DU SPECTRE SOLAIRE. W
précède, un spectre linéaire. L'image prismatique de la fente entière se présente, par conséquent, à l'observateur sous forme d'un rectangle coloré dont le bord tourné vers la source lumineuse est rouge, et 4pnt le bord opposé est violet. Entre ces deux extrémités se trouvent une série d'autres couleurs qui passent insensiblement l'une dans l'autre; ce sont : le rouge, puis l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, enfin le violet. On nomme spectre prismatique une semblable image d'une ligne lumineuse formée par un prisme qui en sépare les couleurs, et, observé comme nous venons de le faire, c'est un spectre subjectif, puisqu'il ne correspond qu'à une image virtuelle de la source lumineuse. Mais on peut aussi rendre cette image réelle en plaçant derrière le prisme, à l'endroit où se trouvait, jusqu'à présent, l'œil de l'observateur, une lentille convergente qui réunisse les rayons réfractés par le prisme, en une image réelle de rb, située soit à son foyer, soit plus en arrière. On obtient ainsi un spectre objectif. Dans le premier mode d'observation, c'était déjà un spectre semblable qui se formait sur la rétine de l'observateur. Si la lumière émise par la source lumineuse présente la série continue des degrés de réfrangibilité, le spectre est aussi, comme nous l'avons vu, une surface éclairée d'une façon continue. Mais si la source n'émet que de la lumière à certains degrés déterminés de réfrangibilité, le spectre ne peut contenir qu'un nombre d'images égal à celui des degrés de réfrangibilité des différents rayons ; on peut alors rendre la source lumineuse et ses images assez étroites pour que l'image correspondante à chaque couleur soit séparée des voisines par un espace obscur. C'est ainsi que notre point a de tout à l'heure (fig. 106) , qui ne contenait que de la lumière rouge et de la lumière bleue, nous donnait en b une image bleue, en r une image rouge, séparées l'une de l'autre par l'intervalle obscur br. La même chose a évidemment lieu si la lumière de a contient, non-seulement deux, mais dix, cent ou mille sortes différentes de lumière simple.
Tel est le mode de composition de la lumière solaire. Si nous produisons le spectre solaire le plus parfait possible, nous le trouvons divisé par un grand nombre de lignes obscures, les lignes de Fraunhofer, dont la présence nous indique que certains degrés de réfrangibilité font défaut dans les rayons de la lumière solaire. Plus la séparation des couleurs est complète dans le spectre, plus le nombre des lignes obscures est considérable. Fraunhofer et Stokes ont désigné les plus fortes de ces lignes par des lettres, ce qui fournit un moyen extrêmement sûr et commode de retrouver toujours dans le spectre des rayons dont la durée d'oscillation et la réfrangibilité sont exactement déterminées ; aussi nous servirons-nous également de cette désignation,
306 (227; DEUXIEME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 19. toutes les fois qu'il s'agira de déterminer exactement la nature d'une couleur. La figure 1 de la planche IV représente le spectre solaire avec ses lignes obscures. Comme la longueur relative des différentes parties du spectre varie avec la matière dont est composé le prisme, et que cette longueur relative est toute différente dans les spectres produits par diffraction, où la distribution des couleurs ne dépend que de leur longueur d'onde, on voit que, dans un dessin de ce genre, la distribution des couleurs est, jusqu'à un certain point, arbitraire. Dans celui de la planche IV, la disposition choisie est celle conforme au principe de l'échelle musicale; elle nous a paru la plus utile au point de vue des considérations physiologiques : on a figuré équidistantes les couleurs dont les longueurs d'onde sont entre elles comme celles de1 deux sons différant entre eux d'un demi-ton. Ainsi, mathématiquement parlant, des distances égales sur le dessin correspondent à des différences égales entre les logarithmes des durées d'oscillation. Les; chiffres inscrits à gauche indiquent le nombre des demi-tons; les lettres qu'on voit à droite indiquent les dénominations choisies par Fraunhofer et par Stokes pour les lignes obscures les plus prononcées.
Comme il existe quelque incertitude au sujet de la dénomination des différentes couleurs, nous établirons, pour le reste de l'ouvrage, les règles suivantes :
J'appelle rouge, la couleur de l'extrémité la moins réfrangible du spectre, couleur qui ne présente pas de variation sensible dans sa nuance à partir de sa limite extrême jusqu'aux environs de la ligne C. Parmi les matières colorantes, c'est le vermillon qui s'en rapproche le plus. Il faut en distinguer le rouge pourpre, qui passe au rose quand il est lavé de blanc, et qui paraît bleuâtre à côté du rouge pur. Cette nuance, dont le ton le plus saturé conservera le nom de pourpre, tandis que les variétés plus rougeâtres pourront prendre celui de carmin, ne se présente pas dans le spectre ; on ne peut la produire que par le mélange des couleurs extrêmes, le rouge et le violet.
De la ligne C à la ligne D le spectre passe du rouge à l'orangé, qui est un rouge-jaune avec prédominance de rouge, puis au jaune d'or, rouge-jaune avec prédominance de jaune. Parmi les substances colorantes métalliques, le minium représente la première de ces couleurs, et la litharge (oxyde de plomb) représente la seconde.
Depuis D jusqu'en b les transitions sont très-rapides. D'abord, on rencontre une bande étroite de jaune pur, qui est environ trois fois plus éloignée de E que de D. Puis vient le jaune-vert, et, entre E et b, le vert pur. Pour les jaune et vert purs, nous avons deux tris-bons tèptm
g 19. NOMENCLATURE DES COULEURS. (228) 307
sentants parmi les substances colorantes : au premier répond le chromate de plomb clair finement précipité (jaune de chrome) , et au second, l'arsénite de cuivre (vert de Scheele).
Entremet F, le vert passe an bleu-vert, puis au bleu ; entre F et G, se suivent différents tons de bleu. — L'étendue relativement considérable des tons bleus, dans le spectre solaire obtenu par réfraction, a engagé Newton à leur appliquer les noms de bleu et indigo, et, en latin, la suite des noms de thalassinum, cyaneum, cœruleum, indicum; ensuite vient le violet, violaceum. Nous pouvons conserver le nom de bleu indigo pour les deux tiers de l'intervalle FG qui sont les plus voisins de G. Quant au bleu, moins réfrangible, du premier tiers de FG, jusqu'à présent, on lui a, le plus souvent, donné simplement le nom de bleu, ou, d'une manière plus inexacte, celui de bleu de ciel; mais, dans un spectre d'une intensité commode, la ressemblance de ce bleu avec celui du ciel ne provient que de son intensité plus grande, tandis que l'indigo, dont le ton est véritablement celui du ciel, paraît trop foncé, dans un spectre semblable, pour mériter le nom de bleu céleste. Gomme, dans le langage, un ciel pur est considéré comme donnant l'exemple principal de la couleur bleue, et que, comparé à cette nuance du ciel, un bleu moins réfrangible paraît manifestement verdâtre, nous ne pouvons guère désigner sous lç nom bleu, par opposition à l'indigo, la couleur qui nous occupe ; je désignerai donc cette partie du spectre sous le nom de bleu cy unique, qui rappelle la dénomination de cyaneum adoptée par Newton pour les tons bleu verdâtre du spectre. Le nom de bleu d'eau conviendrait également pour désigner ce ton, car cette coloration appartient en réalité aux grandes masses d'eau très-pure (lac de Genève, glaciers) . C'est ainsi que si, par une belle journée, on a regardé longtemps l'eau du lac de Genève, et qu'ensuite on lève les yeux vers le ciel, on lui trouve, par contraste, une coloration violette ou même rosée. Mais comme, à l'exception des fentes profondes dans la glace, la coloration des masses d'eau qu'on voit ordinairement est très-blanchâtre, je préfère réserver le nom de bleu d'eau pour les variétés blanchâtres du bleu cyanique. Parmi les substances colorantes, le bleu de Prusse (cyanoferrure de fer) répond au bleu cyanique, et l'outremer à l'indigo.
Au delà de la ligne G, jusqu'en H ou en L, vient le violet; quelques auteurs l'ont aussi désigné sous le nom de pourpre. Le violet et le pourpre représentent la transition des tons bleus et rouges. Comme nous l'avons dit, nous réserverons le nom de pourpre aux nuances les plus rougeàtres de cette transition, nuances qui ne se présentent nas dans le spectre. 1
Enfin vient l'ultraviolet, situé à l'extrémité la plus réfrangible du spectre. — Cette partie, qui s'étend depuis /. jusque vers l'extrémité iî, ne peut être vue qu'autant que l'on masque soigneusement les autres parties plus lumineuses que nous venons de décrire. Ce fut par leurs actions chimiques qu'on reconnut d'abord la présence, en cet endroit du spectre, de rayons particuliers auxquels on donna pour ce motif le nom de rayons chimiques invisibles. En réalité, ces rayons ne sont pas invisibles, seulement ils affectent l'œil d'une manière relativement bien plus faible que les rayons situés entre les lignes B et H, dans la partie moyenne et lumineuse du spectre. Si l'on vient, au moyen d'appareils spéciaux, à supprimer complètement les autres rayons, aussitôt, les rayons ultraviolets deviennent très-facilement visibles, même jusqu'à l'extrémité du spectre solaire. Pour une faible intensité, leur couleur est l'indigo; elle est d'un gris bleuâtre pour une intensité plus grande.
Le phénomène de la fluorescence est le moyen le plus facile de démontrer l'existence de ces rayons. — En effet, si l'on éclaire avec de la lumière ultraviolette une solution limpide de sulfate acide de quinine, tous les points de la solution qui reçoivent cette lumière émettent, dans toutes les directions, des rayons d'un blanc bleuâtre, sous forme d'un nuage lumineux qui pénètre la solution. En examinant cette lumière blanc bleuâtre à l'aide d'un prisme, on reconnaît que ce n'est pas de la lumière ultraviolette, mais de la lumière blanche composée, et d'une réfrangibilité moyenne. Aussi la description de ce phénomène peut-elle se résumer ainsi. Dès que les rayons ultraviolets agissent sur la solution de quinine, celle-ci devient lumineuse par elle-même, et émet de la lumière blanc bleuâtre et d'une réfrangibilité moyenne. Or, comme l'œil est considérablement plus sensible pour ce genre de lumière que pour la lumière ultraviolette, si cette dernière ne dépasse pas un certain degré d'intensité, on n'en aperçoit pas la moindre trace, à moins qu'elle ne vienne rencontrer une substance fluorescente qui devient aussitôt lumineuse.Parmi les corps qui présentent à un degré élevé le phénomène de la fluorescence, il faut citer, outre la quinine, le verre coloré par l'urane, lœseuline, le platino-cyanure de potassium, etc.
Comme les substances fluorescentes ne subissent aucune autre altération, quelque fréquemment qu'on reproduise le phénomène, et comme l'expérience ne paraît être accompagnée d'aucune perte de chaleur, il faut conclure, de la loi de conservation de la force, que, malgré l'action plus intense de cette lumière sur l'œil, la force vive de la lumière produite par la fluorescence n'est pas plus grande que celle de la lumière ultraviolette qui lui donne naissance. On n'a pas encore fait de recherches exactes sur le rapport que présentent les intensités de la
g 19. RAYONS ULTRAVIOLETS. doy
lumière ultraviolette avant et après la modification par la fluorescence. Cependant on peut déduire de certains faits, que nous mentionnerons plus loin avec la description des méthodes, que la première est environ 1200 fois moins intense que la seconde. On peut aussi, même sans mensuration, constater l'énorme différence que présentent à l'œil les intensités de ces deux lumières. Il suffit, à cet effet, de recevoir successivement sur un écran non fluorescent, de porcelaine blanche, par exemple, puis sur de la quinine, des rayons ultraviolets convenablement isolés de toute lumière plus réfrangible et réunis en un foyer.
Le spectre solaire, du moins pour le cas où la lumière a traversé l'atmosphère, ne s'étend réellement pas au delà de la lumière ultraviolette, que l'œil peut apercevoir après suppression convenable des parties plus lumineuses. — Pour le constater, il suffit de projeter, au moyen de prismes et de lentilles de quartz, un spectre objectif sur une solution de quinine ou sur une autre substance fluorescente ; le phénomène de la fluorescence ne se produit qu'avec la lumière ultraviolette perceptible à l'œil. D'un autre côté, Stokes a trouvé que le spectre de la lumière électrique du charbon, projeté au moyen d'appareils, de quartz sur un écran fluorescent, s'étend bien plus loin que le spectre solaire : la méthode de cet expérimentateur permet par conséquent de rendre sensible à l'œil de la lumière plus réfrangible encore que celle qui l'est le plus dans le spectre solaire ; on est donc autorisé à conclure que le spectre de la lumière solaire qui a traversé l'atmosphère s'arrête en réalité aux limites que lui assignent l'œil et les substances fluorescentes. On n'a pas encore fait d'expériences sur la visibilité des parties les plus réfrangibles de la lumière électrique du charbon. L'arc lumineux que donnent, dans le vide, les courants d'induction électromagnétiques de l'appareil à marteau de Neef est riche en lumière ultraviolette, si l'on en compare la quantité à celle si peu considérable de lumière moins réfrangible qu'il contient; mais son intensité lumineuse absolue est cependant trop faible pour permettre une analyse rigoureuse par le prisme.
L'autre extrémité du spectre possède également des rayons, ordinairement invisibles, qu'on peut faire apparaître en supprimant soigneusement les parties plus intenses que l'on voit ordinairement. — Il est facile ici d'obtenir une séparation convenable en interposant un verre rouge sur le trajet des rayons lumineux ; de plus, comme les verres rouges (colorés par l'oxydulede cuivre) laissent passer beaucoup d'orangé, on peut, s'il le faut, y ajouter un verre bleu, coloré par l'oxyde de cobalt, qui absorbe l'orangé, mais qui laisse passer en entier le rouge extrême.
310 (230) DEUXIÈME PARTIE. — DUS SENSATIONS VISUELLES. § 19. Cependant ce qu'un semblable mode d'observation permet de faire apparaître à l'extrémité rouge est peu de chose, en comparaison de la grande étendue du spectre ultraviolet. La bande de lumière rouge qui s'ajoute au delà de la ligne A possède environ la largeur de AB. Le ton du rouge reste inaltéré jusqu'au bout, et ne se rapproche nullement du pourpre.
De plus, le spectre solaire s' étend, en réalité, du côté rouge, au del^ de ce qui en est perçu par l'œil. — Jusqu'à présent on n'a pu rendre sensible l'existence de ces rayons ultrarouges que par leurs actions calorifiques, ce qui leur a valu le noui de rayons calorifiques obscure
Comme le verre, l'eau et beaucoup d'autres substances transparentes
ÎIQ
Fig. 107.
absorbent ces rayons en plus forte proportion que les rayons éclairants, il faut employer des prismes et des lentilles de sel gemme pour connaître toute l'étendue du spectre calorifique obscur. Dans le spectre prismatique, la largeur du spectre calorifique obscur est assurément faible, car, d'après la théorie des vibrations élastiques de l'éther, lorsque la longueur d'onde des rayons augmente, la réfraction tend vers un minimum qu'elle ne peut pas dépasser et pour lequel il n'y a plus de dispersion des couleurs. Dans la figure 107, les longueurs d'onde sont représentées par les abscisses horizontales, comptées à partir d'une origine située à gauche de i7, à une distance égale à hU. Les lettres depuis B jusqu'à H correspondent aux lignes de Fraunliofer et à leur situation sur un spectre d'interférences. Les coordonnées verticales représentent les indices de réfraction relativement à l'un des prismes de flintglass employés par Fraunhofer.
Ligne
Indice de réfraction
| i9. n AYONS ULTRAllOUGIiS. W 311
Les lettres de £,à/7, indiquent la position des lignes obscures dans le spectre de ce ûiutglass. La base Ub correspond à l'indice de réfraction 1,0070 qui, pour cette sorte de verre, est un minimum dont les indices uY réfraction (1) doivent se rapprocher sans jamais l'atteindre, à mesure que les longueurs d'onde considérées augmentent. La courbe ponctuée I1<1 exprime donc la réfrangibilité des rayons en fonction de la longueur d'onde ; prolongée, elle aurait pour asymptote la base Hb. Il suit de là que, si nous supposons le spectre de réfraction //,/?,, prolongé, par des rayons calorifiques obscurs, au delà de son extrémité rouge Bn sa limite extrême doit se trouver à la base, au point H (2) ; ce point est à peu près aussi éloigné de extrémité ordinairement visible du rouge, que />*, l'est de F, , point de séparation du vert et du bleu; cette distance correspond à peu près à la moitié de la longueur du spectre ordinairement visible. Du reste , on remarque facilement sur la figure 107 combien les rayons de l'extrémité bleue Ffifî, sont étendus, et combien ceux de l'extrémité rouge, Bfifi^, sont serrés sur le spectre de réfraction BJJn comparé au spectre d'interférence BH. Ces rayons du spectre de réfraction doivent naturellement être d'autant plus serrés qu'on se rapproche davantage de la limite, c'est-à-dire de l'espace occupé par les rayons calorifiques. A l'extrémité bleue, où le spectre est moins condensé, le nombre de lignes obscures qu'on peut voir, augmente, et comme une quantité égale de lumière ou de chaleur s'y trouve répartie sur un espace plus étendu, les intensités lumineuse et calorifique deviennent moindres. Inversement, à l'extrémité rouge, le nombre des lignes obscures visibles est moindre, et les intensités lumineuse et calorifique deviennent plus grandes que dans le spectre d'interférence. Ainsi, de ce que, dans le spectre, le maximum de chaleur est dans le rouge, il ne s'ensuit pas que, dans la lumière solaire, les rayons calorifiques obscurs de la longueur d'onde correspondante au rouge soient plus nombreux que ceux qui appartiennent à une autre couleur, et même, dans le spectre d'interférence, le maximum de chaleur paraît au contraire tomber dans le jaune.
Il est excessivement difficile de déterminer quelles sont les plus grandes longueurs d'onde qui se présentent dans les rayons calorifiques obscurs de la lumière solaire; cette difficulté est causée précisément
(1) La valeur de ce minimum a été prise d'après le calcul de Uadkn Poweli. (Pogg. Ann,, XXX.VII) , dont la formule d'interpolation s'accorde assez bien avec les formules qui ont élé établies théoriquement par Cauchy.
(2) Celte limite paraît, d'après une remarque de Fit. Imsenloiiu, ôtre réellement atteinte dans les expériences de MgLiONI. (Voy. Kvitischu Zcilschr. fiir Chomic, Erlangen, 1858, P- 229.)
312 (232) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 19. par les propriétés que nous venons de décrire, relatives au spectre de réfraction. — Fizeau a trouvé, par nue méthode qui n'admet pus d'objections importantes, que la plus grande longueur d'onde de ceux de ces rayons qui passent par le flintglass est de 0ram,001940. Cette longueur d'onde est plus du double de celle des rayons rouges extrêmes qui, d'après mes mensurations, est de 0mm, 00081. D'ailleurs, ces rayons calorifiques obscurs présentent les phénomènes de l'interférence, . comme les rayons lumineux, ils sont donc aussi constitués par un mouvement vibratoire ; ils suivent exactement les mêmes lois de polarisation, d'où il résulte que, pour ces raisons aussi, le sens des oscillations est perpendiculaire à la direction de propagation ; par conséquent ils ne se distinguent des rayons lumineux que par leur plus grande longueur d'onde et la réfrangibilité plus faible qui en est une conséquence.
L'invisibilité des rayons ultrarouges peut s'expliquer de deux manières : soit parce qu'ils sont absorbés par les milieux de l'œil, soit parce que la rétine ne les perçoit pas. — Melloni a déjà démontré que l'eau absorbe en grande quantité les rayons calorifiques obscurs. Brucke et Knoblauch ont fait des expériences avec les milieux transparents de l'œil du bœuf. Ils enchâssaient la cornée, le corps vitré et le cristallin 1 d'un œil de bœuf dans une monture en forme de tube, de telle sorte que la cornée et le cristallin formaient les parois antérieure et postérieure, et que le corps vitré se trouvait entre les deux. Ce système, tout à fait transparent, était traversé par la lumière solaire envoyée par r un héliostat dans une chambre obscure et qu'on recevait ensuite sur une pile thermo-électrique. Le multiplicateur, mis en communication avec cette pile, indiquait une déviation de 26° à 30°. Mais l'œil ne laissa plus passer aucune chaleur, dès qu'on l'eût enfumé des deux côtés au moyen d'une flamme de térébenthine, ce qui était facile à exécuter, et cela, ainsi qu'on put s'en assurer après l'expérience, sans causer aucune autre altération de la cornée et du cristallin. Cependant les couches de noir de fumée sont perméables aux rayons calorifiques obscurs et ne le sont pas aux rayons lumineux. Si donc une partie des rayons qui traversaient les milieux de l'œil consistait en rayons calorifiques, l'action de ces derniers aurait pu se manifester, même avec l'appareil noirci.. Cette expérience ne suffit assurément pas pour démontrer rigoureu-: sèment que la limite de la visibilité du rouge coïncide avec celle de la diathermanéité des milieux de l'œil, mais il reste cependant établi que la rétine ne peut recevoir que peu ou point de rayons ultrarouges, el cette circonstance paraît suffire à elle seule pour expliquer l'invisibilitt de ces l'ayons,
g l9i CAUSES QUI LIMITENT LE SPECTRE. (235) 313
Cima (1) a fait des expériences analogues, en se servant d'une lampe de Locatelli dont les rayons venaient frapper une pile thermo-électrique après avoir traversé les milieux de l'œil. Il trouva que le cristallin laisse passer 13 %, le corps vitré seul 9 °/0, et l'œil entier aussi 9 % de la chaleur incidente.
J. Janssen et R. Frantz ont fait récemment des expériences sur la diathermanéité des milieux de l'œil. Tous deux ont trouvé que les milieux de l'œil possèdent, pour les rayons calorifiques de toute espèce, et en particulier pour les rayons obscurs, un pouvoir absorbant sensiblement égal à celui de l'eau. Seulement, la cornée et le cristallin paraissent, d'après Frantz, absorber un peu plus de rayons rouges que l'eau. Les deux observateurs concluent de leurs expériences que la rétine peut recevoir une quantité notable de rayons calorifiques, et que ce n'est pas grâce à l'absorption des rayons, mais bien à l'insensibilité de la rétine, que ces rayons ne sont pas perçus.
De ce qu'on peut voir le spectre ultraviolet avec ses lignes obscures, il résulte immédiatement que les rayons ultraviolets peuvent traverser les milieux de l'œil. — Donders et Rees ont démontré d'une manière objective que ces rayons peuvent traverser, sans affaiblissement notable, des vases de verre remplis d'humeur vitrée de bœuf et dans lesquels on avait introduit également la cornée et le cristallin. Afin de rendre visible la lumière ultraviolette après son passage à travers les humeurs de l'œil, ils la reçurent à la surface d'une solution de quinine, où elle produisit la fluorescence bleue. — Briicke avait déjà fait antérieurement des expériences analogues, dans lesquelles il avait recherché l'action de la lumière, après son passage à travers les milieux de l'œil, sur la solution de gaïac et sur le papier photographique.
La résine de gaïac, récemment obtenue par dessiccation d'une solution alcoolique dans l'obscurité, se colore en bleu sous l'action des rayons bleus, violets et ultraviolets; les rayons moins réfrangibles lui font perdre cette coloration. Dans la lumière diffuse ordinaire, c'est l'action bleuissante qui prédomine. Mais la lumière qui a traversé le cristallin d'un œil de bœuf ne colore cette résine qu'en vert jaunâtre ; elle ramène à cette même coloration la résine déjà bleuie. Il suit de là que le cristallin absorbe plus fortement, parmi les rayons de la lumière du our, ceux qui donnent la coloration bleue que les autres. Si l'absorption des rayons bleus et violets, ordinairement visibles, était un peu considérable, le cristallin lui-même devrait paraître jaunâtre. Comme il paraît assez incolore à l'état normal, les rayons ultraviolets sont, parmi
(1) Sut poterc degli umori dell' occhio a trasmetlcre il calorico raggionante. Torino, 1852.
ceux qui bleuissent le gaïac, les seuls que le cristallin puisse absorber en quantité relativement considérable. Pour la cornée et le corps vil 16, il résulte d'expériences analogues de Brucke, qu'ils agissent comme le cristallin, mais à un degré bien plus faible. Avec ce fait s'accorde cette circonstance, facile à constater sur le vivant, que la cornée et le cristallin manifestent eux-mêmes un certain degré de fluorescence, lorsqu'ils sont frappés par de la lumière violette ou ultraviolette. Dans ces conditions, ils émettent de la lumière d'un bleu blanchâtre, analogue à celle des solutions de quinine. Or les corps fluorescents absorbent toujours i d'une manière notable les rayons qui provoquent leur fluorescence.
On doit à Brucke d'autres expériences, faites avec le papier photographique de G. Karsten. — Comme dans les expériences thermo-électriques précitées, la cornée, le corps vitré et le cristallin étaient enchâssés dans une monture de laiton. On fai- ■ sait passer par cet appareil les rayons d'un'spectre solaire prismatique, et l'on pla- çait le papier sensible au foyer des milieux de l'œil. Les rayons violets donnaient, après une minute et demie, un point complètement noir. Dans le voisinage du groupe de lignes M (d'après Draper), il ne se produisit plus aucune action sur le papier, de telle sorte qu'après dix minutes on ne pouvait constater aucune altéralion. Il faut remarquer cependant que, même sans l'interposition des milieux de l'œil, l'action photographique des rayons ultraviolets diminue rapidement vers t l'extrémité du spectre, pour la plupart des préparations sensibles à la lumière. 1$ 1 fluorescence, qui a été découverte depuis ces expériences de Brucke, est, surtout pour les rayons les plus réfrangibles, un moyen de perception bien plus sensible 1 que l'action photographique, et nous avons pu, à l'aide de cette propriété, étudier le spectre sur une bien plus grande étendue qu'auparavant. Même l'observation directe avec l'œil, lorsqu'on a convenablement écarté les parties plus claires du : spectre, paraît plus propre que les représentations photographiques à faire connaître l'étendue du spectre ultraviolet.
Il résulte, il est vrai, des expériences de Brucke que les rayons ultraviolets s'affaiblissent sensiblement en traversant les milieux de l'œil, , et notamment le cristallin; c'est ce qu'on reconnaît surtout dans leurr action sur la teinture de gaïac. Cependant les expériences de Donders* nous apprennent, d'un autre côté, que cet affaiblissement n'est pas..< assez considérable pour être remarqué à l'œil nu, dans les circonstances ij ordinaires. D'une autre part, nous avons déjà vu plus haut que l'inten-sité de la lumière ultraviolette non modifiée est à celle de la lumière, à peu près semblable, produite par la fluorescence de la quinine, comme - 1 est à 1200. Nous concluons de là que l'absorption de la lumière par les milieux de l'œil ne contribue que pour une part très-minime à la faible intensité subjective de l'ultraviolet, et que le motif doit en être bien plutôt dans l'insensibilité de la rétine.