I. Cette phrase est en français dans l'original
LA DÉCADENCE DU MENSOîJGE 15
ville; mais les personnages de M. Zola sont bien pires. Ils ont des vices affreux, et des vertus plus affreuses encore. La relation de leur vie est absolument dénuée d'intérêt. Qui se soucie de ce qui leur arrive ? A la littérature, nous demandons la distinction, le charme, la beauté, la puissance Imaginative. Nous n'avons nul besoin d'être troublés et dégoûtés par le récit d'actions de l'ordre le plus bas. M. Daudet vaut mieux. Il a de l'esprit, une touche légère et un style amusant. Mais il s'est récemment suicidé au point de vue littéraire. Personne ne peut plus s'intéresser à DelobeUe avec son « Il faut lutter pour l'art », ou à Valmajour avec son éternel refrain sur le rossignol, ou au poète de Jack avec ses « mots cruels », maintenant que nous avons lu, dans Vingt ans de ma Vie littéraire, que ces personnages furent pris directement dans la vie. Ils nous semblent avoir subit etement perdu toute leur vitalité, et les quelques qualités qu'ils ont jamais possédées. Les seuls êtres réels sont ceux qui n'ont jamais existé ; et si un romancier a l'instinct assez bas pour aUer chercher ses personnages dans la vie, il devrait au moins feindre qu'il les a créés, et ne pas se vanter que ce sont des copies. 1 La justification d'un personnage de roman n'est pas que d'autres personnes sont ce qu'elles sont, mais que l'auteur est ce qu'il est. Autrement, le
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roman n'est pas nne œuvre d'art. Quant à M. Paul Bourget, le maître du roman psychologique \ il tombe dans l'erreur de croire que les hommes et les femmes de la société moderne sont susceptibles d'être indéfiniment analysés pendant une série innombrable de chapitres. En fait, ce qu'il y a d'intéressant chez les gens de la bonne société, — et M. Bourget sort rarement du faubourg Saint-Germain, sinon pour venir à Londres, — c'est le masque que porte chacun d'eux et non pas la réalité qui se cache derrière ce masque. La confession est humiliante, mais nous sommes tous taillés dans la même étoffe. Dans Falstaff, il y a quelque cliose d'Hamlet ; dans Hamlet, il y a beaucoup de Falstaff. Le gros chevalier a ses moments de mélancolie, et le jeune prince ses instants de grossièreté. Nous ne différons les uns des autres que par des choses purement accidentelles : le vêtement, les manières, le son de voix, les opinions religieuses, l'allure personnelle, la façon des habits, les goûts. Plus on analyse les hommes, plus toutes les raisons d'analyse disparaissent. Tôt ou tard, on arrive à ce fond universel et effrayant appelé la nature humaine. Vraiment, comme quiconque a jamais travaillé parmi les pauvres ne le sait que trop