc dans les dernières pièces, par la prédominance de la prose, par la trop grande importance accordée à l'analyse des caractères. Les passages dans Shakespeare, — et ils sont nombreux, — où le langage est lourd, trivial, emphatique, bizarre, obscène même, sont entièrement dus à la Vie. qui jette là un écho de sa voix, et repousse l'interprétation du beau style, à travers lequel seulement on doit souffrir qu'elle
s'exprime. Shakespeare n'est en aucune façon un artiste parfait. Il aime trop à s'adresser directement à la Vie et à lui emprunter son expression naturelle. Il oublie que, lorsque l'Art renonce à son milieu Imaginatif, il renonce à tout. Goethe dit quelque part : In der Beschrdnk ung zeigt sich erst der Meister, « C'est en travaillant dans des limites que se révèle le maître, j) Et la délimitation, la vraie condition de tout art, c'est le style. Néanmoins, il est superflu de nous attarder plus longtemps sur le réalisme de Shakespeare. La Tempête est la plus parfaite des palinodies. Tout ce que nous voulions montrer, c'est que l'œuvre magnifique des poètes de l'époque d'Elisabeth et de Jacques contenait en elle-même le germe de sa destruction, et que, si elle a pris quelque chose de sa force à l'emploi de la vie parmi ses matériaux, elle a pris toute sa faiblesse à l'emploi de l'observation de la vie comme méthode artistique. Pour résultat fatal de cette substitution d'un milieu imitatif à un milieu créé, de cet abandon de la forme Imaginative, nous avons les mélodrames anglais contemporains. Dans ces pièces, les personnages, sur la scène, parlent exactement comme ils parleraient ailleurs ; ils n'ont ni aspirations ni inspirations ; ils sont pris directement dans la vie et reproduisent sa vulgarité jusqu'au moindre détail ; ils offrent l'allure, les
manières, le costume et l'accent des hommes réels ; ils passeraient inaperçus dans un wagon de troisième classe. Et cependant, combien ces pièces sont ennuyeuses ! Elles ne réussissent même pas à produire cette impression de réalité qu'elles visent, et qui serait leur seule raison d'être. Le réalisme, comme méthode, est une faillite complète.
« Vraies pour le drame et le roman, les réflexions qui précèdent ne le sont pas moins pour ces arts qu'on appelle arts décoratifs. Toute l'histoire de ces arts en Europe est le récit d'une lutte entre notre propre esprit imitatif et l'Orientalisme, avec son dédain absolu de l'imitation, son amour de la convention; esthétique, son aversion pour la représentation réelle de tout objet de la Nature. Partout où l'Orientalisme a dominé, soit comme à Byzance, en Sicile, en Espagne, par un contact effectif, ou soit, comme dans le reste de l'Europe, par l'influence des croisades, nous avons eu des œuvres Imaginatives et belles où les choses visibles que présente la Vie ont été transformées en conventions artistiques, et où les choses qui manquent à la Vie ont été inventées et créées pour sa joie. Mais partout où nous sommes retournés à la Vie et à la Nature , notre œuvre est toujours devenue vulgaire, banale et sans intérêt. La tapisserie moderne, avec ses effets d'atmosphère sa pers-
pective étudiée, ses larges étendues de ciel profond, son réalisme exact et consciencieux, est dépourvue de toute espèce de beauté. Les peintures sur verre de l'Allemagne sont absolument odieuses. Nous commençons en Angleterre à tisser des tapis supportables, mais c'est seulement parce que nous sommes retournés à la méthode et à l'esprit de l'Orient. Nos tapis d'il y a vingt ans, avec leur vérité solennelle et affligeante, leur culte absurde de la Nature, leur misérable reproduction des objets visibles, sont devenus, même pour les Philistins, un objet de risée. Un Musulman distingué me faisait un jour cette remarque : « Vous autres chrétiens , vous êtes si occupés d'interpréter à faux le quatrième commandement que vous n'avez jamais pensé à faire l'application artistique du second. » Il avait parfaitement raison, et toute la vérité sur le sujet se résume en .ceci : « La véritable école où l'on doit étudier l'art n'est pas la Vie, mais l'Art lui-même. »
Et maintenant , permettez-moi de vous lire un passage qui me semble poser la question très complètement :
(( Il n'en fut pas toujours ainsi. Nous n'avons pas à parler des poètes, car eux, sauf la malheureuse exception de M. Wordsworth, sont restés vraiment fidèles à leur haute mission, et sont universelle-
30 OPINIONS DE LITTÉRATURt; ET d'aRT *
ment reconnus pour être tout à fait indignes de foi- Mais dans les ouvrages d'Hérodote qui, en dépit des efforts étourdis et peu généreux de nos demi-savants modernes pour confirmer ses récits, peut justement être appelé le « Père des Mensonges » ; dans les discours écrits de Cicéron et les Vies de Suétone ; dans Tacite, à ses meilleurs moments ; dans VHistoire Naturelle de Pline ; dans le Périple d'Hannon ; dans toutes les chroniques primitives ; dans les Vies des Saints ; dans Froissart et dans Sir Thomas Mallory ; dans les voyages de Marco Polo ; dans Olaiis Magnus, et Aldrovande, et dans Conrad Lycosthène, avec son magnifique Prodigiorum et Ostentorum Chronicon ; dans l'autobiographie de Benvenuto Cellini ; dans les mémoires de Casanova ; dans VHistory of the Plaque, de Defoë ; dans The Life of Johnson, de Boswell ; dans les bulletins de Napoléon et dans les œuvres de notre Carlyle, dont la French Révolution est un des plus attachants romans historiques qu'on ait jamais écrits, dans tous ces ouvrages, les faits exacts sont, ou maintenus à leur véritable place inférieure et subordonnée, ou bien entièrement exclus pour le motif général de leur stupidité. Maintenant, tout est changé. Les Faits ne s'établissent pas seulement dans l'Histoire, mais ils usurpent le domaine de la Fantaisie, et ont envahi le royaume du Roman. Leur tou-
cher de glace s'est posé sur toute chose. Ils trivialisent l'humanité. Le mercantilisme plat de l'Amérique, son esprit matérialiste, son indifférence au côté poétique des choses, son manque d'imagination et de hauts idéals inaccessibles, proviennent uniquement de ce que cette contrée a adopté pour son héros national un homme qui, d'après son propre aveu, était incapable de proférer un mensonge. Et il n'y a point d'exagération à dire que l'histoire de Georges Washington et du cerisier a fait plus de mal, et dans un plus court espace de temps, que n'importe quel autre conte moral dans tout l'ensemble de la littérature.
CYRILLE
Mon cher ami !
VIVIEN
Il en est ainsi, je vous assure, et le côté comique de. toute la chose, c'est que l'histoire du cerisier est une pure fable. Néanmoins, ne me croyez pas très découragé sur l'avenir artistique de l'Amérique ou de notre propre pays. Écoutez ceci :
« Qu'un changement ait lieu avant que ce siècle soit arrivé à son terme, nous n'en doutons aucunement. Accablée par les discours ennuyeux et édifiants de ceux qui n'ont ni esprit pour exagérer ni génie pour imaginer, fatiguée des personnes ingé-
nieuses dont les souvenirs sont toujours fondés sur la mémoire, dont les assertions sont invariablement limitées par la probabilité, et sont toujours, en tout temps, susceptibles d'être confirmées par le pire Philistin qui puisse se trouver là, la Société tôt ou tard reviendra à son guide perdu, le raffiné et séduisant mensonge. Quel fut-il, celui qui, le premier, sans jamais être allé à la rude chasse, raconta, au coucher du soleil, aux hommes des cavernes qui s'en émerveillèrent, comment il avait arraché le Mégathérium des ténèbres pourprées de sa grotte de jaspe, ou tué le Mammouth en combat singulier et rapporté ses défenses dorées, — nous ne pouvons le dire ; et nul de nos modernes anthropologis tes, avec toute leur science si vantée, n'a eu le courage facile de nous l'apprendre. Quels que soient son nom et sa race, celui-là, certainement, fut le véritable fondateur des relations sociales. Car le but du menteur est simplement de charmer, de plaire, de donner du plaisir. Il est la vraie base de la société civilisée, et, sans lui, un dîner, même aux maisons des grands, est aussi ennuyeux qu'une conférence à la Royal Society, ou une discussion aux Incorporated Anthors, ou une des comédies burlesques de M^ Burnand. ,,
« Et la société ne sera pas seule à souhaiter la« bienvenue au Mensonge. L'Art, s'échappant de la pri-
son du réalisme, courra le saluer, et baisera ses belles lèvres perfides, sachant que lui seul est en possession du grand secret de toutes les manifestations artistiques, ce secret que la Vérité en art est entièrement et uniquement une affaire de style. Et la Vie, — la misérable, vraisemblable et ennuyeuse vie humaine, — fatiguée de se répéter au profit de M^ Herbert Spencer, des historiens scientifiques, et en général de tous les compilateurs de statistique, le suivra humblement, et essaiera de reproduire, à sa façon niaise et ignorante, quelques-unes des merveilles qu'il conte.
« Sans doute, il y aura toujours des critiques qui, comme certain écrivain de la Saturday Beview, blâmeront gravement le diseur de contes de fées pour sa connaissance incomplète de l'histoire naturelle, qui mesureront l'œuvre d'imagination à leur propre manque de toute faculté Imaginative, et lèveront d'horreur leurs mains tachées d'encre si quelque honnête gentleman, sans avoir jamais été plus loin ^ue les ifs de son jardin, compose un éblouissant récit de voyages comme Sir John Mande ville, ou, 3omme le grand Raleigh, écrit toute l'histoire du monde sans connaître quoi que ce soit du passé. Pour s'excuser, ces critiques essaieront de s'abriter 50US le couvert de celui qui créa Prospero le magi-
cien, et lui donna Caliban et Ariel pour serviteurs, celui qui entendit les Tritons souffler dans leurs cors autour des récifs de corail de l'Ile Magique, et les fées chanter entre elles dans un bois près d'Athènes, qui conduisit les fantômes des rois en procession lugubre sur la bruyère brumeuse de l'Ecosse, et cacha Hécate dans une caverne avec les sœurs sorcières. Ils invoqueront Shakespeare, — c'est ce qu'ils font toujours, — et citeront la phrase banale sur l'Art qui présente le miroir à la Nature, oubliant que ce malheureux aphorisme est prononcé à dessein par Hamlet, dans le but de convaincre les spectateurs de sa complète déraison sur tous sujets artistiques.
CYRILLE
Hem ! une autre cigarette, s'il vous plaît.
VIVIEN
Mon cher ami, quoique vous puissiez dire, cette phrase est seulement une disposition dans l'action dramatique, et n'exprime pas plus les véritables idées de Shakespeare sur l'Art que les discours d'Iago n'expriment ses idées réelles sur la morale. Mais laissez-moi terminer le passage :
« L'Art trouve sa perfection en lui-même, et non pas hors de lui. On ne doit le juger d'après aucune règle extérieure de ressemblance. Il est un voile
plutôt qu'un miroir. Il a des fleurs que nulle forêt ne connaît, des oiseaux que nul bois ne possède. Tl crée et détruit des mondes, et peut faire descendre la lune du firmament sur un fil d'écarlate. A lui appartiennent « les formes plus réelles que l'homme vivant ;) ; à lui les grands prototypes dont les choses existantes ne sont que des copies inachevées. La Nature, pour lui, n'a ni lois ni uniformité. Il peut opérer des miracles à son gré, et lorsqu'il appeUe les monstres hors de l'abîme, ils viennent. Il peut ordonner à l'amandier de fleurir en hiver, et faire tomber la neige sur le blé mûr. A sa parole, la gelée pose son doigt d'argent sur le brûlant mois de juin, et les lions ailés s'échappent du creux des montagnes lydiennes. Les dryades regardent entre les halliers lorsqu'il passe, et les faunes bruns lui sourient étrangement quand il approche. Des Dieux à visage d'épervier lui font cortège, et les centaures galopent à son côtés. »
CYRILLE
J'aime cela. Je peux le voir. Est-ce la fin ?
VIVIEX
Non. Il y a un paragraphe encore, mais il est pure- I ment pratique. Il indique simplement quelques mé- •".hodes par lesquelles nous pourrions ressusciter cet irt perdu du Mensonge.
CYRILLE
Eh bien ! avant que vous me le lisiez, je voudrais vous poser une question. Qu'entendez-vous en disant que la vie, « la misérable, vraisemblable et ennuyeuse vie humaine )>, essaiera de reproduire les merveilles de l'Art ? Je peux très bien comprendre que vous vous opposiez à considérer l'Art comme un miroir. Vous pensez que ce serait réduire le génie à la condition d'une glace craquelée. Mais vous ne voulez pas dire que vous croyez sérieusement que la Vie imite l'Art, que la Vie, en somme, est le miroir, et l'Art la réalité ?
VIVIEN
Je le dis expressément. Bien que l'assertion puisse sembler un paradoxe, — et les paradoxes sont toujours dangereux, — il n'en est pas moins vrai que la Vie imite l'Art beaucoup plus que l'Art n'imite la Vie. Nous avons tous vu à notre époque, en Angleterre, comment un certain type de beauté délicate et séduisante, créé et accentué par deux peintres imaginatifs, a si bien influencé la Vie que, toutes les fois qu'on va à une exposition particulière ou à un salon de peinture, on voit, ici les yeux mystiques du rêve de Rossetti, le long cou d'ivoire, la singulière coupe do visage, la flottante chevelure d'ombre qu'il aima
si ardemment ; là, la suave jeunesse de « The Golden Stair », la bouche en fleur et la grâce languissante de la « Laus Amoris », la pâleur passionnée d'Andromède, les mains fuselées et la souple beauté de Viviane dans « Merlin's Dream ». Et il en a toujours été ainsi. Un grand artiste invente un type, et la Vie essaie de le copier, de le reproduire dans une forme populaire, ainsi que fait un éditeur entreprenant. Ni Holbein ni Van Dyck ne trouvèrent en Angleterre ce qu'ils nous ont donné. Ils apportèrent leurs tjrpes avec eux, et la Vie, avec sa faculté aigiie d'imitation, se mit à fournir des modèles au maître. Les Grecs, avec leur pénétrant instinct artistique, comprenaient cela, et ils plaçaient dans la chambre de l'épousée la statue d'Hermès ou d'Apollon, afin que la femme mit au monde des enfants aussi beaux que les œuvres d'art qu'elle contemplait dans son ravissement ou dans sa souffrance. Ils savaient que la Vie emprunte à l'Art non seulement la spiritualité, la profondeur de la pensée et du sentiment, l'agitation ou la paix de l'âme, mais qu'elle peut se modeler elle-même sur les lignes et les couleurs que l'Art lui fournit, et reproduire la majesté de Phidias aussi bien que l'élégance de Praxitèle. De là vint leur opposition au réalisme. Il leur répugnait pour ies motifs purement sociaux. Ils sentaient que le
réalisme enlaidit inévitablement un peuple, et ils avaient parfaitement raison. Nous essayons d'améliorer la race au moyen du grand air, de la lumière abondante, des eaux saines, et d'affreux bâtiments nus destinés à fournir un meilleur logement aux classes inférieures. Mais, par là, on produit seulement la santé, on ne produit pas la beauté. Pour produire la beauté, l'Art est nécessaire, et les vrais disciples du grand artiste ne sont pas ses imitateurs d'atelier, mais ceux qui deviennent semblables à ses œuvres, que ces œuvres soient plastiques, comme aux jours des Grecs, ou picturales, comme dans les temps modernes : en un mot, la Vie est le meilleur, le seul élève de l'Art.
Aussi bien que dans les arts plastiques, il en est ainsi dans la littérature. La démonstration la plus évidente et la plus banale est le cas de ces garçons stupides qui, après avoir lu les aventures de Jack Sheppard ou de Dick Turpin, pillent l'étalage d'une malheureuse marchande de pommes, envahissent les confiseries la nuit, et terrifient les vieux gentlemen qui rentrent de la cité, en s'élançant sur eux dans les ruelles des faubourgs, avec des masques, noirs sur le visage et, dans la main, un revolver non chargé. Ce curieux phénomène, qui se produit toujours à chaque apparition d'une édition nou-
velle de l'un ou l'autre de ces deux livres, est attribué ordinairement à l'influence de la littérature sur l'imagination. Mais c'est là une erreur. L'imagination est essentiellement créatrice, et cherche toujours une forme nouvelle. Le vol nocturne des enfants est simplement le résultat fatal de l'instinct imitateur de la Vie ; c'est le Fait, essayant, comme à l'ordinaire, de reproduire la Fiction, et ce que nous voyons là se répète, sur une plus grande échelle, dans la vie tout entière. Schopenhauer a analysé le pessimisme qui caractérise- la pensée moderne, mais Hamlet l'a inventé. Le monde est devenu triste parce qu'une marionnette fut jadis mélancolique. Le Nihiliste, ce martyr singulier qui n'a point de foi, qui va au supplice sans enthousiasme, et meurt pour ce qu'il ne croit pas, est un produit purement littéraire. Il fut inventé par Tourgueneff, et complété par Dostoïevsky. Robespierre est sorti des pages de Rousseau, aussi certainement que le PeopWs Palace s'est élevé sur les débris d'un roman. La littérature est toujours en avance sur la vie. Elle ne la copie point, mais, au contraire, la façonne à son gré. Le dix-neuvième siècle, tel que nous le connaissons, est, en grande partie, une invention de Balzac. Nos liucien de Rubempré, nos Rastignac, nos de Marsay ont fait leur première apparition sur
la scène de la Comédie humaine. Nous reproduisons seulement, avec des notes et des développements superflus, le caprice, ou la fantaisie, ou la vision créatrice d'un grand romancier. Je demandai une fois à une dame qui avait connu intimement Thackeray s'il avait eu un modèle pour Becky Sharp. Elle me raconta que Becky était une invention, mais que la première idée du caractère avait été en partie inspirée par la gouvernante d'une vieille dame très égoïste et très riche, qui vivait dans le voisinage de Kensington Square. Je m'informai de ce qu'était devenue la gouvernante, et l'on me répondit que, chose assez bizarre, elle s'était enfuie, quelques années après la publication de Vanity F air, avec le neveu de la dame chez qui elle vivait, et avait, pendant un temps assez court, jeté un grand éclat dans la société, tout à fait à la manière de M^ Rawdon Crawley, et par les mêmes moyens qu'elle. Finalement, elle tourna mal et s'en alla sur le Continent ; on la rencontrait quelquefois à Monte-Carlo et dans d'autres maisons de jeux. Le noble gentleman d'après lequel le même grand analyste représenta le colonel Newcome mourut, quelques mois après la quatrième édition des Newcomes, avec le mot t( Adsum » sur les lèvres. Peu après que M^ Stevenson eut publié sa curieuse histoire psychologique de métamorphose, un
de mes amis, appelé M^ Hyde, se trouvant dans la partie septentrionale de Londres, et impatient d'arriver à une gare, prit un chemin qu'il supposait être le plus court, s'égara, et se trouva dans un labyrinthe de rues misérables et de mauvaise apparence. Se sentant un peu inquiet, il commença à marcher extrêmement vite, lorsque, tout à coup, de l'allée d'une maison, sortit en courant un enfant qui se jeta tout droit entre ses jambes ; l'enfant tomba sur le pavé. M^ Hyde le heurta et le foula aux pieds. Naturellement très effrayé et un peu contusionné, l'enfant commença à crier, et, en quelques secondes, toute la rue fut pleine d'une rude populace qui sortait des maisons ainsi que des fourmis. On entourait mon ami, on lui demandait son nom. Il allait le donner, lorsque subitement il se souvint de l'aventure qui commence le roman de M^ Stevenson. Il se sentit rempli d'une telle horreur d'avoir réalisé en personne cette scène terrible et bien écrite, et d'avoir fait involontairement, quoiqu'en réalité, ce que le M' Heyde de la fiction avait fait de propos délibéré, qu'il s'enfuit aussi vite qu'il put. Il était cependant poursuivi de très près et, à la fin, il chercha un refuge dans une pharmacie dont la porte était ouverte, et où il expliqua, à un jeune aide qui se trouvait là, exactement ce qui était arrivé. La foule bien-
veillante consentit à se retirer sur le don d'une petite somme d'argent, et sitôt le chemin libre, mon ami se retira. Comme il sortait, le nom écrit au-dessus de la porte de la pharmacie frappa ses yeux. Ce nom était « Jekyll ». Au moins, cela devait être. Ici, l'imitation, si loin qu'elle aille, était évidemment fortuite. Dans le cas suivant, l'imitation était consciente. En 1879, comme je venais de quitter Oxford, je rencontrai à une réception, chez un des ambassadeurs étrangers, une femme d'une beauté exotique et singulière. Nous devînmes grands amis, et nous ne nous quittions plus. Et cependant, ce qui m'intéressait le plus en elle, ce n'était pas sa beauté, mais son caractère, je veux dire le vague complet de son caractère. Elle semblait n'avoir aucune personnalité propre, mais simplement la possibilité de personnalités nombreuses. Quelquefois, elle voulait se consacrer entièrement à l'Art, transformait, son salon en atelier, et passait deux ou trois jours par semaine aux galeries de peinture et dans les musées. Puis elle se mettait à suivre les courses, ne portait plus que des habits de cheval, et ne parlait plus de rien que de paris. Elle abandonnait la religion pour le magnétisme, le magnétisme pour la politique, et la politique pour les émotions larmoyantes de la philanthropie. En somme, elle
était une espèce de Protée, et aussi décevante dans toutes ses métamorphoses que l'était ce surprenant dieu de la mer lors qu'Ulysse s'empara de lui. Un jour, un roman commença dans une revue française. A ce moment, j'avais l'habitude de lire les romans dans les revues, et je me souviens bien du mouvement de surprise que je sentis lorsque j'arrivai au portrait de l'héroïne. Elle était si pareille à mon amie que je portai la revue à celle-ci, qui se reconnut immédiatement, et sembla fascinée par cette ressemblance. Je dois vous dire, en passant, que l'histoire était traduite d'un ancien romancier Russe, de sorte que l'auteur n'avait pu prendre son personnage d'après mon amie. Eh bien, pour dire la chose rapidement, quelques mois après, j'étais à Venise, et, trouvant la revue dans le salon de l'hôtel, je la pris au hasard pour voir ce qui était advenu de l'héroïne. C'était une très douloureuse histoire, car la jeune fille avait fini par s'enfuir avec un homme tout à fait inférieur à elle, non seulement comme situation sociale, mais aussi comme caractère et comme intelligence. Ce soir-là, j'écrivis à mon amie mes aperçus sur Jean Bellini, sur les admirables glaces de Florian et sur le mérite artistique des gondoles, mais j'ajoutai un post-scriptum pour lui dire que son double du roman s'était conduit d'une très sotte
façon. Je ne sais pourquoi j'ajoutai cela, mais je me souviens que j'éprouvais une sorte d'effroi qu'elle put agir de même. Avant que ma lettre lui fut parvenue, elle s'était enfuie avec un homme qui l'abandonna au bout de six mois. Je la retrouvai en 1884 à Paris, où elle vivait -avec sa mère, et je lui demandai si le roman n'avait pas eu quelque inriuence sur sa conduite. Elle me raconta qu'elle avait senti une impulsion absolument irrésistible la pousser à suivre pas à pas l'héroïne dans son singulier et funeste entraînement ; et c'était avec un sentiment de terreur véritable qu'elle avait vu venir les derniers chapitres de l'histoire. Lorsqu'ils parurent, il lui sembla qu'elle était obligée de les reproduire dans la vie, et elle le fit. C'est là un exemple très clair, et extrêmement tragique, de cet instinct d'imitation dont j'ai parlé.
Néanmoins, je ne veux pas m 'arrêter plus longtemps sur des exemples particuliers. L'expérience personnelle est un cercle très borné et très défectueux. Je veux seulement démontrer ce principe général, que la Vie imite l'Art beaucoup plus que l'Art n'imite la Vie, et je suis certain que, si vous y réfléchissez sérieusement, vous en reconnaîtrez la vérité. La Vie présente le miroir à l'Art, et elle reproduit quelque type singulier créé par le peintre ou le
LA DÉCADENCE DU MLNiON'GE 45
sculpteur, ou bien elle réalise dans les faits ce qui a été rêvé dans la fiction. Scientifiquement parlant, la base de la vie, — l'énergie de la vie, comme eut dit Aristote, — est simplement le désir d'arriver à l'expression, et l'Art offre sans cesse des formes variées par lesquelles l'expression peut être atteinte. La Vie s'empare de ces formes et les emploie, même si ces formes doivent la blesser. Des jeunes gens se sont suicidés parce que Werther et Rolla s'étaient donné la mort. Songez à ce que nous devons à l'imitation du Christ, à ce que nous devons à l'imitation de César.
CYRILLE
La théorie est assurément très curieuse, mais pour la compléter, il vous faut démontrer que la Nature, de même que la Vie , est une imitation de l'Art. Etes-vous prêt à le prouver ?
VIVIEN
Mon cher ami, je suis prêt à prouver toute chose.
■ CYRILLE
Donc, la Nature imite le peintre de paysage et lui emprunte ses effets ?
VIVIEN
Assurément. A qui, sinon aux Impressionnistes, avons-nous pris ces merveilleux brouillards bruns qui
46 OPiItlONS DE LITTÉRATURE ET d'aRT
viennent se glisser dans nos rues, ternir la flamme des réverbères et transformer les maisons en ombres monstreuses ? A qui, sinon à eux et à leur maître, devons-nous les charmantes brumes d'argent qui s'étendent sur notre rivière, et convertissent en figures indécises, pleines de grâce molle, le pont arqué et le bateau qui penche ? Le changement surprenant qui a eu lieu dans le climat de Londres pendant les dix dernières années a été uniquement produit par cette école d'art particulière. Vous souriez. Examinez le sujet à un point de vue scientifique ou métaphysique, et vous reconnaîtrez que j'ai raison. Car qu'est-ce que la Nature ? La Nature^ n'est pas une grande mère qui nous a enfantés. Elle est notre création. C'est dans notre cerveau qu'elle vient à la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et ce que nous voyons, et la manière dont nous le voyons, dépend de l'Art qui nous a influencés. Regarder une chose est très différent de la voir. On ne voit pas une chose tant qu'on n'a pas vu sa beauté. Alors, et seulement alors, elle commence à exister. A présent, les gens voient des brouillards, non pas parce qu'il y a des brouillards, mais parce que les poètes et les peintres leur ont appris le charme mystérieux de ces effets. Il peut y avoir eu des brouillards à Londres depuis des siècles. J'ose
dire qu'il y en avait. Mais personne ne les voyait ; et ainsi nous ne savons rien d'eux. Ils n'existaient pas, jusqu'à ce que l'Art les eût inventés. Maintenant, il faut en convenir, les brouillards sont portés à l'excès. Ils sont devenus la simple affectation d'une coterie, et le réalisme exagéré de lear méthode donne des bronchites aux gens prosaïques. Où l'homme cultivé saisit un effet, l'homme sans culture attrappe un rhume. Ainsi, soyons humains, et invitons l'Art à tourner ailleurs ses regards merveilleux. En vérité, il l'a fait déjà. Cette lumière blanche et frémissante qu'on voit maintenant en France, avec ses singulières taches mauves, ses ombres violettes et tremblantes, est la plus récente fantaisie de l'Art, et la Nature, en tout, la reproduit admirablement. Partout où la Nature avait l'habitude de nous donner des Corot et des Daubigny, elle nous donne maintenant de délicieux Monet et de ravissants Pisaro. En vérité, il y a des moments, rares, il est vrai, mais qu'on peut encore observer de temps à autre, où la Nature devient complètement moderne. Evidemment, il ne faut pas toujours compter sur elle. Le fait est que la Nature est dans une situation difficile. L'Art crée un effet unique et admirable, et,, l'ayant fait, il passe à autre chose. La Nature, d'autre part, oubliant que l'imitation peut devenir
la forme la, plus réelle de l'injure, continue à répéter cet effet jusqu'à ce que nous en devenions tous absolument excédés. Aucun homme de quelque culture, par exemple, ne parle plus aujourd'hui de la beauté des couchers de soleil. Les couchers de soleil sont tout à fait surannés. Ils appartiennent à l'époque où Turner était le dernier mot de l'Art. Les admirer est un signe caractéristique de provincialisme. D'ailleurs, les couchers de soleil continuent. Hier soir, M'^ Arundel insistait pour que j'allasse à la fenêtre regarder u le glorieux ciel », comme elle disait. Naturellement, je dus regarder. C'est une de ces Philistines absurdement jolies auxquelles on ne peut rien refuser. Et qu'était-ce que ce coucher de soleil ? tout simplement un vrai Turner de second ordre, un Turner d'une mauvaise période, avec tous les pires défauts du peintre, exagérés et amplifiés. Naturellement, je suis tout prêt à admettre que la Vie commet très souvent la même erreur. Elle produit ses faux Renés et ses Vautrins apocryphes, de même que la Nature nous donne un jour un Cuyp manqué, un autre jour un Rousseau plus que douteux. Cependant, la Nature, en ces sortes d'erreurs, est plus irritante que la Vie. Elle est si absurde, si banale, si inutile ! Un faux Vautrin peut être charmant ; un Cu\^ manqué est insupportable. Néan-
moins, je ne veux pas être trop dur pour la Nature. Je désirerais que la Manche, particulièrement à Hastings, ne ressemblât pas tant et si souvent à un Henry Moore, gris perle avec des lumières jaunes ; mais, lorsque l'Art sera plus varié, la Nature, sans doute, sera plus variée aussi. Que la Nature imite l'Art, je ne pense pas que même son pire ennemi voudrait le nier à présent. C'est par là seulement qu'elle demeure en rapport avec l'homme civilisé. Mais ai- je prouvé ma théorie à votre contentement ?
CYRILLE
Vous l'avez prouvée à mon mécontentement, ce qui est mieux. Mais , même en admettant ce singulier instinct d'imitation dans la Vie et dans la Nature, assurément vous reconnaîtrez que l'Art exprime le caractère de son siècle, l'esprit de son temps, les conditions morales et sociales qui l'entourent, et sous l'influence desquelles il se produit.
VIVIEN
Certainement non ! je ne le reconnaîtrai pas. L'Art n'exprime jamais autre chose que lui-même. C'est là le principe de mon esthétique nouvelle ; et c'est cela, plus encore que cette union intime de la forme et de la substance sur laquelle insiste M^' Pater, qui fait de
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la musique le type de tous les arts. Bien entendu, les nations et les individus, avec cette vanité naturelle et saine qui est la condition de l'existence, sont toujours persuadés que les Muses parlent d'eux, essayant toujours de trouver dans la sereine dignité de l'art imaginatif quelque reflet de leurs passions troubles, oubliant toujours que le chantre de la vie réelle n'est pas Apollon , mais Marsyas. Étranger à la réalité, et les yeux détournés des ombres de la caverne, l'Art révèle sa propre perfection, et la foule éblouie qui regarde s'ouvrir la rose merveilleuse aux mille pétales, s'imagine que c'est son histoire à elle qu'on lui conte, son esprit à elle qui s'exprime sous une nouvelle forme. Mais il n'en est point ainsi. L'Art très élevé rejette le fardeau de l'esprit humain, et gagne davantage à un milieu nouveau ou à une matière nouvelle qu'à n'importe quel enthousiasme artistique, à n'importe quelle sublime passion, ou n'importe quel grand éveil de la conscience humaine. L'Art se développe uniquement par lui-même. Il n'est le symbole d'aucun siècle. Ce sent les siècles qui sont ses symboles.
Ceux-là même qui estiment que l'Art est représentatif de l'époque et de la contrée et des peuples, ne peuvent s'empêcher d'admettre que plus un art V est imitatif, moins il représente l'esprit de son époque.
Les faces perverses des empereurs romains, sculptées dans le porphyre veiné et le jaspe tacheté que les artistes réalistes de leur temps se plaisaient à travailler, fixent sur nous leurs yeux sans prunelles, et nous imaginons que, sur ces lèvres cruelles et ces lourdes mâchoires sensuelles , nous pouvons trouver le secret de la ruine de l'Empire. Mais il n'en fut point ainsi. Les vices de Tibère n'avaient pas le pouvoir de détruire cette civilisation accomplie, pas plus que les vertus des Antonins ne pouvaient la sauver. Elle s'écroula pour d'autres causes, pour des causes moins intéressantes. Les sybilles et les prophètes de la Sixtine peuvent réellement nous aider à comprendre cet essor nouveau de l'esprit affranchi, que nous appelons la Renaissance ; mais les rustres ivres et les paysans querelleurs de l'Art flamand, que nous révèlent-ils de la grande âme de la Hollande ? Plus abstrait, plus idéal est un art, mieux il nous révèle le caractère de son époque. Si nous désirons comprendre une nation au moyen de son art, considérons son architecture ou sa musique.
CYRILLE
Je suis tout à fait d'accord avec vous en ceci. L'esprit d'une époque s'exprime mieux dans les arts abstraits et idéals, car l'esprit est idéal et abstrait.
Mais, d'un autre côté, pour l'apparence visible d'une époque, pour son aspect, il faut naturellement s'adresser aux arts d'imitation.
1FIVIEN
Je ne le pense pas. Après tout, ce que les arts d'imitation nous donnent en réalité, c'est seulement les styles divers des artistes particuliers, ou de certaines écoles d'artistes. Assurément, vous ne supposez pas que les hommes du Moyen-Age portaient quelque ressemblance des figures peintes sur les vitraux, ou sculptées dans le bois et la pierre, ou ciselées dans le métal, ou représentées dans les tapisseries ou les manuscrits enluminés. Ces gens avaient probablement un aspect très ordinaire, sans rien de grotesque, ou de frappant, ou d'étrange dans leur apparence. Le Moyen- Age, tel que nous le voyons dans l'art, est simplement une forme déterminée de style, et il n'y a aucune raison pour qu'un artiste de ce style n'apparaisse pas dans le dix-neuvième siècle. Nul grand artiste ne voit jamais les choses comme elles sont réellement. S'il le faisait, il cesserait d'être an artiste. Prenons un exemple dans notre époque. Je sais que vous êtes amateur de japoneries. Eh bien! imaginez-vous vraiment que les Japonais, tels que l'art nous les présente, ont une existence quel-
conque ? Si vous l'imaginez, vous n'avez jamais compris l'art japonais. Les Japonais sont la création réfléchie et voulue de certains artistes originaux. Si vous mettez un tableau d'Hokusia, ou d'Hokkei, ou de tout autre des grands peintres du pays, à côté d'un vrai Japonais ou d'une vraie Japonaise, vous verrez qu'il n'y a pas entre eux la plus légère ressemblance. Les gens réels qui vivent au Japon ne sont pas différents de la masse générale du peuple anglais ; c'est-à-dire qu'ils sont extrêmement vulgaires, et n'ont rien en eux de singulier ou de remarquable. En somme, le Japon tout entier est une pure invention. Il n'existe point un semblable pays, il n'existe point un peuple semblable. Un de nos peintres les plus charmants s'en alla dernièrement à la Terre du Chrysanthème, dans la folle espérance de voir des Japonais. Tout ce qu'il vit, tout ce qu'il eut la possibilité de peindre, ce fut une petite quantité de lanternes et quelques éventails. Il fut tout à fait incapable de découvrir les habitants, comme sa ravissante exposition à la galerie de M^ Dowdeswell ne l'a que trop bien montré. Il ne savait pas que les Japonais sont, comme j'ai dit, tout simplement une forme de style, une exquise fantaisie artistique. Et ainsi, si vous . désirez voir des effets japonais, vous ne vous ferez pas voyageur et n'irez pas à
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Tokio. Au contraire, vous resterez chez vous, et vous vous plongerez dans l'étude de certains artistes japonais; puis, quand vous aurez assimilé l'esprit de leur style et saisi leur méthode imaginative de vision, vous irez quelque après-midi vous asseoir dans le Parc ou errer dans Piccadilly ; et si vous ne pouvez voir là des effets absolument japonais, vous n'en verrez nulle part. Ou bien, pour retourner encore au passé, prenons comme un autre exemple les anciens Grecs. Pensez-vous que l'art grec nous révèle toujours ce qu'était le peuple grec ? Croyezvous que les femmes athéniennes étaient pareilles aux figures magnifiquement nobles de la frise du Parthénon, ou pareilles à ces déesses admirables qui se tiennent debout sur les frontons triangulaires du même monument ? Si vous en jugez par l'art, elles étaient assurément ainsi. Mais lisez un contemporain, comme Aristophane par exemple. Vous verrez que les dames athéniennes se laçaient étroitement, portaient des souliers à hauts talons, teignaient leurs cheveux en jaune, coloraient et fardaient leur visage, et étaient exactement pareilles à n'importe quelle créature avilie ou sottement fashionable de notre temps. Nous regardons les siècles passés uniquement à travers l'Art, et l'Art, fort heureusement, ne nous a jamais une seule fois conté la vérité.
CYRILLE
Mais les portraits des peintres anglais modernes, qu'en dites-vous ? Certainement, ils ressemblent aux gens qu'ils prétendent représenter ?
VIVIEN
Tout à fait. Ils leur ressemblent si bien que, dans cent ans d'ici, personne ne les croira exacts. Les seuls portraits dont on admet l'exactitude sont ceux où il y a très peu du modèle, et beaucoup de l'artiste. Les hommes et les femmes représentés par Holbein nous imposent le sentiment de leur absolue réalité. Mais c'est tout simplement parce qu'Holbein obligeait la vie à accepter ses propres intentions, à se renfermer dans ses limites à lui, à reproduire son idéal à lui, et à apparaître comme il souhaitait qu'elle apparut. C'est le style qui nous fait croire à une chose, — rien que ie style. La plupart de nos peintres de portraits contemporains sont condamnés à l'oubli complet. Ils ne peignent jamais ce qu'ils voient. Ils peignent ce que voit le public, et le public ne voit jamais rien.
CYRILLE
Bien; maintenant, j'aimerais à entendre la fin de votre article.
VIVIEN
Avec plaisir. Fera-t-il quelque bien, réellement, je
ne puis le dire. Notre siècle est assurément le plus épais et le plus prosaïque qui soit possible. Oui, le Sommeil même nous a trahis; il a fermé les portes d'ivoire et ouvert les portes de corne. Les rêves des classes moyennes de ce pays, tels qu'ils sont rapportés dans les deux gros volumes de M^ Myer sur ce sujet et dans les Rapports des séances de la Physical society, sont les choses les plus affligeantes que j'aie jamais lues. Il n'y a pas même dans le nombre un beau cauchemar. Ils sont vulgaires, misérables et ennuyeux. Quant à l'Église, je ne puis concevoir rien de mieux pour la culture d'un peuple que l'existence d'une classe d'hommes dont le devoir est de croire au surnaturel, d'accomplir des miracles quotidiens, et de garder vivante cette faculté mythique, si indispensable à l'imagination. Mais dans l'Église anglaise, on réussit, non par la capacité de croire, mais par la capacité de douter. Notre Église est la seule où le sceptique se tienne près de l'autel, et où saint Thomas soit considéré comme l'apôtre parfait. Maint digne clergyman, qui use ses jours en d'admirables œuvres de bienfaisante charité, vit ignoré et meurt inconnu ; mais il suffit à quelque jeune clerc étourdi et sans culture, fraîchement sorti d'une Université quelconque, de monter dans sa chaire et d'exprimer ses doutes sur l'arche de Noé, ou l'ânesse de Balaam, ou
LA DÉCADENCE DU MEPfSONGE 57
Jonas et la baleine, pour. que la moitié de Londres coure l'entendre en foule, et reste bouche bée d'admiration ravie devant sa splendide^ intelligence. Le développement du sens commun dans l'Église anglaise est un fait bien regrettable. C'est réellement une concession dégradante à une basse forme de réalisme. Ce goût du sens commun est niais aussi. Il provient d'une complète ignorance de la psychologie. L'homme peut croire l'impossible, il ne croira jamais l'invraisemblable. Mais il faut que je vous lise la fin de mon article :
« Ce que nous avons à faire, ce qu'au moins il est de notre devoir de faire, c'est de ressusciter cet art antique du Mensonge. Pour arriver à l'éducation du public, les amateurs, naturellement, peuvent faire beaucoup dans le cercle privé , aux lunchs littéraires, et aux afternoon-teas. Mais c'est là seulement le côté léger et gracieux du mensonge, tel qu'il s'entendait sans doute dans les dîners de réception Cretois. Il en est mainte autre forme. Le mensonge en vue de gagner quelque avantage personnel immédiat, par exemple, — le mensonge avec un dessein moral, comme on l'appelle ordinairement, — quoiqu'il ait été plutôt méprisé en ces derniers temps, était fort en honneur dans le monde ancien. Athéné rit lorsqu'Ulysse lui conte « ses paroles d'astucieuse inven-
tion )), comme dit M^ William Morris, et la gloire du mensonge illumine le pâle front du héros immaculé de la tragédie d'Euripide, et place parmi les nobles femmes du passé la jeune épousée d'une des plus exquises odes d'Horace. Plus tard, ce qui d'abord avait été seulement un instinct naturel fut élevé au rang de science raisonnée. Des règles mûrement pesées furent établies pour diriger les hommes, et une importante école littéraire grandit autour du sujet. En vérité, lorsqu'on se rappelle l'excellent traité philosophique de Sanchez sur toute la question, on ne peut s'empêcher de regretter que personne n'ait jamais songé à publier une édition abrégée et à bon marché des œuvres de ce grand casuiste.. Une courte brochure : « Quand et comment il faut mentir », présentée sous une forme attrayante et point trop coûteuse, fournirait sans doute une vente importante, et rendrait un véritable service pratique à beaucoup de gens sérieux et méditatifs. Le mensonge en vue du perfectionnement de la jeunesse, qui est la base de l'éducation de famille, dure encore parmi nous, et ses avantages sont si admirablement exposés dans les premiers livres de la République de Platon qu'il est inutile de s'y arrêter ici. C'est une sorte de mensonge pour lequel toutes les bonnes mères ont des capacités particulières ; mais il est susceptible d'un
développement plus grand encore, et l'enseignement de l'école l'a malheureusement dédaigné. Le mensonge en vue d'un salaire mensuel est naturellement bien connu dans Fleet-Street, et la profession de journaliste politique n'est pas sans avoir ses avantages. Mais c'est, dit-on, une occupation un peu maussade, et elle ne conduit certainement pas beaucoup au-delà d'une espèce d'obscurité emphatique. La seule forme de mensonge qui soit absolument irréprochable est le Mensonge pour le seul amour de lui-même, et sa manifestation la plus élevée est, comme nous l'avons déjà montré, le Mensonge dans l'Art. De même que ceux qui n'aiment pas Platon plus que la Vérité ne peuvent franchir le seuil j de l'Académie, de même ceux qui n'aiment pas la I Beauté plus que la Vérité ne connaissent jamais le j sanctuaire intime de l'Art. La lourde et sourde intel- I ligence britannique repose sur les sables du désert, 1 comme le Sphinx dans le merveilleux conte de Flau- I bert, et la fantaisie, la Chimère, danse autour d'elle, et l'appelle avec sa voix décevante et mélodieuse. i L'intellect britannique ne peut l'entendre maintei nant ; mais assurément, quelque jour, lorsque nous I serons tous fatigués à mourir du caractère de bana- I lité de la fiction moderne, elle l'écoutera et essaiera \ de lui emprunter ses ailes.
« Et quand se lèvera cette aurore, ou lorsque rougira ce coucher de soleil, combien nous serons joyeux tous ! Les faits seront considérés comme méprisables, on verra la Vérité pleurer sur ses chaînes , et le Roman, avec son caractère de merveilleux, reviendra sur la terre. L'aspect même du monde changera à nos yeux effrayés. Béhémoth et Léviathan sortiront des abîmes de la mer, et nageront autour des galères à haute poupe, ainsi qu'ils le font sur les délicieuses cartes de ces temps où les livres de géographie pouvaient réellement se lire. Les dragons erreront dans les lieux incultes, et de son nid de feu le phénix s'envolera dans les airs. Nous poserons nos mains sur le basilic, et nous verrons la pierre précieuse dans la tête du crapaud. Mâchant son avoine dorée, l'Hippogriffe se tiendra dans nos écuries, et sur nos têtes, l'Oiseau bleu planera, chantant des choses belles et impossibles , des choses délicieuses qui n'arrivent jamais, des choses qui ne sont pas et qui devraient être. Mais, avant que ceci s'accomplisse, il nous faut cultiver l'art perdu du Mensonge. »
CYRILLE
Alors, il nous faut certainement le cultiver tout de suite. Mais, afin d'éviter quelque erreur, je voudrais vous entendre m'exposer brièvement les principes de l'esthétique nouvelle.
VIVIEN
Brièvement, donc, les voici. — L'Art n'exprime jamais autre chose que lui-même. Il a une vie indépendante, tout comme la Pensée, et se développe uniquement par lui-même. Il n'est pas nécessairement réaliste dans un siècle de réalisme, ni spiritualiste dans un siècle de foi. Bien loin d'être la création de son époque, il est habituellement en opposition directe avec elle, et la seule histoire qu'il nous retrace est celle de son propre progrès. Quelquefois il retourne sur ses pas, et ressuscite quelque forme ancienne, ainsi que dans le mouvement archaïque du dernier âge de l'art grec, et dans le mouvement préraphaélite d'aujourd'hui. D'autres fois, il devance tout à fait son temps, et produit dans un siècle une œuvre qui, pour être comprise et goûtée, demande un autre siècle. En aucun cas, l'art ne reproduit son époque. Conclure de l'art d'un temps à ce temps lui-même est la grande erreur commise par tous les historiens.
Le second principe est celui-ci : Tout art défectueux vient du retour à la Vie et à la Nature, et de leur élévation au rang d'idéal. La^Vie et la Nature peuvent parfois être employées comme une partie des grossiers matériaux de l'Art, mais avant qu'elles lui -oient de quelque utilité réelle, il faut qu'elles aient
été transformées en conventions artistiques. Sitôt que l'Art renonce à son milieu Imaginatif, il renonce à tout. En tant que méthode, le Réalisme est une faillite complète, et les deux choses que tout artiste doit éviter sont la modernité du décor et la modernité du sujet. Pour nous, qui vivons au dix-neuvième siècle, tout siècle est une convenable matière d'art, excepté le nôtre. Les seules choses belles sont les choses qui ne nous concernent pas. C'est, pour avoir le plaisir de me citer moi-même, précisément parce qu'Hécube ne nous est rien que ses douleurs sont un si excellent sujet de tragédie. D'ailleurs, c'est le décor moderne seul qui devient toujours suranné. M. Zola se consacre à nous donner une peinture du second Empire. Qui se soucie maintenant du second Empire ? Il est passé de mode. La Vie va plus vite que le Réalisme, mais le Romantisme est toujours en avance sur la Vie.
Le troisième principe est que la Vie imite l'Art beaucoup plus que l'Art n'imite la Vie. Ceci résulte non seulement de l'instinct imitateur de la Vie, mais aussi de ce fait que la tendance consciente de la Vie est de trouver l'expression, et l'Art lui offre de belles formes par lesquelles elle peut réaliser cette énergie. C'est là une théorie qui n'a jamais été avancée encore, mais elle est extrêmement féconde, et jette
une lumière toute nouvelle sur l'histoire de l'Art. Il suit de là, comme corollaire, que la Nature extérieure aussi imite l'Art. Les seuls effets qu'elle puisse nous montrer sont ceux que nous avons déjà vus dans la poésie ou 'dans les tableaux. C'est là le secret du charme de la Nature , aussi bien que l'explication de sa faiblesse.
La dernière proposition est que le Mensonge , l'énoncé de choses belles et fausses, est le but propre de l'Art. Mais je crois avoir exprimé tout ceci avec une longueur suffisante. Et maintenant, allons sur la terrasse où « se penche comme un fantôme le paon couleur de lait », tandis que l'étoile du soir « baigne d'argent la poussière du sol ». Au crépuscule, la nature devient merveilleusement suggestive dans ses effets, et n'est pas sans charme, quoique peutêtre sa principale utilité soit d'illustrer les citations I des poètes. Venez ! nous avons parlé assez longtemps.
PLUME, PINCEAU et POISON