‹ Opinions de littérature et d'artChapitre 7 sur 17 · I. En français dans l'original · texte numérisé non relu

I. En français dans l'original

eût changé sa disposition, s'il avait su de quel terrible crime était déjà coupable l'hôte auquel Charles Lamb témoignait tant de considération.

L'œuvre de la vie de Wainewright se range naturellement sous les trois chefs énoncés par M^ Swinburne ; et il faut admettre en partie que, si nous [ mettons de côté ses travaux dans la sphère de l'empoisonnement, ce qu'il nous a effectivement laissé justifie à peine sa réputation.

Mais ce sont seulement les Philistins qui cherchent à évaluer une personnalité par la mesure banale de la production. Ce jeune dandy se proposait d'être quelqu'un, plutôt que de faire quelque chose. Il reconnaissait que la Vie elle-même est un art, et qu'elle a ses modes de style non moins que les arts qui cherchent à l'exprimer. Son œuvre, d'ailleurs, n'est pas sans intérêt. On dit que Wiliam Blake s'arrêta à la Royal Academy devant un de ses tableaux et le déclara « très beau ». Ses essais présagent beaucoup de ce qui depuis a été réalisé. Il semble avoir devancé certains détails de la culture moderne , jque bien des gens considèrent comme véritablement essentiels. Il écrit sur la Joconde, et sur les premiers poètes français, et sur la Renaissance italienne. Il aime les camées grecs, et les tapis de Perse, et les traductions de Cupidon et Psyché du

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temps d'Elisabeth, et VHypnerotornachia, et les belles reliures , et les éditions rares , et les épreuves à grandes marges. Il est vivement sensible au mérite des beaux entourages, et il ne se lasse jamais de nous décrire les chambres dans lesquelles il vivait, ou dans lesquelles il aurait aimé vivre. Il éprouvait ce singulier amour du vert qui, chez les individus, est toujours le signe d'un subtil tempérament artistique, et qui, dans les nations, révèle, dit-on, l'afFaiblissement , sinon même la déchéance du sens moral. Comme Baudelaire, il était grand ami des chats, et ainsi que Gautier, il était charmé par ce « suave monstre de marbre » aux deux sexes que nous pouvons voir encore à Florence et au Louvre.

Il y a , naturellement, dans ses descriptions et dans ses idées de décoration, beaucoup de choses qui montrent qu'il ne s'était pas entièrement affranchi du mauvais goût de son époque. Mais il est clair qu'il fut l'un des premiers à reconnaître ce qui, en réalité, est la vraie clé de voûte de l'éclectisme esthétique, je veux dire la profonde harmonie de toutes les choses vraiment belles, indépendamment du temps ou du lieu, de l'école ou de la manière. Il comprit qu'en décorant une chambre, dont la destination n'est pas d'être montrée, mais d'être habitée, nous ne devons jamais \iser à une restitution archéologique

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du passé, ni nous embarrasser d'une imaginaire nécessité d'exactitude historique. En cette conception artistique, il avait parfaitement raison. Toutes les choses belles appartiennent à la même époque.

Et ainsi, dans sa bibliothèque, telle qu'il nous la décrit, nous trouvons le délicat vase d'argile grec, avec ses figures exquisement peintes et le pâle KAAOS tracé finement sur son flanc ; et derrière le vase grec est suspendue une gravure de la « Sybille Delphique » de Michel- Ange, ou de la « Pastorale » de Giorgione. Ici est un morceau de majolique florentine, là une lampe grossière enlevée à quelque vieille tombe romaine. Sur la table repose un livre d'Heures, « revêtu d'une épaisse couverture d'argent doré, ouvrée d'ornements capricieux et incrustée de rubis et de petits brillants)), et près du livre d'Heures « se tient accroupi un laid petit monstre, un Lare peutêtre, déterré dans les champs ensoleillés de la Sicile nourricière du blé. » De sombres bronzes antiques contrastent « avec le pâle éclat de deux nobles Christi Crucifixi, l'un taillé dans l'ivoire, l'autre modelé dans la cire. )) Voici des coupes de pierreries de Tassie, une fragile bonbonnière Louis XIV avec une miniature de Petitot, des « théières en biscuit brun ouvragées de filigrane, )) d'une très grande valeur,

un porte-lettres en maroquin citron, et une chaise « vert-pomone ».

On peut s'imaginer Wainewright dans cette bibliothèque, au milieu de ses livres, de ses bronzes et de ses gravures, vrai dilettante et connaisseur subtil, feuilletant sa belle collection de Marc-Antoine, ou son « Liber Studiorum » de Turner, dont il était ardent admirateur ; ou bien examinant à la loupe quelqu'un de ses camées ou de ses gemmes antiques, « la tête d'Alexandre sur un onyx à deux couches, » ou « ce superbe altissimo relievo sur cornaline, Jupiter ^giochus ». Il fut toujours grand amateur de gravures, et il donne quelques indications très utiles sur les meilleurs moyens de former une collection. En vérité, tout en appréciant pleinement l'art moderne, il ne perdit jamais de vue l'importance de reproduire les grands chefs-d'œuvre du passé, et tout ce qu'il dit sur l'utilité des moulages de plâtre est complètement admirable.

Comme critique d'art, il s'occupait surtout des impressions complexes produites par une œuvre, et, certainement, le premier pas dans la critique esthétique, c'est de préciser ses propres impressions. Il ne se souciait nullement des discussions abstraites sur la nature du Beau, et la méthode historique, qui depuis a produit des fruits si abondants, était

ignorée de son temps ; mais jamais il ne perdit de vue cette grande vérité : que l'Art ne s'adresse tout d'abord ni à l'intelligence ni à la sensibilité, mais uniquement au sens esthétique ; et il démontre plus d'une fois que ce sens, ce a goût, » comme il l'appelle, ayant été sciemment guidé et perfectionné par le contact fréquent des très belles œuvres, devient à la fin une forme naturelle de jugement. Evidemment, il y a des modes en art, tout comme il y des modes dans le vêtement, et nul de nous peut-être n'arrive jamais à s'affranchir tout à fait de l'influence de la coutume ou de celle de la nouveauté. Wainewright certainement ne le pouvait pas, et il reconnaît franchement combien il est difficile de former une appréciation juste des œuvres contemporaines. Mais, en général, son goût était bon et sain. Il admirait Turner et Constable en un temps où l'on s'occupait d'eux beaucoup moins qu'aujourd'hui, et il comprenait que, pour l'art du paysage très élevé, nous demandons plus que « la seule habileté et la copie exacte. » A propos de « Une bruyère près de Norwich » par Crome, il remarque que ce tableau démontre « combien une subtile observation des éléments, dans leurs manifestations désordonnées, peut embellir une plaine très insignifiante. » Du type populaire des paysages de son époque, il dit que c'est « seulement une

représentation de montagnes et de vallons, de troncs d'arbres, d'arbrisseaux, d'eau, de prairies, de chau- || mières et de maisons ; un peu plus que de la topographie, une espèce de travail de carte pictural, où ne se trouvent ni les arcs-en-ciel, ni les pluies, ni les brouillards, ni les halos, ni les larges rayons perçant les nuages entr'ou verts, ni les orages, ni la lueur des étoiles, ni tous les matériaux les plus précieux du vrai peintre. » Il avait une profonde aversion pour tout ce qui est usé et banal en art, et, tandis qu'il était enchanté de recevoir Wilkie à dîner, il se souciait aussi peu des peintures de M^ David que des poèmes de M^ Crabbe. Les tendances imitatives et réalistes de son temps ne lui inspiraient aucune sympathie, et il nous informe franchement que sa grande admiration pour Fuseli vient surtout de ce que le petit Suisse ne trouvait pas nécessaire qu'un artiste peignît seulement ce qu'il voit. Les qualités que Wainewright recherchait dans un tableau étaient la composition, la beauté et la noblesse de la ligne, la richesse de la couleur et la puissance Imaginative. D'ailleurs, il n'était pas doctrinaire. (( J'estime que nulle œuvre d'art ne peut être jugée autrement que par des lois tirées d'ellemême : est-elle ou n'est-elle pas conséquente avec elle-même, toute la question est là. » Cette phrase

est un de ses excellents aphoris mes. Et, en appréciant des peintres aussi différents que Landseer et Martin, Stothard et Etty, il témoigne que, pour me servir d'une phrase devenue classique, il s'efforce « de voir l'objet tel qu'il est réellement en lui-même. » Néanmoins, comme je l'ai montré plus haut, il ne se sent jamais tout à fait à l'aise dans sa critique des œuvres contemporaines. « Le présent, dit-il, est à peu près pour moi un chaos aussi agréable qu'Arioste à ]a première lecture... Les choses modernes m'éblouissent. Il faut que je regarde à travers le télescope du Temps. Elia se plaint que pour lui le mérite d'un poème manuscrit est incertain ; « l'impression l'établit », dit-il excellemment. Cinquante ans de patine font la même chose pour un tableau. » Wainewright est plus heureux lorsqu'il parle de Watteau et de Lancret, de Rubens et de Giorgione, de Rembrandt, du Corrège et de Michel-Ange ; plus heureux encore lorsqu'il parle des œuvres grecques. Le Gothique le touchait très peu, mais l'art classique et l'art de la Renaissance lui furent toujours chers. Il vit combien notre école anglaise pouvait gagner à l'étude des modèles grecs, et il ne se lasse jamais d'expliquer au jeune artiste les enseignements esthétique qui dorment enfermés dans les marbres hellène*et les méthodes d'art helléniques. Dans ses jugements sur les

grands Maîtres Italiens a vibrait, dit de Quincey, un accent de sincérité et de sensibilité spontanée, l'accent d'un homme qui parlait d'après lui-même, et non pas seulement d'après les livres. » La louange la plus grande qu'on puisse lui donner est de dire qu'il s'efforça de faire revivre la tradition consciente du style. Mais il comprenait que ni conférences sur l'art, ni congrès d'art, ni « projets pour l'avancement des beaux-arts », ne produiront jamais ce résultat. Le peuple, dit-il très judicieusement, et dans le véritable esprit de Toynbee Hall , doit toujours avoir c( les meilleurs modèles devant les yeux. »

Ainsi qu'on doit l'attendre d'un peintre, il est souvent extrêmement technique dans sa critique d'art. A propos du « Saint Georges délivrant du Dragon la Princesse égyptienne », de Tintoret, il fait cette remarque :

« La robe de Sabra, chaudement glacée de bleu de Prusse, est soutenue, dans son rapport avec le vert pâle des fonds, par une écharpe vermillon ; et les riches nuances de toutes deux ont un admirable écho, pour ainsi dire, à un ton plus bas, dans les étoffes couleur de laque pourpre et dans l'armure de fer bleuâtre du saint, tandis que la draperie d azur vif du premier plan est largement contrebalancée par les ombres indigo du bois sauvage qui entoure le château. »

Et ailleurs, il discoure savamment sur « un exquis Schiavone, varié comme un parterre de tulipes, avec

de splendides tons brisés, » « d'un brillant portrait, remarquable pour sa morbidesse, par le rare Maroni, )> et d'une autre peinture, il dit qu'elle a « des carnation^ pulpeuses ».

Mais, règle générale, il considère ses impressions sur une œuvre dans leur totalité, et s'efforce de les traduire par des mots, afin de donner en quelque sorte, comme effet intellectuel et imaginatif, l'équivalent littéraire du tableau. Wainewright fut un des premiers à développer ce qu'on a appelé la littérature artiste du dix-neuvième siècle, genre qui a trouvé en MM. Ruskin et Browning ses deux plus parfaits représentants. Sa description du Repas Italien de Lancret, dans lequel « une fille à la chevelure noire, (( amoureuse de cruauté, » repose sur l'herbe semée de pâquerettes, » est, à quelques égards, tout à fait charmante. Voici sa description du « Crucifiement », de Rembrandt. Elle est extrêmement caractéristique ; de sa manière :

, « Les ténèbres, — d'effrayantes ténèbres couleur de suie, — enveloppent toute la scène : seulement, au-dessus de l'arbre ! maudit, comme par une affreuse crevasse dans le sombre plaj fond, une pluie de déluge, — « eau décolorée, rafale de neige j fondue », — ruisselle rudement, répandant une hideuse [lumière spectrale, plus horrible encore que cette nuit pal- \ pable. Déjà la Terre palpite à coups pressés ! la Croix enté- \ nébrée tremble ! les vents sont tombés ; — l'air est immobile ; — un grondement gémissant roule sous les pieds, et.

parmi la foule misérable, quelques-uns commencent à senfuir de la colline. Les chevaux aspirent la terreur qui vient, et, sous la crainte, deviennent indomptables. Rapidement, le moment approche où, presque déchiré par ^son propre poids, épuisé par la perte de son sang qui, maintenant, coule en ruisseaux de ses veines ouvertes, les tempes et la poitrine tout inondées de sueur, la langue noircie et desséchée par la fièvre ardente de la mort, Jésus s'écrie : « J'ai soif. » On élève vers Lui le vinaigre mortel.

« Sa tête s'incline, et le corps sacré « s'agite insensible sur la croix. » Une nappe de flamme vermillon jaillit brusquement dans l'air et s'évanouit ; les rochers du Carniel et du Liban se fendent en deux ; la mer envoie depuis les sables jusqu'aux montagnes ses noires vagues roulantes ; la Terre s'ouvre, et les tombeaux rendent leurs habitants. Les morts et les vivants se mêlent en une réunion contre nature et se pressent à travers les rues de la cité sacrée. Là, de nouveaux prodiges les attendent. Le voile du temple, — le voile impénétrable, — se déchire du haut en bas, et cette retraite terrible qui renferme les mystères hébreux, — l'arche redoutée, les tables et le chandelier à sept branches, — cette retraite terrible se découvre, sous la lueur des flammes surnaturelles, à la nmltitude abandonnée de Dieu.

a Rembrandt n'acheva jamais de peindre cette ébauche, et il eut parfaitement raisin. Elle aurait perdu presque tout son charme en perdant ce voile angoissant d'incertitude, qui laisse une étendue si vaste aux méditations de l'imagination anxieuse. Dans son état présent, elle semble une vue d'un autre monde. Un gouffre noir la sépare de nous. Elle n'est point tangible au corps. Nous pouvons seulement l'approcher en esprit. »

Dans ce passage, écrit, nous dit l'auteur, « avec effroi et respect », il y a beaucoup de terrible, et considérablement de tout à fait horrible, mais non

sans une certaine forme de talent fruste, ou, tout au moins, une certaine violence fruste d'expression, qualité que notre temps doit grandement apprécier, puisqu'elle est son défaut principal. Il est plus agréable, néanmoins, de passer à cette description du « Céphale et Procris « de Jules Romain :

« On devrait lire la lamentation de Moschus sur Bion, le doux berger, avant de regarder cette peinture, ou étudier cette peinture pour se préparer à lire la lamentation. Dans toutes les deux se retrouvent presque les mêmes images. Pour l'une et l'autre victime, les hauts taillis et les profondeurs des forêts murmurent ; les fleurs exhalent de leurs, corolles des parfums tristes ; le rossignol se lamente sur les collines rocheuses, et l'hirondelle dans les longues vallées sinueuses ; « les satyres, aussi, et les faunes voilés de noir gémissent » ; et les nymphes des fontaines, dans le bois, se fondent en eaux pleines de larmes. Le mouton et les chèvres quittent leur pâturage ; et les oréades, « qui aiment à escalader les sommets les plus inaccessibles des roches les plus escarpées », descendent en hâte au chant des pins amis du vent ; tandis que les dryades s'inclinent entre les branches des arbres entrelacés, et que les rivières pleurent pour la Itlanche Procris « avec des flots pleins de sanglots »,

« Remplissant de leur voix le lointain Océan. »

'( Les abeilles dorées sont silencieuses sur l'Hymette cou vert de thym ; et le cor retentisant de l'amant de l'Aurore ne ilissipera plus le froid crépuscule au sommet de la colline. I.e premier plan du tableau est une rive herbeuse et brûlée le soleil, toute brisée de creux et d'ondulations semblables i des vagues, (une espèce de solde brisants), rendue plus inégale par mainte racine où se heurte le pied et par des

souches d'arbres prématurément abattus par la hache et qui poussent encore quelques jets légers et verts. A droite, cette rive s'élève assez brusquement vers un épais bouquet de bois, impénétrable à toute étoile ; à l'entrée de ce bois est assis le roi de Thessalie ; éperdu, il soutient sur ses genoux le corps brillant comme l'ivoire de celle qui, tout à l'heure encore, écartait, avec son front lisse, les branchages rudes et, de ses pieds aiguillonnés par la jalousie, foulait pareillement les épines et les tleurs, — corps nuiintenant inanimé, lourd, privé de tout mouvement, sauf lorsque la brise soulève par dérision sa chevelure épaisse.

« Entre les troncs des arl)res proches, les nymphes étonnées se pressent avec de grands cris,

« Et les satyres vêtus de peaux de daim, couronnés de lierre, s'avancent,

» P^t portent sur leurs visages cornus une pitié singulière. »

« Laelaps gît sur le sol, et montre par son souffle haletant la venue rapide de hi mort. De l'autre côté du groupe, le Puissant Amour, « les ailes pendantes, » désigne la flèche à une troupe qui s'approclie, troupe de sylvains, de faunes, de béliers, de boucs, de satyres, et de satyresses pressant plus étroitement leurs enfants dans leurs mains effrayées, qui se hâtent du côté gauche dans un sentier creux, entre le premier plan et un mur de rochers dont la dernière saillie sert d'appui à une naïade qui, de son urne, verse les eaux qui disent son chagrin. Au-dessus, et en arrière de l'Éphydriade, une autre femme, s'arrachant les cheveux, apparail entre les piliers festonnés de vigne d'un bosquet '^auvage. Le milieu du tableau est occupé par des prairies ombragées, (jui descendent vers l'embouchure d'une rivière ; au-delà, c'est « la force immense du fleuve Océan » du fond duquel l'extinctrice des étoiles, la rose Aurore, chasse furieusement ses coursiers ruisselants d'eau salée, afin de contempler les angoisses d'agonie de sa rivale. »

PLUME, PINCEAU ET POISON 8li

Si cette description était soigneusement reprise, elle serait tout à fait admirable. Écrire un poème en prose à propos d'un tableau est une idée excellente. Beaucoup de la meilleure partie de la littérature contemporaine provient de la même tendance. Dans une époque très laide et très sensitive, les arts s'inspirent, non de la vie, mais les uns des autres.

Les sympathies de Wainewright étaient même étonnamment variées. Tout ce qui touche au théâtre, par exemple, l'intéressa toujours extrêmement, et il soutenait avec force la nécessité de l'exactitude archéologique dans le costume et les décors. f( En art, dit-il dans un de ses essais, tout ce qui vaut qu'on le fasse vaut qu'on le fasse bien )> ; et il montre qu'une fois qu'on a toléré l'invasion de l'anachronisme, il devient difficile d'en fixer la limite. En littérature , d'ailleurs , il était , comme lord Beaconsfield en une occasion célèbre, « du parti des anges. » Il fut un des premiers à admirer Keats ît Shelley, « le poétique Shelley à la sensibilité frémissante, » comme il l'appelle. Son admiration pour ^Vordsworth était sincère et profonde. Il appréciait complètement William Blake. Une des meilleures copies qui existent de « Songs of Innocence and iîxperience » fut faite spécialement pour lui. Il

aimait Alain Chartier, et Ronsard, et les dramaturges du temps d'Elisabeth, et Chaucer et Chapmann, et Pétrarque. Et, pour lui, tous les arts étaient un. c( Nos critiques, remarque-t-il très judicieusement, semblent se douter à peine que les sources premières de la poésie et de la peinture sont identiques, et qu'à tout progrès véritable dans l'étude sérieuse de l'un de ces arts correspond un perfectionnement proportionné dans l'autre ; » et il dit ailleurs que si un homme qui n'admire point Michel-Ange prétend aimer Milton, cet homme trompe ou lui-même ou ses auditeurs. Wainewright se montra toujours très généreux envers ses collaborateurs du London- Magazine, et il loue Barry Cornwall, AUan Cunningham, Hazlitt, Elton et Leigh Hunt, sans rien de la malice d'un ami. Quelques-uns de ses articles sur Charles Lamb sont admirables dans leur genre, et, avec l'art d'un vrai comédien, empruntent leur style à leur sujet.

« Que puis-je dire de toi de plus que ce que tous connaissent ? que tu as la gaieté d'un enfant avec le savoir d'un homme, et le cœur le plus tendre qui jamais envoya des larmes sous les paupières.

» Comme il savait spirituellement détourner votre pensée, et placer très à propos une fantaisie hors du propos ! Son langage, comme celui de ses chers auteurs du temps d'Elisabeth, était, sans affectation, concis même jusqu'à l'obscurité. Ainsi que des grains d'or tin, ses phrases

étaient battues en feuilles minces. Il avait peu de misé" ricorde pour les renommées surfaites, et une réflexion railleuse sur la mode pour hommes de génie était chez lui un plat réglé. Sir Thomas Brown était un de ses « amis de cœur »; de même aussi Burton, et le vieux Fuller. Dans son humeur amoureuse, il courtisait cette incomparable Duchesse de multiple renommée ; et avec les aimables comédies de Beaumont et de Fletcher, il s'entraînait à des rêveries légères. A propos d'eux, il prononçait volontiers, d'un air inspiré, de fines appréciations, mais il était bon de le laisser maitre du jeu ; si quelque autre abordait seulement la thèse accoutumée, il était capable de l'interrompre, ou plutôt de l'arrêter, d'une manière où l'intention malicieuse se distinguait difficilement du malentendu. Un soir, à C... 's, les auteurs dramatiques cités plus haut étaient le sujet momentané de l'entretien. M'' X. vantait la passion et le grand style d'une de leurs tragédies, (je ne sais laquelle) ; mais Elia l'arrêta immédiatement et proclama : « Cela n'est rien ; les lyriques sont seuls grands, — les lyriques ! »

Un côté de la carrière littéraire de Wainewright mérite une étude spéciale. Le journalisme contemporain lui doit, peut-on dire, plus qu'à tout autre [homme du commencement de ce siècle. Il fut le pionnier de la prose asiatique, et il se plaisait aux §pithètes pittoresques et aux amplifications pompeuses. Se créer un style si magnifique qu'il cache e sujet, est un des plus grands exploits d'une école mportante et très admirée d'écrivains de Fleet- ^treet ; et cette école, on peut dire que Janus Weaihercock l'a fondée. 11 comprit aussi qu'au noyen d'une répétition continuelle, on intéresse très

facilement le public à sa propre personnalité ; et dans ses articles exclusivement journalistiques, cet extraordinaire jeune homme raconte au monde ce qu'on lui a servi à son dîner, quels vins il aime, à quel magasin il achète ses habits, dans quel état de santé il se trouve, tout comme s'il écrivait des chroniques hebdomadaires pour quelque journal populaire de notre temps. Ce côté de son œuvre étant le moins estimable, c'est celui qui a eu l'influence la plus évidente. Un journaliste, aujourd'hui, est un homme qui assomme le public avec le détail de tous les accidents de sa vie privée.

Comme tous les gens très artificiels, Wainewright avait un grand amour de la nature. « Je tiens trois choses en haute estime, dit-il quelque part : m'asseoir paresseusement sur une hauteur qui domine une belle perspective ; être abrité par des arbres épais tandis que le soleil brille autour de moi ; et jouir de la solitude avec la conscience d'un voisinage. La campagne me donne tout cela. » Il décrit sa promenade sur la lande et la bruyère odorante, tandis qu'il se répète VOde au f^oir, de Collin, afin de mieux se pénétrer de la beauté de l'heure ; l'attrait qu'il éprouve à plonger son visage ^( dans un parterre humide de primevères, tout mouillé par les rosées de Mai » ; le plaisir de voir le bétail à la douce haleine

« revenir lentement vers l'étable à travers le crépuscule », et d'entendre « le tintement lointain de la clochette du mouton )>. Cette phrase : « Le polyanthus brillait sur son froid lit de terre, comme une figure solitaire de Giorgione sur un panneau de chêne sombre », est singulièrement caractéristique du tempérament de Wainewright ; et le passage suivant est assez joli dans son genre :

» L'herbe courte et tendre était couverte de marguerites — « pareilles à celles qu'on appelait pâquerettes dans notre ville », aussi pressées que les étoiles dans une nuit d'été. L'âpre croassement des grolles agitées arrivait, adouci agréa blement, d'un haut et sombre bouquet d'ormes situé à quelque distance, et, par intervalles, s'entendait la voix d'un enfant effrayant les oiseaux pour les éloigner des semences nouvellement jetées. Les profondeurs de l'azur avaient la couleur de l'outremer le plus foncé ; aucun nuage ne rayait l'éther calme ; seulement, au bord de l'horizon flottait un voile léger et ardent de brumeuse vapeur, sur lequel le village prochain avec sa vieille église de pierre se découpait nettement en une aveuglante blancheur. Je me souvins des « Vers écrits en Mars », de Wordsworth. »

Néanmoins, il ne faut pas oublier que le jeune dilettante qui traçait ces lignes, et qui se montrait si sensible à l'influence de Wordsworth, était aussi, comme je l'ai dit au début de cette étude, un des empoisonneurs les plus adroits et les plus mystérieux de ce siècle et des autres. Comment il fut d'abord attiré par ce singulier crime, il ne nous le raconte

pas ; et le journal sur lequel il notait soigneusement les résultats de ses terribles expériences et les procédés qu'il employait, a été malheureusement perdu. Aussi bien, même dans ses dernières années, il fut toujours réservé sur ce sujet, et préférait parler de « The Excursion », et des « Poems founded on the Affections ». Il n'y a pas de doute, cependant, que le poison dont il se servait ne fut la strychnine. Dans une des magnifiques bagues dont il était si fier, et qui faisaient ressortir le modelé délicat de ses exquises mains d'ivoire, il avait l'habitude, nous dit un de ses biographes, de porter des cristaux de 71UX vomica indienne, « poison presque sans saveur, d'une découverte difficile, et susceptible d'une dissolution presque illimitée ». Ses meurtres, dit de Quincey, ont été plus nombreux qu'on ne l'a jamais fait savoir en justice. » Cela est vrai sans doute, et quelques-uns méritent d'être racontés. Sa première victime fut son oncle, M^" Thomas Griffiths. Il l'empoisonna en 1829, pour entrer en possession de Linden House, séjour qu'il avait toujours particulièrement affectionné. Au mois d'août de l'année d'après, il empoisonna M^ Abercrombie, ' mère de sa femme, et au mois de décembre suivant, la charmante Hélène Abercrombie, sa belle-sœur. On ne connaît pas bien le motif pour lequel il

empoisonna M^s Abercrombie. Ce fut peut-être par caprice, ou pour cultiver le talent affreux qu'il sentait en lui, ou parce qu'elle soupçonnait quelque chose, ou sans aucune raison. Mais le meurtre d'Hélen Abercrombie fut accompli par lui et sa femme en vue de toucher une prime d'environ 18.000 livres, somme pour laquelle ils avaient assuré la vie de la jeune fille dans différentes compagnies. Voici les circonstances de l'empoisonnement : Le 12 décembre, Wainewright, sa femme et leur enfant vinrent de Linden House à Londres, et se logèrent au n^ 12, Conduit Street, Régent Street. Avec eux étaient les deux sœurs, Helen et Madeleine Abercrombie. Le 14 au soir, ils allèrent tous au théâtre, et à souper, ce soir-là, Hélène s'évanouit. Le lendemain, elle fut très malade, et on appela pour la soigner le D^ Locock, de Hanover Square. Elle vivait encore le lundi 20, quand, après la visite matinale du docteur, M^ et M^s Wainewright lui apportèrent une confiture empoisonnée, et sortirent pour aller faire une promenade. Lorsqu'ils revinrent, Helen Abercrombie était morte. C'était une jeune fille d'environ vingt ans, une grande jeune fille gracieuse et blonde. Un charmant portrait d'elle, dessiné à la sanguine par son beau-frère, existe encore, et montre combien Wainewright, comme artiste, subis-

sait l'influence de sir Thomas Lawrence, peintre pour lequel il professa toujours une grande admiration. De Quincey dit que M^ Wainewright ne fut point réellement associée au meurtre. Souhaitons-le. Le crime doit être solitaire et n'avoir pas de complices.

Les compagnies d'assurance, soupçonnant la vérité, refusèrent de payer la police, sous le prétexte technique d'inexactitude dans les déclarations et dans le paiement de l'intérêt, et, avec un courage singulier, l'empoisonneur intenta une action contre VImpérial devant la Cour de la Chancellerie. Il avait été convenu que la décision de la Cour réglerait en même temps le différend avec les autres compagnies. Le jugement, néanmoins, ne vint qu'au bout de cinq ans, lorsque, après débat, un verdict fut finalement rendu en faveur des compagnies. Le juge, en ce procès, était lord Abinger. Egoinet Bonmoi était représenté par MJ^ Erle et Sir William Follet, et l'Attorney général et Sir Frédéric Pollock soutenaient la partie adverse. Le plaignant, par malheur, n'avait pu assister à aucun des débats. Le refus des compagnies pour le paiement des 18.000 livres l'avait jeté dans le plus grand embarras pécuniaire. Même, quelques mois après le meurtre d'Helen Abercrombie, il avait été en effet arrêté pour dettes

dans les rues de Londres, tandis qu'il donnait une sérénade à la charmante fille d'un de ses amis. Pour cette fois, il se tira d'affaire ; mais, peu après, il crut préférable de s'éloigner jusqu'au moment où il pourrait prendre quelque arrangement pratique avec ses créanciers. En conséquence, il s'en alla à Boulogne visiter le père de la jeune femme dont je viens de parler ; et pendant qu'il était là, il détermina cet ami à s'assurer pour 3.000 livres à la Pélican Company. Aussitôt que les formalités nécessaires eurent été exécutées et la police établie, il jeta quelques cristaux de strychnine dans le café de son hôte, pendant qu'ils causaient ensemble, un soir, après dîner. A cette action, il ne gagnait lui-même aucun avantage pécuniaire. Son intention était simplement de se venger de la première compagnie qui avait refusé de lui payer le prix de son crime. Son ami mourut devant lui le lendemain, et Wainewright quitta aussitôt Boulogne pour un voyage d'étude dans les régions les plus pittoresques de la Bretagne. Il séjourna quelque temps chez un vieux gentilhomme français, qui possédait une belle maison de campagne aux environs de Saint-Omer. De là, il se rendit à Paris, où il demeura plusieurs années, vivant dans le luxe au dire des uns, au dire des autres « se cachant et portant toujours du

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poison dans sa poche, et redoutant tous ceux qui le connaissaient. » En 1837, il retourna secrètement en Angleterre. Un charme étrange et irrésistible le ramenait. Il suivit une femme qu'il aimait.

On était au mois de juin. Wainewright s'était logé dans un des hôtels de Covent-Garden. Sa chambre était située au rez-de-chaussée, et, de crainte d'être aperçu, il tenait prudemment les jalousies baissées. Treize ans auparavant, lorsqu'il faisait sa belle collection de majoliques et de Marc- Antoine, il avait imité la signature de ses curateurs sur un pouvoir d'attorney, qui le mit à même de prendre possession d'une partie de l'argent qu'il avait hérité de sa mère, et apporté en mariage par contrat. Il savait que ce faux avait été découvert, et qu'en retournant en Angleterre, il mettait sa vie en péril. Cependant il revint. Doit-on s'en étonner ? La femme, dit-on, était très belle. D'ailleurs, elle ne l'aimait pas.

C'est par un simple accident qu'il fut découvert. Un bruit dans la rue avait attiré son attention, et l'intérêt artistique qu'il prenait à l'observation de la vie quotidienne lui fit pousser un instant la jalousie. Quelqu'un au dehors cria : « Voilà Waine- Avright, le faussaire. » C'était Forrester, le courrier de Bow-Street.

Le cinq juillet, Wainewright fut amené au Old Bailey. Le compte-rendu de la procédure parut dans le Times en ces termes :

« Devant M"" Justice Vaughan et M'' Baron Alderson, rhomas Griffiths Wainewright, âgé de quarante-deux ans, liomme d'apparence distinguée, portant des moustaches, a passé en jugement pour avoir fabriqué et mis en circulation un pouvoir d'attorney de 2:259 livres, dans l'intention lie frauder le Gouverneur et la Compagnie de la Banque d'Angleterre.

« Cinq chefs d'accusation pesaient sur le prévenu ; pour tous les cinq, il plaidait non coupable lorsqu'il fut traduit Jevant M. Sergeant Arabin dans le cours de la matinée. Amené en présence des juges, cependant, il pria qu'on lui permit de retirer sa première défense, et alors plaida coupable pour deux des accusations, lesquelles n'étaient point capitales.

« L'avocat de la Banque ayant expliqué qu'il y avait trois autres accusations, mais que la Banque ne souhaitait pas verser le sang, le procès de culpabilité sur les deux i::harges mineures fut enregistré, et le prisonnier condamne, à la fin de la séance, à la déportation à vie. »

En attendant son départ pour les colonies, il fut ramené à Newgate. Dans un passage fantaisiste i'un de ses premiers essais, il s'était dépeint « gisant dans la prison de Horse-monger, sous le poids d'une sentence de mort », pour n'avoir pu "ésister à la tentation de dérober quelques Marc- ^toine au British Muséum, afin de compléter sa îollection. La sentence maintenant prononcée sur

lai était, pour un homme de sa culture, une sorte de mort. Il s'en plaignait amèrement à ses amis, et démontrait, — avec une certaine raison, pourront penser quelques-uns, — que l'argent lai appartenait réellement, lui étant venu de sa mère, et que le faux, d'ailleurs, avait été commis treize ans auparavant, ce qui, pour se servir de sa propre expression, était au moins une circonstance atténuante. ^ La persistance de la personnalité est un problème métaphysique très difficile, et, certes, la loi anglaise le résout d'une manière extrêmement brutale et rapide. Il y a, néanmoins, quelque chose de tragique dans le fait que ce lourd châtiment fut infligé à Wainewright pour un acte qui, si nous nous rappelons sa funeste influence sur la prose du journalisme contemporain, ne fut assurément pas le pire de tous ses crimes.

Tandis qu'il était en prison, Dickens, Macready et Hablot Browne vinrent à le rencontrer par hasard. Ils avaient été visiter les prisons de Londres en observateurs et en artistes, et à Newgate ils aperçurent tout à coup Wainewright. Celui-ci leur jeta un regard de bravade, nous dit Forster, mais Macready fut « terrifié de reconnaître là un homme qu'il avait

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