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§ 33. — Des modifications de l'excitabilité.
Nous avons vu qu'après l'action de la lumière sur la rétine, l'état d'excitation de l'appareil nerveux visuel persiste pendant quelque temps, et que cette persistance de l'impression est surtout facile à remarquer lorsque après avoir regardé des objets éclairés, on dirige l'œil sur un champ visuel tout à fait obscur. On trouve, en outre, qu'après l'action d'une lumière sur une portion quelconque de la rétine, cette portion modifiée perçoit la lumière incidente d'une autre manière que les parties de la rétine qui n'ont pas été affectées préalablement. Il s'agit donc aussi d'une modification apportée, par l'action de la lumière, dans la manière dont l'appareil nerveux visuel est sensible aux excitants extérieurs.
Nous rechercherons donc principalement, dans ce paragraphe, quelles sont les sensations qui se produisent par l'action de la lumière extérieure sur une portion de la rétine qui a été préalablement affectée par une lumière brillante. Ajoutons cependant tout d'abord qu'il nous faudra étudier, en même temps, une partie des phénomènes qui se présentent dans le champ visuel obscur en apparence, car, en réalité, il n'y a pas de champ visuel complètement obscur : même lorsqu'on exclut toute lumière extérieure, il reste toujours une certaine excitation faible de la rétine par des causes internes, et qui produit le chaos lumineux ou lumière propre du champ visuel obscur déjà mentionné au § 17. Or l'excitabilité de la rétine paraît modifiée à l'égard de ces excitations internes comme pour la lumière objective ; aussi les phénomènes qui se présentent dans le champ visuel obscur, après que l'excitation de la rétine a complètement cessé, appartiennent-ils à notre sujet.
Û72 ($38) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 23 Je ferai encore remarquer que, dans des lieux éclairés, l'occlusion des paupières ne suffit pas pour débarrasser le champ visuel de toute lumière objective, comme on le constate à l'obscurité plus grande qui se produit en serrant plus fortement les paupières ou en ajoutant la main. A 1 éclairage direct du soleil, il ne suffit même plus d'appliquer la main sur les yeux : elle laisse passer encore une quantité très-perceptible de lumière rouge. Aussi lorsque nous parlerons, par la suite, d'un champ visuel complètement obscur, il faut entendre par là le champ visuel tel qu il se présente dans une chambre complètement obscure, débarrassée de toute lumière objective, ou bien comme on le voit dans une chambre claire lorsqu'on ferme les yeux en y appliquant hermétiquement, mais sans pression, la main ou un linge opaque et foncé.
Dans ce qui suit, je désignerai sous le nom de lumière primaire, celle qui agit d'abord sur la rétine et en modifie l'excitabilité, et sous celui de lumière réagissante, celle qui agit sur la rétine modifiée, parce qu'elle nous représente, pour ainsi dire, le réactif au moyen duquel nous examinons l'excitabilité de la rétine.
Ce sujet nous présente des phénomènes d'une variété considérable, et bien qu'un assez grand nombre d'observateurs distingués s'en soient occupés, il reste encore, sur bien des points, des incertitudes et des lacunes. La difficulté provient de ce que chaque observateur qui entreprend cette étude a besoin d'un certain temps pour s'exercer suffisamment à saisir et à interpréter avec exactitude les phénomènes en question, et, d'un autre côté, la plupart des expériences fatiguent les yeux à un tel point, que, si on les continue trop longtemps, il peut s'ensuivre, pour les yeux et les nerfs, des maladies graves et dangereuses. Aussi la plupart des observateurs n'ont-ils pu constater et découvrir, jusqu'à présent, qu'un nombre de faits relativement restreint, et il est prudent d'engager les personnes qui voudront faire de semblables expériences, à n'en faire qu'un petit nombre chaque jour, et à les abandonner pour longtemps dès qu'elles sentiront de légères douleurs se manifester dans les yeux ou dans la tête, soit après les expériences, soit en regardant une lumière brillante ou des couleurs vives; il faut s'arrêter également dès que les couleurs accidentelles commencent à devenir plus vives et plus durables que dans l'œil normal.
Nous distinguons les images accidentelles ou consécutives en positives et négatives, de la même manière qu'on distingue les images photographiques en positives et en négatives. Les images positives, auxquelles on peut appliquer plus spécialement le nom A'images persistantes, sont celles où les parties claires et obscures de l'objet paraissent
g 23, IMAGES ACCIDENTELLES POSITIVES. (^9) hTS
également claires et obscures ; les images négatives sont celles où les parties claires de l'objet se dessinent en sombre, et réciproquement.
I. Je décrirai d'abord la marche des phénomènes en ne tenant compte que de l'intensité lumineuse, et non de la permutation des couleurs, qui accompagne, dans la plupart des cas, la variation de l'intensité, et qu'on peut probablement expliquer par une durée différente des diverses périodes du phénomène pour les diverses couleurs. — Pour bien pouvoir observer la marche normale des images consécutives, il est nécessaire d'écarter d'abord de la rétine les images accidentelles des sensations lumineuses précédentes ; à cet effet, il est ordinairement nécessaire et suffisant de maintenir pendant quelques minutes les yeux soigneusement couverts, jusqu'à ce qu'on ne voie plus, dans le champ visuel obscur, que le chaos lumineux dont on apprend facilement à reconnaître les figures particulières (le plus souvent ce sont des sortes de flocons lumineux séparés par des lignes foncées arborescentes et réticulées). Lorsqu'on ne voit plus aucun fragment de dessins d'objets extérieurs, et qu'il n'en apparaît plus lorsqu'on laisse pénétrer de la lumière très-faible à travers les paupières fermées, l'œil est préparé pour recevoir l'impression.
Si l'on dirige les yeux pendant quelques instants vers un objet lumineux tel que la surface d'une fenêtre, ou si, mieux encore, on laisse les yeux immobiles, en se bornant à les découvrir pour un moment, on voit apparaître aussitôt l'image positive dont nous avons parlé au paragraphe précédent. — Cette image est d'autant plus nette et plus distincte, qu'on a moins changé la direction de l'œil, et je trouve qu'elle offre sa plus grande intensité lorsque la lumière primaire n'a agi sur l'œil que pendant un tiers de seconde environ. Les phénomènes mentionnés dans le paragraphe précédent nous ont appris que pendant les premiers moments, l'intensité de l'excitation produite augmente ; mais elle atteint très-rapidement son maximum. Si l'éclairement dure plus d'un tiers de seconde, l'excitation persistante de la substance du nerf optique diminue rapidement d'intensité, ce dont nous donnerons plus loin la cause probable. Du reste, plus la lumière primaire est intense, plus l'image persistante est claire et plus elle dure longtemps. Il faut remarquer ici que, dans cette image, on peut souvent distinguer des dégradations de l'intensité que la plus grande clarté empêchait de distinguer dans l'examen direct. Si l'on éteint, par exemple, brusquement une lampe à mèche cylindrique, en portant le regard sur la (lamine au moment de tourner le bouton, on reconnaît dans l'image persistante que les bords soûl plus lumineux que le milieu
m\ DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 23.
de la flamme, différence qu'on remarque difficilement à l'observai ion directe (voyez § 21). Aubert a fait une remarque analogue sur les images persistantes de l'étincelle électrique : à la vision directe, l'étincelle présente l'aspect d'une bande lumineuse un peu vague, tandis que, dafië l'image consécutive, elle offre celui d'une ligne nettement dessinée. On peut obtenir, d'après la méthode décrite, des images consé cutives d'objets modérément éclairés, par exemple, de papier blanc éclairé au degré suffisant pour lire, et qui restent perceptibles pendant environ deux secondes, tandis que la brillante image persistante du soled se conserve souvent pendant plusieurs minutes.
Pour obtenir les images persistantes positives dans toute leur pureté, il faut se conformer aux indications suivantes. — Pendant leur production et leur observation, il faut éviter avec soin tout mouvement de l'œil, tout mouvement violent du corps, car ces mouvements les font toujours disparaître pour un certain temps. Après être resté assis pendant un temps suffisant, avec les yeux fermés et soigneusement recouverts, on les dirige vers l'objet sans les découvrir, puis on s'efforce de les laisser absolument immobiles, tandis qu'on retire rapidement les mains pour les réappliquer aussitôt devant les yeux. Ce mouvement des mains doit être exécuté avec aisance, sans secousse et sans effort, de manière à ne produire aucun soubresaut du corps. Quand on s'est bien exercé à cette manœuvre, on réussit parfois à voir l'image persistante avec tant de netteté et d'éclat, qu'on croirait continuer à voir l'objet véritable, comme si les mains étaient devenues transparentes. On a assez de temps pour reconnaître, sur ces images persistantes, une quantité de détails qu'on n'avait pas eu le temps de remarquer pendant l'observation directe.
Les surfaces peu éclairées disparaissent les premières, sans que leur couleur se modifie notablement ; les parties claires persistent le plus longtemps, et leur couleur passe par des nuances bleuâtres pour affecter successivement un rose violacé et Un rouge jaune. Pendant que les parties les plus claires passent du bleu au violet, le dessin de l'image accidentelle devient souvent assez confus ; cela me parait tenir à ce que les parties claires ont alors perdu relativement plus de lumière que les parties sombres, que les deux ont atteint à peu près la même intensité ; de plus, comme on le verra plus en détail dans le paragraphe suivant, nous ne pouvons, en général, bien distinguer (jue des états d'excitation variables de la rétine, tandis que nous perdons rapidement la faculté de distinction pour des états d'excitation constants. Plus tard, les objets peu éclairés deviennent tout à fait obscurs dans l'image acôidentelle positive, tandis que les plus clairs restent seuls assez long-
§ 23. IMAGES ACCIUENTËLLES NÉGATIVES. (380) 475
temps visibles, mais colorés en rose. Ces circonstances m'ont frappé particulièrement en observant l'image accidentelle d'un tapis clair sur une partie duquel tombait un faisceau de lumière solaire. Il y eut un moment où je voyais complètement le dessin du tapis, mais partout d'une clarté uniforme* la bande de lumière solaire cessant de trancher sur le reste. Puis le dessin du tapis s'effaça, la bande lumineuse apparut de nouveau avec une coloration rose, et persista pendant longtemps. On conçoit donc que, pour certains degrés déterminés de l'éclairage, le dessin de l'image puisse devenir très-confus, en tout ou en partie, pour redevenir plus net ensuite, c'est-à-dire que l'image peut sembler disparaître presque entièrement, puis s'éclaircir de nouveau. Mais en y portant plus d'attention, on remarque que le fond de l'image est sensiblement plus clair pendant que le dessin est confus que lorsque les parties les plus claires reparaissent sur un fond tout à fait noir. Aussi, dans ces cas , la sensation lumineuse n'â-t-elle pas disparu pour reparaître : c'est seulement la différence entre les parties plus ou moins claires qui s'est affaiblie pour un certain temps, et la faculté de la percevoir qui a cessé, jusqu'à ce que l'image accidentelle soit redevenue sensible, grâce à une nouvelle modification de couleur et d'intensité. J'ai toujours observé, du reste, sur des images qui contenaient beaucoup d'objets d'intensité très-diverse, que plus un objet est lumineux, plus sa disparition totale de l'image positive est lente. Cependant Aubert a trouvé sur des images accidentelles. faibles, comme l'étaient probablement celles qu'il a obtenues en éclairant les objets par l'étincelle électrique, que les images accidentelles positives duraient plus longtemps après des étincelles faibles qu'après des étincelles fortes.
Si l'on a, au contraire, déplacé violemment, pressé ou ébranlé l'œil en l'ouvrant et le fermant, on voit au premier instant un chaos lumineux confus, où se développe ensuite peu à peu l'image persistante. De même, l'image accidentelle déjà développée disparaît momentanément ou tout à fait, sous l'influence d'un mouvement, d'une secousse, d'une pression ou de la lumière extérieure.
Lorsque la lumière extérieure n'a agi que trés-peu de temps, qu'elle n'a pas été éblouissante et que le champ visuel est maintenu à l'abri de toute trace de lumière extérieure, l'image positive disparaît ordinairement sans passer à l'état négatif. Mais si pendant que l'image positivé est encore visible, ou môme un peu plus tard, on dirige le regard vers une surface uniformément éclairée, ou si on laisse pénétrer de la lumière à travers les paupières fermées, on voit apparaître line image négative. Plus l'image positive est prononcée, plus la lumière réagis-
476 (36*) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 23. santé doit être intense pour la transformer en image négative. Il existe toujours une certaine intensité de la lumière réagissante pour laquelle l'image disparaît sans devenir négative. Si la lumière réagissante est plus forte, il se produit une image négative; si elle est plus faible, l'image reste positive et devient seulement plus confuse. Du reste, la netteté de l'image négative augmente avec l'intensité de la lumière réagissante, jusqu'à ce que cette intensité ait atteint le degré le plus favorable pour reconnaître de faibles différences de l'intensité lumineuse ; au delà, elle diminue de nouveau. On peut donc obtenir des images accidentelles même pour une lumière primitive faible, et de la lumière réagissante forte, mais il faut beaucoup d'attention pour les voir, car elles s'évanouissent très-rapidement. Ainsi, quelque temps après la disparition de l'image positive, on peut voir l'image négative sur des surfaces éclairées, puis elle pâlit et disparaît peu à peu ; on peut même l'apercevoir dans un champ visuel tout à fait obscur ; elle y apparaît comme une diminution de la lumière propre de la rétine. Cette lumière propre paraît, en général, un peu plus claire, par contraste, dans le voisinage de l'image accidentelle obscure.
Lorsque la lumière primaire est très-intense, l'image accidentelle négative gagne en netteté et en durée. On distingue aussi, dans l'image accidentelle négative, les parties d'un objet éblouissant, employé comme objet éclairant primaire, qui possèdent des intensités lumineuses objectivement différentes sans que ces différences soient perceptibles à l'examen direct de l'objet. C'est ainsi qu'après avoir regardé le soleil couchant, j'ai souvent remarqué que des objets qui recouvraient une partie du disque solaire, et qui, à cause de l'irradiation, restaient absolument inaperçus lorsque je regardais directement le soleil, apparaissaient nettement dans l'image accidentelle négative. On peut voir de cette manière jusqu'à de petits objets, comme des branches et des feuilles d'arbres. Ainsi l'excitabilité des parties de la rétine qui ont reçu l'image du disque solaire même subit une modification consécutive plus grande que celle des parties de la rétine qui ont reçu les cercles de diffusion et la lumière diffuse, bien qu'il n'ait pas été possible de discerner la sensation primitive de ces deux agents. C'est pour cette même raison que les images accidentelles du soleil sont d'abord plus grandes que le disque solaire lui-même, pour devenir ensuite plus petites ; au commencement, il vient s'associer sur le bord externe du soleil une image consécutive des cercles de diffusion qui devient plus rapidement négative et disparaît plus vite que celle du milieu du disque, où toute l'intensité du soleil a exercé son influence.
La durée de l'éclairement primaire exerce sur l'image accidentelle
IMAGES ACCIDENTELLES NÉGATIVES; (562) hll
négative une influence autre que sur l'image positive. En effet, l'intensité de l'image négative augmente avec la durée de l'action lumineuse, et ce n'est que pour une durée assez longue qu'elle paraît tendre peu à peu vers un maximum. Un éclairement très-intense peut môme, s'il dure longtemps, amener une modification persistante de la partie correspondante de la rétine : Boyle en cite un exemple, et Ritter (1) l'apprit à ses dépens, après avoir regardé directement le soleil pendant 10 à *20 minutes. Aussi est-il bon, pour la production d'images négatives distinctes, de faire durer assez longtemps (de 5 à 10 secondes environ, pour une lumière modérée) l' éclairement primaire. L'image accidentelle positive est alors faible et disparaît rapidement, tandis que l'image négative est plus prononcée et dure plus longtemps. Ainsi, lorsqu'on a regardé des nuages éclairés, à travers la fenêtre, pendant un tiers de seconde, l'image accidentelle positive disparaît après 12 secondes environ, tandis que l'image négative sur fond clair peut persister environ 1h secondes. En regardant, au contraire, les mêmes nuages pendant h ou 5 secondes, j'ai vu l'image négative ne disparaître qu'après 8 minutes. Je maintenais le champ visuel dans une obscurité complète, et je laissais seulement arriver, de temps en temps, un peu de lumière à travers les paupières fermées, pour voir si l'image accidentelle subsistait encore.
Pour obtenir une image négative très-nettement dessinée , il est nécessaire, pendant la durée de Y éclairement, de fixer invariablement un point déterminé de l'objet éclairé. Dans l'image accidentelle négative, on peut mieux encore que dans l'image positive, plus fugace, reconnaître des détails qu'on n'a pas remarqués dans l'observation directe. Si l'on a fixé, l'un après l'autre, deux points différents de l'objet, on reconnaît deux images accidentelles qui se recouvrent en partie. C'est ainsi que si le soleil se trouve dans le champ visuel, après a\ oir promené rapidement le regard dans ce champ, on peut obtenir, dans Timage accidentelle, la figure du trajet que l'image du soleil a tracé sur la rétine. Si l'on a fixé, par moments, le regard sur différentes parties du champ visuel, on obtient en conséquence des images accidentelles rondes et plus intenses du soleil, qui restent plus longtemps positives, et qui, une fois devenues négatives, deviennent plus obscures et persistent plus longtemps. Ces images sont reliées par des bandes étroites et estompées qui sont également [claires au commencement mais qui se foncent bientôt en devenant négatives, et qui sont d'autant plus faiblement dessinées, que le mouvement de l'œil a été plus rapide
(1) Beitràge zur nâhcren Kenntniss des Galvanisinus, 1805, II, 175-181.
pour la partie correspondante. Ces bandes sont plus étroites que le disque solaire, et elles sont estompées sur les bords, parce, que la portion de rétine correspondant à leur bord ne reçoit qu'une corde de l'image arrondie du soleil, tandis qu'au milieu l'image a glissé suivant un diamètre, de sorte qu'en ces points son action s'est exercée pendant plus longtemps.
Les images accidentelles, positives ou négatives, suivent les déplacements de l'œil, de sorte que leur position apparente, dans le champ visuel, correspond toujours à l'endroit où devrait se trouver un objet dont l'image viendrait se former sur la portion de rétine qui a reçu l'impression primaire. Si c'est donc la tache jaune qui a été frappée par une lumière intense, l'image accidentelle, quel que soit le point où l'on regarde, vient constamment se placer au point de fixation de l'œil, et si elle est intense, elle empêche toujours de distinguer des objets un peu délicats. Quand une image accidentelle vigoureusement dessinée se trouve près du point de fixation, l'observateur se laisse facilement entraîner à vouloir la fixer directement, et à mesure que l'œil se tourne à cet effet, l'image paraît s'enfuir, à la manière des mouches volantes, vers l'extrémité du champ visuel. Mais si l'observateur regarde un point fixe extérieur, les images accidentelles restent également fixes : leur mouvement ne dépend jamais que de celui de l'œil.
Si maintenant nous voulons déduire, des phénomènes décrits jusqu'ici, des conclusions relatives à l'état des parties de la rétine et de l'appareil nerveux visuel aflectées par la lumière primaire, nous trouvons : 1° que l'état d'excitation y persiste encore pendant un certain temps, après la suppression de la lumière primaire, ce qui se manifeste par la présence des images accidentelles positives, et 2° que la substance nerveuse primairement excitée perçoit plus faiblement la lumière réagissante ultérieure que ne font les autres parties de la rétine. — Ainsi, après Faction de la lumière, il y a d'abord persistance de l'excitation, et, en second lieu, diminution de sensibilité pour de nouvelles excitations. Cette diminution d'excitabilité, consécutive à l'excitation, est une circonstance que présentent aussi les nerfs moteurs et les autres nerfs sensitifs. Cet état porte le nom de fatigue.
Nous avons vu que, pour une intensité croissante de la lumière réagissante, les images accidentelles négatives augmentent de netteté jusqu'à ce que cette intensité ait atteint sensiblement le degré pour lequel les variations de l'intensité lumineuse, comparées à la valeur de cette intensité, sont le mieux perçues. On peut déduire de là que la
§ 23. ÉTAT DE U RtfTINE APRÈS I/EXCITATION. (365) W
fatigue de la substance nerveuse en diminue la sensibilité pour une nouvelle lumière, à peu près comme si l'intensité objective de cette lumière était diminuée d'une fraction déterminée de sa valeur. A défaut de mensurations suffisantes, nous ne pouvons prétendre qu'à désigner ainsi d'une manière générale la marche suivie par l'intensité de la sensibilité d'une partie fatiguée de la rétine en fonction de l'intensité de la lumière réagissante. Tant que l'image positive persiste à côté de l'image négative, l'état d'excitation de la rétine est composé de l'excitation persistante produite par la lumière primaire et de la diminution de sensibilité pour la lumière réagissante, attribuable à la fatigue. Dans ce sens, nous pouvons considérer l'intensité de l'image accidentelle comme étant la somme des intensités de l'image positive et de la lumière réagissante, cette dernière étant diminuée par l'état de fatigue. Si donc la diminution d'intensité de la lumière réagissante est plus forte que l'intensité de l'image positive, l'intensité totale de l'image accidentelle est plus faible que celle de la lumière réagissante, telle qu'elle se présente aux parties non fatiguées de la rétine, et l'image accidentelle est négative, C'est ce qui se produit pour une grande intensité de la lumière réagissante. Cette intensité est-elle faible, au contraire, alors celle de l'image positive est plus que suffisante pour compenser la perte produite par la fatigue : l'image est positive.
Soit U l'intensité apparente de la lumière réagissante pour les parties non fatiguées de la rétine, aH celle pour les parties fatiguées, a étant inférieur à 1, soit enfin 1 l'intensité apparente de l'image positive; d'après ce que nous avons dit, a doit être assez constant pour les différentes valeurs de H. Eu admettant cette constance, on a aH -f / pour l'intensité de l'image accidentelle et H pour celle du fond. Pour
on a
/ -f aH == H ,
R l'image accidentelle a la même intensité que le fond i elle est invisible. Pour
on a
ï + aH < // ,
l'image accidentelle est négative. Enfin, pour
l'image accidentelle est positive.
480 (564) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. S 23. Si J est très-petit, l'intensité apparente de la lumière propre de la rétine peut
déjà être plus grande que , et l'image négative apparaît dans le champ
complètement obscur. Si enfin l'image positive est tout à fait évanouie, H est J'intensité du fond, et aH celle de l'image accidentelle. Si 1 — a est devenu très-petit, par suite de cessation de la fatigue, il faut une certaine intensité moyenne de la lumière réagissante pour faire apparaître la différence, qui est invisible dans le champ visuel obscur. Enfin, pour 1 — a = 0, l'image accidentelle disparaît complètement.
Quant aux images négatives dans le champ visuel complètement obscur, le coup d'ceil apprend qu'elles se produisent par une diminution de la lumière propre de la rétine. Ainsi cette lumière propre, que nous devons rapporter à l'action d'excitants internes sur l'appareil nerveux visuel, est soumise aux influences de la fatigue, tout comme la sensation de la lumière extérieure. On peut d'ailleurs démontrer, pour les excitants électriques et mécaniques de la rétine, que la fatigue de l'œil, par suite d'excitation, diminue sa sensibilité pour d'autres excitations. Si, après avoir développé dans l'œil une image accidentelle négative, on fait traverser l'œil et le nerf optique par un courant électrique ascendant , ce qui produit l'éclairement bleuâtre du champ visuel , l'intensité de l'image accidentelle négative en est augmentée, et quand une image est précisément sur le point de passer de l'état positif à l'état négatif, on peut la rendre négative par un courant ascendant, positive par un courant descendant. Ainsi, l'œil fatigué pour la lumière perçoit aussi plus faiblement l'excitation électrique, Si, par une pression uniforme et continue, on a produit dans l'œil des images colorées, et fait cesser la pression, on peut rendre négatives les images qui persistent dans le champ visuel obscur, en laissant pénétrer de la lumière dans l'œil à travers les paupières fermées, ou en regardant une surface éclairée. La fatigue par pression diminue donc aussi la sensibilité de l'œil pour l'excitation lumineuse.
Dans les cas où l'on a rendu visible pour un instant, sous forme négative, au moyen de la lumière réagissante, une image persistante qui était sur le point de disparaître, on voit quelquefois apparaître, aussitôt après, une faible image accidentelle positive dans le champ visuel obscur. Il faut conclure de là que l'excitation des parties fatiguées de la rétine, au moyen de la lumière réagissante, et qui est plus faible que celle des parties non fatiguées, présente cependant une durée plus longue, circonstance analogue à ce qui se passe pour les nerfs moteurs, puisque la contraction d'un muscle fatigué, moins énergique que celle d'un muscle qui ne l'est pas, présente une durée plus consi-
§ 23. UÉl'.ROiSS. DE LA SENSATION POUR UNE EXCITAT. CONST. (365) m dérable. Ces alternatives entre les images positives et négatives, qui ont quelquefois lieu pour les changements d'éclairage peu sensibles que peuvent entraîner soit une augmentation de pression des paupières, soit des mouvements du globe de l'œil sous les paupières fermées, ou qui, après des phénomènes lumineux subjectifs, peuvent se produire par suite d'une pression subite sur le globe oculaire, ont amené quelques observateurs, et notamment Plateau, à admettre des transformations spontanées dans l'état de l'appareil nerveux pendant la durée de l'effet consécutif. Quant à moi. je ne puis que me ranger à l'avis de Fechner, d'après lequel ces alternatives sont provoquées, dans la plupart des cas, par des changements d'éclairage, des mouvements de l'œil ou du corps, etc. Il est évident que, lorsque deux influences opposées se maintiennent en équilibre, la plus petite circonstance accessoire peut faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre : rappelons que les mouvements respiratoires suffisent pour modifier la lumière propre de la rétine. Parfois les images disparaissent sans se transformer : d'après l'heureuse comparaison d'Àubert, elles s'évanouissent à la manière d'une tache d'eau sur une plaque de tôle chauffée. Du reste, des images objectives faibles disparaissent parfois d'une manière analogue, si l'on fixe fortement un point, quand on cherche, par exemple, à distinguer un paysage pendant la nuit. Si je consulte mes impressions, il me semble qu'on cesse de pouvoir comparer les intensités d'excitation des différentes parties de la rétine, si l'excitation ne se modifie pas de temps à autre : or, en changeant le point de fixation, nous produisons constamment des modifications de ce genre pour les images objectives, tandis que rien de pareil ne peut se présenter pour les images subjectives. Nous»reviendrons sur ce point dans l'étude du contraste. Je trouve, du reste, que si l'on cherche à fixer attentivement de semblables images en maintenant l'œil aussi immobile que possible, le sentiment d'effort est précisément le plus considérable au moment où les images disparaissent ainsi. Après quelque temps, cet effort faiblit, et les images reviennent. Je ne saurais dire à quelle modification interne cet effet peut correspondre.
Nous avons encore à mentionner les phénomènes suivants qu'on peut expliquer par les mêmes principes.
Si l'on examine sur fond gris un objet clair, par exemple un fragment de papier blanc, et qu'on enlève subitement cet objet, en maintenant le regard immobile, on voit apparaître une image accidentelle du papier blanc qui est plus foncée que dans les cas décrits jusqu'ici. Si l'on contemple, au contraire, sur le fond gris, un morceau de papier
482 (566) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 23. noir, et qu'on l'enlève, on voit une image accidentelle claire. La portion de rétine excitée par le papier blanc est plus fatiguée , celle excitée par le papier noir l'est moins que le reste de la rétine, où se peignait le fond gris. Comme toute la rétine reçoit ensuite uniformément la lumière du fond gris, cette lumière agit avec le plus d'intensité sur la portion qui voyait d'abord du noir, plus faiblement sur celle qui voyait du gris, le plus faiblement sur celle qui voyait du blanc. L'expérience du papier noir est importante, parce qu'elle fait voir que la contemplation prolongée du fond gris fait naître de la fatigue dans la portion de rétine où il se peint, et que, pour cette raison, cette lumière produit une impression de moins en moins forte. En effet, lorsque nous enlevons le papier noir, la lumière du fond gris qu'il recouvrait vient frapper une portion de rétine qui n'est pas fatiguée : elle y fait la même impression que faisait, au commencement de l'expérience, le reste du gris qui a déjà fatigué la portion de la rétine où il se peint, et qui paraît maintenant bien plus foncé, par comparaison avec l'impression fraîche sur la partie non fatiguée de la rétine. Cette expérience se distingue des précédentes en ce que la lumière réagissante est la même que la lumière primaire : c'est toujours celle du fond gris. Nous en concluons qu'une lumière extérieure d'intensité constante, qui exerce sur la rétine une action prolongée et non interrompue, y produit une excitation qui devient de plus en plus faible.
Bien plus, notamment lorsque la lumière est très-faible, l'impression peut diminuer au point de cesser d'être perçue. — Lorsqu'à la tombée de la nuit, on fixe d'une manière continue et sans changer la direction de l'œil, un objet difficile à distinguer, cet objet disparaît bientôt complètement et ne reparaît au milieu de l'image négative que lorsqu'on change la direction du regard. Ce phénomène est très-frappant, quand, assis au bord de la mer, on parcourt des yeux l'horizon qui s'efface dans le crépuscule : les images consécutives des diverses parties de l'horizon sont congruentes entre elles, et quel que soit le point qu'on fixe, les images accidentelles de la mer et du ciel, qui est plus clair, ne cessent pas de se toucher suivant la ligne d'horizon. Pour peu qu'on vienne à élever le regard, on voit, à la partie inférieure du ciel, une bande claire, limitée inférieurement par la ligne d'horizon qui reparaît aussitôt, et supérieurement par une ligne horizontale, qui passe par le nouveau point de fixation. Cette bande est l'image accidentelle tiêgatiVe de la mer, qui se détache sur le ciel. Si, au contraire, on abaisse un peu le regard, on voit une bande noire, image accidentelle négative du ciel sur la mer, limitée en haut par l'horizon et en bas par mie ligne qui lui est parallèle : ainsi l'horizon devient visible dans la vision
IMAGES ACCIDENTELLES DES OBJETS COLORÉS. 483 indirecte et disparaît aussitôt qu'on cherche à le fixer directement.
On peut observer des phénomènes analogues lorsqu'on fixe un carré blanc ou noir sur fond gris et qu'on change un peu le point de fixation. L'image accidentelle du papier cesse de le recouvrir complètement, et les bords changent d'intensité. Le fond gris devient plus foncé aux points où vient se placer l'image consécutive du papier blanc ; le papier blanc, au contraire, paraît plus clair dans les parties où l'image accidentelle du fond gris vient s'y superposer. Le contraire a lieu pour du papier noir. Si, après avoir invariablement maintenu quelque temps le regard sur un point déterminé du papier, on vient à le porter brusquement sur un point très-voisin, les bords de l'image accidentelle se dessinent nettement, et le résultat de l'expérience est bien saisissable. Si l'on a, au contraire, laissé varier constamment le point de fixation, les images accidentelles sont mal délimitées; clans la proximité du papier blanc, le fond éclairé paraît fortement estompé en sombre, et le bord du papier blanc présente, au contraire, des dégradations de blanc. De même, lorsqu'on a fixé, pendant un certain temps, un carré blanc sur fond sombre, et que, sans changer le point.de fixation, on rapproche subitement l'œil de l'objet, de telle sorte que la grandeur apparente de celui-ci augmente, aussitôt le bord du carré apparaît avec un vif éclat sur toute la largeur qui n'est plus recouverte par l'image accidentelle. Si, au contraire, on éloigne l'œil subitement, après avoir fixé longtemps le carré, il paraît entouré d'un cadre plus foncé encore que le fond sombre.
Pour les parties latérales de la rétine, Purkinje et Aubert ont remarqué que l'impression d'objets lumineux y disparaît bien plus facilement qu'au centre. La fatigue paraît s'y produire bien plus rapidement.
Aubert a trouvé que les images accidentelles négatives produites sur les parties périphériques de la rétine sont moins intenses que pour les parties centrales, mais que ces phénomènes ne présentent aucune autre différence essentielle. Je trouve, en outre, que dans ces régions les images accidentelles passent bien plus facilement inaperçues que poulies parties centrales, et cela même sur des surfaces d'une clarté modérée ; on ne les remarque facilement qu'en faisant varier l'intensité d'éclairage, de manière à obtenir des alternatives de positif et de négatif.
II. — Passons maintenant aux phénomènes chromatiques des images accidentelles. — Lorsque après avoir regardé des objets colorés, on observe les images accidentelles sur un fond tout à fait sombre ou d'un blanc plus ou moins intense, suivant les circonstances * ces images sont
LM (367) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 23. positives ou négatives. L'image positive, qui présente au commencement sa plus grande clarté, possède alors la même couleur que l'objet ; l'image négative présente la couleur complémentaire, du moins dès qu'elle est complètement et fortement développée. Le passage de l'état positif à l'état négatif se fait ordinairement par interposition d'autres tons, blanchâtres ou gris, et, en général, la succession de ces couleurs est la même, que le passage se fasse par une diminution graduelle de l'excitation ou par une augmentation de clarté du fond.
Les images positives se produisent le mieux par l'action momentanée de la lumière primaire. Si l'on a devant soi des objets différemment colorés, l'image persistante positive présente, au commencement, les couleurs naturelles des objets. Avant de s'effacer, elle se recouvre le plus souvent d'un reflet rose, dans lequel disparaissent presque complètement les différences de couleurs précédentes ; puis viennent des nuances ternes, gris jaunâtre, dans lesquelles l'image positive disparaît ou se transforme en une image négative faiblement dessinée.
Les images accidentelles négatives s'obtiennent mieux lorsqu'on a fixé longuement l'objet. Mettons un papier coloré sur un fond gris, fixons un point déterminé du papier, et retirons-le subitement : aussitôt apparaît sur le fond gris une image accidentelle négative, nettement dessinée et de couleur complémentaire. C'est ainsi que l'image accidentelle du rouge est vert-bleu ; celle du jaune, bleue; celle du vert, rose, etrôciproquement. Quant à la durée et à l'intensité de ces images accidentelles, on peut leur appliquer, en général, tout ce que nous avons dit précédemment sur les images accidentelles d'objets blancs.
Ainsi, après avoir vu du jaune, l'œil se trouve dans un état où il est plus fortement affecté par les parties bleues de la lumière blanche que par les parties jaunes. On voit que la fatigue de la rétine n'étend pas son action d'une manière uniforme pour toute sorte d'excitation; c'est surtout pour celles qui sont semblables à l'excitation primaire, que cette fatigue se manifeste. Cette circonstance s'explique très-simplement si l'on admet, avec Th. Young, l'existence de trois espèces de nerfs différemment sensibles pour les différentes couleurs. En effet, comme la lumière colorée n'excite pas d'une manière égale ces trois sortes de nerfs, les degrés d'excitation différents doivent aussi entraîner à leur suite 'des degrés de fatigue différents. Si l'œil a vu du rouge, les nerfs du rouge ont été fortement excités et sont très-fatigués, ceux du vert et du violet le sont peu : si l'œil reçoit ensuite de la lumière blanche, les nerfs du vert et du violet sont alors relativement plus affectés que ceux du rouge. C'est donc l'impression, du vert-bleu, complémentaire du rouge, qui prédomine dans la sensation.