I 20. DU MÉLANGE DES COULEURS. (ÎW
travers un voile coloré : l'expérience nous a appris à former, dans ces conditions, un jugement exact sur la vraie couleur de l'objet, et, dans tons les cas analogues, nous préjugeons la môme distinction entre la coloration du fond et celle de la lumière qui le recouvre d'une manière irrégulière. Pour recevoir la sensation des couleurs mélangées sans être influencé par des circonstances de ce genre, il faut que la lumière soit uniformément mélangée dans tout le champ sur lequel elle est répandue.
Dans certains cas, et en particulier quand deux couleurs qui sont éloignées dans le spectre remplissent un champ nettement limité, nous Reconnaissons, sur les bords, les deux couleurs séparées, au moyen de la dispersion qui se produit dans l'œil (1). Ce fait n'est évidemment pas une objection valable contre la proposition que nous avons énoncée, puisque, dans ce cas, l'œil agit lui-même comme un prisme et fait en sorte que différentes parties de la rétine reçoivent l'impression des couleurs différentes.
Voici les méthodes à suivre pour composer de la lumière polychromatique et pour examiner l'action de cette lumière sur l'œil.
1) On superpose des spectres différents ou différentes parties d'un même spectre. On obtient ainsi un mélange de couleurs simples, prises deux à deux.
2) On regarde une surface colorée, à travers une lame de verre plane tenue obliquement, et dont la face tournée vers l'observateur lui renvoie en même temps, par réflexion, la lumière d'un objet d'une couleur différente. De cette manière, l'observateur reçoit à la fois une couleur transmise et une autre couleur réfléchie par la lame de verre, qui toutes deux viennent frapper les mêmes parties de la rétine. Ce moyen est commode surtout pour combiner entre elles les couleurs composées que présentent les objets naturels.
3) On fait tourner rapidement dans leur plan des disques qui portent des secteurs différemment colorés. Si la vitesse de rotation est suffisante, les impressions produites par les différentes couleurs sur la rétine éveillent une impression unique, celle de la couleur mélangée.
Ces trois méthodes donnent les mêmes résultats sous le rapport du mélange des couleurs ; nous en donnerons plus loin une description plus détaillée. — Une méthode qu'il ne faut pas suivre, c'est celle qui consiste à mélanger des poudres ou des liquides colorants, méthode que Newton et beaucoup d'autres physiciens ont considérée comme équivalente à la première, c'est-à-dire au mélange des couleurs spectrales : la lumière
(1) Voy. plus haut, p. 175.
362 (27.V) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 20. produite par le mélange des matières colorantes n'est aucunement égale à la somme des lumières qui seraient réfléchies par chacune des matières colorantes contenues dans le mélange.
Pour le faire comprendre, considérons d'abord des liquides colorés. — La lumière qui les traverse se colore par absorption, c'est- à- dire çmç> parmi les rayons diversement colorés qui constituent la lumière blanche, quelques-uns s'affaiblissent jusqu'à disparaître, après avoir traversé une faible couche de liquide, tandis que d'autres peuvent parcourir des épaisseurs liquides plus considérables sans s'affaiblir sensiblement. Ces derniers prédominent dans la lumière émergente, qui affecte donc la couleur des rayons qui sont les moins absorbés par le liquide. Pour démontrer cette absorption de certaines couleurs, il suffit de former, au moyen d'un prisme, le spectre de la lumière qui a traversé un liquide ou un verre coloré. Dans ce spectre, on remarque l'absence ou l'extrême faiblesse d'une série de couleurs, tandis que les parties qui répondent à la couleur du fluide, conservent leur intensité ordinaire.
Si l'on mélange donc deux fluides colorés qui n' exercent entre eux aucune action chimique, de sorte que chacun d'eux conserve sa force d'absorption pour les rayons diversement colorés, les rayons qui ne sont absorbés par aucun des deux fïuides traversent seuls le mélange. Ces rayons sont ordinairement ceux qui occupent, dans la série prismatique, le milieu entre les couleurs des fluides mélangés. Jja plupart des corps bleus, les sels de cuivre, par exemple, laissent passer les rayons bleus sans les affaiblir, un peu moins bien les rayons verts et violets et très-mal, au contraire, les rayons rouges et jaunes. D'un autre côté, les matières colorantes jaunes laissent passer sans affaiblissement presque tous les rayons jaunes, assez bien aussi le rouge et le vert, plus difficilement le bleu et le violet. De ces faits, il résulte que le mélange d'un fluide jaune et d'un fluide bleu laisse ordinairement passer surtout les rayons verts, parce que le fluide bleu retient le rouge et le jaune et que le fluide jaune retient le bleu et le violet. Cette action est analogue à celle que produisent des lames de verre différemment colorées sur la lumière qui les traverse : elle est toujours bien plus affaiblie que lorsqu'elle traverse deux lames de même couleur : il est évident qu'il n'y a pas ici une addition des rayons que chaque fluide laisse passer; il y a, au contraire, une sorte de soustraction, puisque le fluide jaune retient, parmi les rayons qui ont traversé le bleu, tous ceux qu'il peut absorber. C'est aussi pour cette raison que les mélanges de fluides colorés possèdent, en général, une nuance plus sombre, que celle de chacun des fluides.