INTENSITÉS SUR LA TABLE DES COULEURS
sentée par la figure 117. Les couleurs saturées rouge et vent être plus éloignées du blanc que leurs couleurs coinplementanes qui paraissent moins saturées; car, iV après le jugement de lœil, M entre bien moins de violet que ^ de vert jaune dans le mélange de ces deux couleurs qui donne du blanc , et le blanc devant se trouver au centre de gravité de ces deux couleurs, la petite quantité de Yiolet violet doit agir sur un bras de levier plus grand que la grande quantité de vert jaune. Du reste, ici encore, les couleurs spectrales se trouvent à la périphérie de la courbe, le pourpre sur une corde, les couleurs complémentaires, aux extrémités opposées de cordes qui passent par la position du blanc , le tout comme dans le cercle de la figure llû.
Newton n'avait d'abord proposé la réduction de la loi du mélange des couleurs à des constructions de centres de gravité que comme une espèce de représentation mathématique destinée à exprimer les faits, si nombreux, donnés par l'expérience, et n'ayant pas fait de vérifications quantitatives, il s'appuyait seulement sur ce que les résultats de cette représentation correspondaient qualitativement avec les faits d'expérience. Maxwell a fait, dans ces derniers temps, ces expériences quantitatives. Il confectionna deux séries de secteurs circulaires possédant deux rayons différents, et les recouvrit de couleurs (cinabre, jaune de chrome, vert de Paris, outremer, blanc et noir) ; il les fixait sur un disque tournant , de telle manière qu'on pouvait rendre visibles, à volonté, des parties plus ou moins grandes de chaque secteur; au milieu du disque, la disposition était différente de celle du bord. On faisait varier la largeur des secteurs jusqu'à ce que, dans la rotation rapide du disque, les deux mélanges de couleurs fussent tout à fait semblables, puis on mesurait l'angle que présentait chacun des secteurs. De cette façon, on peut produire une quantité indéfinie de combinaisons de couleurs et trouver chaque fois la loi du mélange. D'après le mode d'exposition que nous avons suivi jusqu'ici, on peut expliquer de la manière suivante la signification qu'il faut attacher à ces expériences. Construisons une table des couleurs en prenant comme couleurs fondamentales trois des couleurs du disque, par exemple le rouge, le vert et le bleu, leurs intensités étant supposées égales à l'unité de mesure choisie arbitrairement. Il faut alors, dans chaque expérience, attribuer à chacune
380 (290) DEUXIÈME PARTIE, DES SENSATIONS VISUELLES. § 20 de ces trois couleurs une intensité égale au quotient de l'arc de son secteur par la circonférence entière. D'abord, il est possible de com poser avec ces trois couleurs un gris qu'on peut rendre égal à un g™ formé de noir et de blanc. C'est ainsi qu'on détermine la position et l'unité de mesure du blanc dans la table de couleurs. D'autre part il est possible de produire, avec du rouge et du vert d'une part, avec du jaune du blanc et du noir d'autre part, deux mélanges d'un même jaune gris, et de déterminer alors, d'après la règle de construction indiquée plus haut, la position et l'unité de mesure du jaune dans la table des couleurs. On peut ensuite déduire complètement, soit par construction sur la table des couleurs, soit par calcul, et vérifier par l'expérience, que l'on peut composer au moyen de trois autres de ces couleurs tout mélange provenant de trois des cinq couleurs : rouge, jaune, vert, bleu et blanc; chacune de ces vérifications est une vérification des principes sur lesquels sont fondées les constructions de centres de gravité, Maxwell a trouvé un accord satisfaisant entre les expériences et la loi! Cette disposition du disque des couleurs serait clu reste très-convenable pour définir par des nombres les couleurs des corps naturels.
Nous avons vu que toute variété d'impression lumineuse peut être considérée comme fonction de trois quantités qui peuvent varier d'une manière indépendante ; nous avons pris jusqu'ici pour ces variables :: 1° l'intensité lumineuse, 2° le ton, 3° la saturation ; ou bien : 1° la quantité de blanc, 2° la quantité, 3° la longueur d'onde d'une couleur spectrale.— On peut remplacer ces trois variables par trois autres, et c'est ce qu'on a fait en cherchant à considérer toutes les couleurs comme des mélanges de quantités variables de trois couleurs, les trois couleurs fondamentales, pour lesquelles on a choisi, en général, le rouge, le jaune et le bleu. Cette proposition serait inexacte si, la considérant au point de vue objectif, on admettait l'existence, dans le spectre, de couleurs simples dont le mélange pût donner à l'œil une sensation semblable à celle que produit toute autre lumière simple ou composée. Il n'existe pas trois couleurs simples dont le mélange reproduise, même passablement, les couleurs intermédiaires du spectre : les couleurs spectrales paraissent toujours bien plus saturées que les couleurs composées. Le rouge, le jaune et le bleu sont précisément les couleurs les moins propres à obtenir cet effet, car si l'on prend pour le bleu une nuance se rapprochant de celle du ciel, et ne tirant pas sur le vert, le mélange de ces couleurs ne permet jamais d'obtenir du vert; si l'on prend un bleu et un jaune verdâtres, on n'obtient qu'un vert très-blanchâtre. On ne pouvait choisir ces trois couleurs qu'alors que l'on croyait qu'à
me la ii
g 20. DES TROIS COULEURS FONDAMENTALES. O0i
l'exemple des matières colorantes, le mélange de la lumière bleue avec la lumière jaune donnait du vert. On réussirait un peu mieux en prenant pour couleurs fondamentales le violet, le vert et le rouge. Le violet et le vert permettent d'obtenir du bleu, mais ce n'est pas le bleu saturé du spectre, et le vert et le rouge donnent un jaune pâle qui se distingue aussi, au premier coup d'œil, du jaune éclatant du spectre.
Figurons-nous les couleurs disposées en une table suivant la méfoode déjà vue, il résulte de la règle de construction établie plus haut, me toutes les couleurs à obtenir par le mélange de trois couleurs données se trouvent nécessairement à l'intérieur du triangle dont les somets coïncideraient avec les trois couleurs fondamentales. Ainsi, dans gure 113, où les couleurs sont désignées par leurs initiales (/ = ino, Bl. = bleu cyanique) le triangle R Dl J contiendrait toutes les couleurs qu'on pourrait former de rouge, de bleu cyanique et de jaune. On voit que, deux grands segments du cercle restant en dehors, on ne pourrait produire qu'un violet et un vert très-blanchâtres. Si, au lieu du bleu cyanique, on prenait le bleu de ciel ou l'indigo, le vert ferait complètement défaut. — Le triangle V R Ve contient les couleurs pouvant provenir mdu mélange du violet, du rouge et du vert; ce qui donnerait déjà une bonne partie des couleurs. Mais, comme on le voit sur la figure, il manque encore des segments considérables du cercle, ce qui s'accorde avec les expériences connues du mélange des couleurs spectrales, d'après lesquelles, en effet, la périphérie de la table des couleurs doit être une courbe qui s' écarte beaucoup des côtés du triangle.
Brewster a cherché à défendre la nature objective des trois couleurs principales : il prétendait que pour chaque degré de réfrangibilité des rayons lumineux il y a trois espèces différentes de lumière, le rouge, le jaune et le bleu, et que les proportions différentes du mélange constituent les différentes couleurs du spectre. Les couleurs spectrales seraient donc composées elles-mêmes de trois espèces de lumière qualitativement différentes, mais dont les rayons auraient, pour chaque couleur spectrale, un même degré de réfrangibilité. D'après Brewster, les milieux colorés permettraient de démontrer la présence des trois couleurs fondamentales dans chaque couleur simple. Nous avons déjà vu, dans le paragraphe précédent, l'inexactitude de cette assertion, qui sert de base à toute son argumentation.
Si nous laissons de côté l'hypothèse de Brewster, parler de trois couleurs fondamentales sous le rapport objectif serait un non-sens. En effet, tant qu'il s'agit des conditions purement physiques, et qu'il n:est pas question de l'œil humain, les propriétés de la lumière composée dépendent uniquement des proportions dans lesquelles s'y trouvent les lumières de différentes longueurs d'onde. La réduction à trois couleurs fondamentales ne peut jamais avoir qu'une signification subjective; il ne peut s'agir ici que de ramener les sensations colorées à trois sensations fondamentales. C'est dans ce sens que Th. Young a très-bien saisi le problème, et son hypothèse donne, en réalité, une explication et un aperçu excessivement simples et clairs de tous les phénomènes de l'étude physiologique des couleurs. Th. Young admet que :
1° Il existe, dans l'œil, trois sortes de fibres nerveuses dont l'excitation donne respectivement la sensation du rouge, du vert et du violet.
2° La lumière objective homogène excite les trois espèces de fibres nerveuses avec une intensité qui varie avec la longueur d'onde. Celle qui possède la plus grande longueur d'onde excite le plus fortement les libres sensibles au rouge, celle de longueur moyenne, les fibres du vert, et celle de la moindre longueur d'onde, les fibres du violet. Cependant il ne faut pas nier, mais bien plutôt admettre pour l'explication de
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FlG. 119.
nombre de phénomènes, que chaque couleur spectrale excite toutes les espèces de fibres, mais avec une intensité différente. Supposons les couleurs spectrales disposées horizontalement et par ordre (fig. 119) depuis le rouge R jusqu'au violet Vi, les trois courbes représentent plus ou moins exactement l'irritabilité des trois sortes de fibres, la courbe 1 pour les fibres du rouge, la courbe 2 pour les libres du vert et la courbe 3 pour celles du violet.
Le ronge simple, excite fortement les fibres sensibles au rouge, et faiblement les deux autres espèces; sensation : rouge.
c 20< DL1S TROIS COULKUHS b'UNUAMbru Ai.ca. i*"-/ —
Le jaune simple, excite modérément les fibres sensibles au rouge et au vert, faiblement celles du violet; sensation : jaune.
Le vert simple, excite fortement les fibres du vert, bien plus faiblement les deux autres espèces ; sensation : vert.
Le bleu simple, excite modérément les libres du vert et du violet, faiblement celles du rouge ; sensation : bleu.
Le violet simple, excite fortement les fibres qui lui appartiennent, faiblement les autres ; sensation : violet.
L'excitation à peu près égale de toutes les fibres donne la sensation du blanc ou des couleurs blanchâtres.
Peut-être objectera-t-on, au premier abord, à cette hypothèse, qu'elle exige trois fois plus de fibres et de terminaisons nerveuses que l'opinion ordinairement admise, laquelle accorde à chaque fibre nerveuse la propriété de conduire toutes sortes d'excitations chromatiques. Je ne crois pas que, sous ce rapport, la théorie de Th. Young soit en contradiction avec les faits anatomiques, puisque nous ne savons rien sur le nombre des fibres conductrices, et il existe encore un grand nombre d'éléments microscopiques (cellules, granules, bâtonnets) auxquels nous n'avons, jusqu'à présent, pu attribuer aucune fonction spéciale. D'un autre côté, ce n'est pas là le point essentiel de l'hypothèse de Th. Young, lequel me paraît consister plutôt à représenter les sensations colorées comme résultant de trois actions parfaitement distinctes qui se produiraient dans la substance nerveuse. Cette indépendance ne se présente pas seulement dans les phénomènes dont nous venons de parler : on l'observe aussi dans ceux qui proviennent de l'état de fatigue de l'appareil nerveux visuel. 11 ne serait pas précisément nécessaire d'admettre des fibres nerveuses différentes pour ces différentes sensations ; on obtiendrait aussi les mêmes avantages que présente l'hypothèse de Th. Young pour l'explication des faits, en admettant que chaque fibre puisse servir à trois actions complètement distinctes et indépendantes l'une de l'autre. Cependant, comme la forme primitive et plus palpable de l'hypothèse, telle qu'elle a été établie par Th. Young, permet de mieux fixer les idées et le langage, quand ce ne serait que dans l'intérêt de la clarté de l'exposition, nous trouvons plus avantageux de la conserver. Il faut encore ajouter que les phénomènes physiques de l'excitation nerveuse, tels que ceux de l'excitation électro-motrice, ne nous présentent ni dans les nerfs sensitifs, ni dans les nerfs moteurs, aucun signe de cette diversité d'action, telle qu'elle doit exister si chaque fibre du nerf optique peut conduire toutes les sensations colorées. L'hypothèse de Th. Young rend possible, sous ce rapport aussi, de reporter directement au nerf optique les idées si simples du mécanisme et de la conductibilité de
384 (2.9.Î) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 20. l'excitation, que nous nous sommes faites par l'étude des phénomènes des fibres motrices, ce qui ne serait pas possible si nous nous figurions que chaque fibre d u nerf optique puisse être affectée en même temps de trois états d'excitation, qualitativement différents, et qui ne se généraient pas mutuellement. L'hypothèse de Th. Young n'est qu'une application plus spéciale de la loi des énergies spécifiques des sens. De même que, dans l'œil, les sensations du toucher et de la vue appartiennent incontestablement à des fibres nerveuses différentes, 011 admet ici qu'il en est de même pour la sensation des différentes couleurs fondamentales.
Le choix des trois couleurs fondamentales présente tout d'abord quelque chose d'arbitraire. — On pourrait choisir à volonté trois couleurs dont le mélange produise du blanc. Th. Young a été guidé sans doute par la considération que les couleurs extrêmes du spectre paraissent devoir occuper des positions privilégiées. Si nous ne choisissions pas ces couleurs, il faudrait prendre pour l'une des couleurs fondamentales une nuance pourpre, et la courbe qui lui répondrait dans il figure 119 aurait deux maximums, l'un dans le rouge et l'autre dans leî violet. Cette hypothèse serait plus compliquée sans être impossible. Il n'existe encore, que je sache, aucun autre moyen de déterminer les couleurs fondamentales que l'examen des sujets affectés de dyschromatopsie. Nous verrons plus loin jusqu'à quel point cet examen confirme l'hypothèse de Th. Young, au moins pour le rouge.
Les résultats des mélanges de couleurs prouvent déjà, au moins poulie vert, que les couleurs spectrales correspondant aux trois couleurs fondamentales n'excitent pas seulement les fibres nerveuses de même nom, mais aussi les autres, à un degré moindre, — En effet, supposons toutes les sensations composées de trois couleurs fondamentales, disposées sur un plan suivant la règle de Newton, d'après ce qu'on a vu plus haut, la surface chromatique est un triangle. Ce triangle doit comprendre dans son intérieur la surface représentée lig. 117, qui contient toutes les couleurs pouvant résulter des mélanges de couleurs spectrales. C'est ce qu'on peut réaliser en plaçant en A, lig. 120, la
Fig. 120.
g 20. DBS TROIS COULEURS FONDAMENTALES. (*J4) Mb
sensation du vert pur, et en R et en V le rouge et le violet spectraux, considérés comme couleurs fondamentales. Alors A VR serait le triangle qui renfermerait toutes les sensations colorées possibles. Comme nous lavons dit, cette convention s'accorderait avec les faits des mélanges de couleurs. Mais des faits qu'on verra plus loin, relatifs à la dyschromatopsie, à la modification des nuances par l'augmentation d'intensité de la lumière, et aux images consécutives, obligent à admettre que le rouge et le violet spectraux ne répondent pas à la sensation simple d'une couleur fondamentale, mais à une sensation légèrement mélangée. Nous aurions donc, dans le triangle de la figure 120, à placer environ en 'A, et en V, les couleurs spectrales rouge et violette et la figure !RlVeRlVl embrasserait alors toutes les couleurs possibles de la lumière objective.
On voit donc qu'il doit exister une série de sensations de couleurs encore plus saturées que celles que l'œil trouve dans les circonstances ordinaires, dans la lumière objective, même dans celle du spectre. Sur la figure 120, les couleurs que la lumière extérieure provoque dans l'œil normal sont comprises entre la courbe et la ligne droite Rt Vl ; le reste du triangle correspond à des sensations de couleurs qui ne peuvent pas être produites immédiatement par lalumière extérieure. Comme ces dernières sont toutes plus éloignées du blanc que les couleurs spectrales, elles doivent être plus saturées que ces couleurs, lesquelles sont les couleurs objectives les plus saturées que nous connaissions. En réalité, l'étude des images accidentelles nous fera voir qu'on peut, par épuisement de l'œil pour la couleur complémentaire, produire des sensations de couleurs à côté desquelles les couleurs spectrales paraissent blanchâtres.
Cette théorie explique facilement le fait cité plus haut que les différentes couleurs spectrales possèdent des degrés de saturation différents.
G Maxwell a fait une importante série d'expériences sur le mélange des couleurs spectrales, afin de déterminer les ions des trois couleurs fondamentales et les trois courbes d'intensités (fig. 11.9, p. 382) qui, d'après la théorie de Th. Young, expriment pour chaque portion du spectre l'intensité de chaque couleur fondamentale. A cet effet, il faisait arriver de la lumière blanche dans une boîte obscure, à travers trois fentes dont on pouvait faire varier la largeur et la position. La lumière traversait alors deux prismes et était concentrée par une lentille conmte sur un écran où elle formait, par suite, trois spectres prismatiques qui se recouvraient en partie. Une fente pratiquée dans cet écran laissait arriver à l'œil de l'observateur une des couleurs résultantes qu'elle isolait des autres. Lorsque l'observateur regardait à travers la fente, il voyait la lentille recouverte
d'une Manière uniforme par la couleur résultante examinée. I n autre compartiment de la boîte laissait passer de la même luniière blanche sans qu'elle eût traversé le prisme. Cette lumière parvenait également à l'observateur, et cela au moyen d'un miroir de verre noir convenablement disposé, de sorte qu'il voyait un champ blanc tout près de la lentille. L'expérience consistait à modifier la position et la largeur des trois fentes qui fournissaient la lumière prismatique jusqu'à ce que le mélange de ces trois sortes de lumière présentât un aspect identique avec le blanc réfléchi sans modification.
Plus tard, Maxwell donna à l'instrument une forme plus commode en renvoyant, an moyen d'un miroir concave, la lumière à travers les prismes qu'elle avait traversés. Par ce moyen l'instrument devient plus court et l'observateur, étant assis tout près des fentes qui laissent pénétrer la lumière, peut les manœuvrer luimême, ce qui est un grand avantage.
Maxwell prit pour couleurs fondamentales :
1° Un rouge situé entre les lignes C et D de Fraunhofer et deux fois plus éloigné de D que de C. D'après la nomenclature adoptée plus haut, ce serait le rouge écarlate passant à l'orangé.
2° Un vert voisin de la ligne E.
3° Un bleu situé entre F et G, deux fois plus éloigné de G que de F. Ce serait à peu près le passage du bleu cyanique à l'indigo.
A chaque expérience on reproduisait du blanc, au moyen des trois couleurs employées, et l'on notait la largeur qu'il fallait donner aux fentes, de manière à constater la composition invariable du blanc normal. La largeur des fentes permettait de mesurer les quantités de lumière nécessaires. Puis, avec deux des couleurs fondamentales et une troisième couleur choisie à volonté, on composait du blanc, et l'on notait la position de la troisième couleur dans le spectre sur une échelle placée à côté des trois couleurs ; on notait aussi la largeur des fentes. Lorsque le blanc, dont les changements dans l'état de l'atmosphère peuvent parfois modifier la composition, était resté suffisamment invariable, on obtenait ainsi une série de combinaisons de couleurs qui permettaient de définir la position des couleurs spectrales observées sur une table de couleurs, où l'on avait fixé arbitrairement les positions des trois couleurs fondamentales. De cette manière on obtient, par des observations réelles, la forme de la courbe de la figure 120 (page 384), que j'avais dessinée d'après une simple estimation, antérieurement aux expériences de Maxwell. Les courbes, déterminées ainsi par Maxwell pour deux observateurs, se rapprochent bien plus du périmètre du triangle ARV que celle de la ligure 120, de telle sorte que la^ courbe se compose de deux parties presque rectilignes. Les courbures les" plus prononcées, celles qui paraissent, par suite, se rapprocher le plus des angles du triangle chromatique complet, correspondent à peu près aux trois couleurs fondamentales indiquées plus haut. Cependant, le bleu, d'après le premier observateur, et le rouge, d'après le second, doivent être pris un peu plus près de l'extrémité du spectre. Mais c'est précisément pour les couleurs faibles des extrémités du spectre que l'expérience présentait des difficultés.
De plus, les résultats de Maxwell diffèrent de la figure 120 en ce que les deux extrémités de la courbe paraissent se raccorder avec le troisième côté du triangle.
§ 20. J)iiS TROIS DOULEURS FONIUMIiNTALUS. 387
Le résultat de Maxwell est, jusqu'à un certain point, en contradiction avec ce que j'ai dit page 367, par suite d'expériences plus directes, à savoir que le méi lange de deux couleurs spectrales est toujours un peu plus blanchâtre que la couleur simple dont le ton s'en rapproche le plus. Il résulterait de ces expériences que la courbe des couleurs ne peut offrir aucune portion recliligne, car les couleurs qui se trouvent sur une même ligue droite peuvent se reproduire par le mélange de deux d'entre elles. On peut expliquer cette contradiction en remarquant que c'est précisément aux limites du triangle des couleurs que les j tons changent avec la plus grande rapidité relative ; que, par suite, quand même i la com be ne présenterait sur les côtés qu'une convexité trop faible pour être con- 1 statée par les observations moins directes de Maxwell, malgré le voisinage de la j corde et de l are, il peut cependant se trouver, sur la corde, des couleurs d'un I aspect sensiblement autre que sur l'arc.
Maxwell a, de plus, calculé d'après ses expériences l'intensité que possèdent, i dans chaque couleur prismatique, les trois couleurs fondamentales qu'il a choisies, j et il a construit en conséquence les courbes que j'ai indiquées schématiquemenl | dans la figure 119 (p. 382). Les courbes ont des sommets un peu plus pointus a que celles de la figure 119, et celle du rouge remonte un peu à l'extrémité vio- I lette, celle du bleu, à l'extrémité rouge du spectre.
Il serait à souhaiter qu'on recherchât, par des expériences semblables à celles I de Maxwell, s'il est réellement possible d'obtenir tout à fait exactement le jaune | spectral au moyen du vert jaunâtre et du jaune d'or, le violet spectral, par le mét lange du rouge extrême et de l'indigo, etc., afin de déterminer plus exactement j encore la forme du périmètre de la table des couleurs spectrales.
Il est à remarquer que les deux observateurs de Maxwell n'étaient pas amenés à ij des mélanges absolument pareils de couleurs spectrales pour reproduire le blanc, j et qu'aucun d'eux ne considérait comme complètement blanc le mélange Ij composé par l'autre. Déplus, chez le second observateur (Maxwell lui-même), la ij courbe des intensités présentait une concavité plus considérable aux environs de j la ligne F , que chez l'autre. Maxwell considère comme cause probable une pig- ^ mentation différente de la tache jaune, puisque le pigment jaune (voy. p. 420 I de l'édition allemande) paraît absorber surtout la lumière de la ligne F. C'est pour I ce motif que les mélanges blanchâtres qui contiennent ce bleu cessent de paraître n blancs dans la vision indirecte, ainsi que je l'avais déjà fait remarquer (p. 505 de I l'édit. ail.). Comme, chez des individus différents, les couleurs prismatiques arri- I vent aux parties centrales de la rétine à travers des couches de substance jaune de I différente intensité, leur intensité se modifie de manières différentes, et les triangles ! de couleurs, obtenus par deux individus différents, présentent dans la disposition t des couleurs des différences telles qu'on les obtiendrait en modifiant les unités j d'intensité, fixées arbitrairement d'ailleurs, des couleurs fondamentales. C'est ainsi s que pour les yeux de Maxwell, le rouge agit relativement avec plus d'intensité, et Ile bleu, avec moins d'intensité que pour les yeux de l'autre observateur.
I On peut aussi, d'après Schelske, obtenir des couleurs résultantes, au moyen ■ de couleurs objectives, et des couleurs que produisent les courants électriques
3b8 DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 20.
constants. — Le courant ascendant, ajouté aux couleurs extérieures, leur communique une coloration d'un violet bleuâtre, le courant descendant leur enlevé une certaine quantité de cette couleur. On peut même produire des mélanges de couleurs équivalents pour deux disques chromatiques dont l'un se peint sur une moitié de la rétine parcourue par un courant ascendant, et l'autre, sur une moitié parcourue par un courant descendant.
Il est d'un grand intérêt, pour la théorie des sensations colorées, d'examiner les perceptions des yeux qui distinguent inoins de couleurs que les yeux normaux (achromalopsie , achrupsic). A. Seebeck a démontré qu'il y a deux sortes d' achromalopsie. Les yeux de chacune des classes confondent les mêmes couleurs différentes, et l'on ne trouve que des différences d'intensité clans leur affection. D'un autre côté, les yeux de chaque classe reconnaissent la plupart des erreurs qu'ont faites ceux de l'autre classe.
Le plus grand nombre des exemples, surtout en Angleterre, paraissent . appartenir à la seconde classe de Seebeck ; leur affection est souvent ap- pelée Daltonisme [Anérythropsie de Gothe) , du nom du célèbre chimiste 1 J. Dalton qui était dans ce cas et qui, le premier, fit une étude un peu : exacte de ce défaut. Comme les savants anglais réclament contre cette manière d'immortaliser le nom de leur célèbre compatriote par un de • ses défauts, nous emploierons l'expression d' anérythropsie (Roth-blindheit). Les individus chez lesquels cet état est complètement développé ne voient clans le spectre que deux couleurs, qu'ils désignent ! ordinairement sous les noms de bleu et de jaune. A cette dernière, ils rapportent tout le rouge, l'orangé, le jaune et le vert. Ils appellent t gris les tons bleu-verdâtre et nomment bleu tout le reste. Lorsque le rouge extrême est faible, ils ne le voient pas du tout ; ils ne le voient ; que lorsqu'il est intense. C'est pour ce motif qu'ils indiquent ordinairement comme limite du spectre une partie où les yeux normaux voient 1 encore distinctement un rouge faible. Parmi les couleurs des corps, ilss confondent le rouge (c'est-à-dire le cinnabre et l'orangé rougeâtre) v avec le brun et le vert, dans les cas où les yeux normaux voient, en général, le rouge avec bien plus d'intensité que le brun et le vert. Ils ne distinguent pas le jaune d'or du jaune, ni le rose du bleu. Cependant toutes les couleurs résultantes, qui paraissent semblables à l'œil normal, paraissent de même malgré l' anérythropsie. J. Herschel (1) émit déjà, pour le cas de Dalton, l'opinion que toutes les couleurs qu'il distinguait pouvaient être considérées comme composées de deux couleurs
(1) Dans une lettre citée, in G. WlLSON, on Colour Blindness, Eciinb. Jouni., 1855,
§ 2n- DYSCHROMATOPSIE. ^ 389
fondamentales au lieu de trois. Cette opinion a été confirmée récemment par Maxwell à l'aide de sa méthode pour appliquer à la mensuration les mélanges de couleurs obtenus par les disques rotatifs. Comme nous l'avons vu, on peut, pour l'œil normal, établir une équivalence entre toute couleur donnée et trois couleurs convenablement choisies associées à du blauc et. du noir. Pour l'anérythropsie, il ne faut, comme je l'ai constaté moi-même, que deux couleurs, telles que le jaune et le bleu, outre le noir et le blanc, pour établir sur le disque l'équivalence ,1,- toute autre couleur. J'ai pris pour couleurs principales le jaune de chrome et l'outremer, dans mes expériences avec M. M..., élève de ■ l'Ecole polytechnique de Carlsruhe, qui était habitué aux expériences de physique et se montrait assez sensible aux différences de couleurs qui subsistaient pour son œil.
Il confondait avec un rouge analogue à celui de la cire à cacheter, un mélange de 35° de jaune et de 325° de noir, qui présentait à l'œil normal un vert-olive foncé.
Avec le vert correspondant à peu près à la ligne E, il confondait un mélange de 327° de jaune et 33° de bleu, ce qui, pour l'œil normal, donne un jaune gris. — Avec le gris, 165° de jaune et 195° de bleu, ce qui forme, pour l'œil normal, un gris faiblement rougeâtre.
Comme on peut, avec le rouge, le jaune, le vert et le bleu, composer tous les autres tons, il résulte de ces expériences que, pour M. M..., on pourrait les composer tous avec du jaune et du bleu.
Du reste, si l'on applique les propositions de Grassmann (p. 372), sur les mélanges des couleurs, à un œil qui confond le rouge avec le vert, il en résulte immédiatement que tous les tons que cet œil peut distinguer peuvent s'obtenir au moyen de deux couleurs, le jaune et le bleu. En effet, si le rouge et le vert paraissent identiques, comme les mélanges de couleurs de même aspect, donnent des couleurs de même aspect-, il faut, de plus, que les mélanges d'une quantité déterminée de jaune, avec une même quantité quelconque d'une des couleurs composées de rouge et de vert, qui sont équivalentes entre elles pour l'œil atteint d'anérythropsie, forment des couleurs résultantes qui présentent toutes le même aspect pour cet œil. Mais comme on peut composer avec le jaune et le bleu, pour l'œil normal, une des couleurs composées de rouge et de vert, ce mélange peut être substitué, pour l'œil affecté d'anérythropsie, à toutes les couleurs composées de rouge f't de vert. Il suit de là que, pour un œil de ce genre, on peut former avec le jaune et le bleu toutes les couleurs provenant du jaune, du ronge et du vert; on peut démontrer pareillement qu'il en est de même pour tous les mélanges de bleu, rouge et vert. Comme enfin
390 (296) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. g 20. le rouge, le jaune, le vert et le bleu permettent de composer tous les tons perceptibles pour l'œil normal, dans l'anérythropsie, il suffit du jaune et du bleu.
Si les couleurs sont disposées dans un plan, d'après les principes de conslruc* lion du centre de gravité, il faut que toutes les couleurs qui, sous une intensité convenable, paraissent semblables dans l'anérythropsie, soient situées sur une même droite; en effet, toute couleur résultante se trouve sur la droite qui joint les couleurs composantes et elle présente le même ton lorsque les couleurs composantes sont de même aspect. On peut démontrer, de plus, que toutes ces lignes droites sont parallèles ou se coupent toutes en un même point, et que la couleur qui appartient à ce point d'intersection doit être invisible pour l'œil affecté de clyschromatopsie.
Supposons que la quantité >• de la couleur située en R (fig. 121) présente à l'œil affecté la même apparence que la quantité g de la couleur située en G, On a :
La quantité ng de la couleur G est de même aspect que la quantité nr de la couleur R; ainsi, si n est une fraction véritable, la quantité r de la couleur H présente le même aspect que le mélange de la quantité (1 — n) r de la couleur R avec la
quantité ngàe la couleur G. Ce mélange se trouve, dans le plan des couleurs, au point <S de la ligne RG, si
RS : SG = ng : (I — n) r 1),
et la quantité s de la couleur résultante ainsi obtenue est
s — ng + 0 — n) r-
L'aspect de cette quantité s de la couleur S pour l'œil en question est indépendant de la valeur de n.
Si, maintenant, nous mélangeons la quantité b de la couleur R avec la quantité s de la couleur 5, nous obtenons une couleur dont l'aspect, pour l'œil considéré, est indépendant de la variable n. Soient T la position de celle couleur résultante et t sa quantité, on a
Fig. 121.
et
t — b -f- s — b -\- ng -\- ( \ — n) r TS : BT= b : s = b : [ng + (1— ?») r].
la).
Abaissons du point R la perpendiculaire BU sur RG, et, du point 7', In perpendiculaire TL sur BII et posons
LU = x TL = y
BH = d IIG — a RG = c
§ 20. DYSCHROMATOPSIB. (297) 391
nous avons, d'après la) et la ûgure 121,
x LH TS b
7 "~ IH ~~ BT -f- TS ~~ b + ng + (1 — n) r
y TL . SH SG — a
or il résulte de 1) et de l'inspection de la figure, que
SG — c . : — — : >
ng + (* —n) r
y (c — a) (1 — n) r — ang donc d^~~ d[ng + (\-n)r]
Si entre lb) et le) on élimine la variable n, on obtient, entre les coordonnées rectangulaires du point T, l'équation
0 = ybd (g — r) — x [erg + br (c — a) + abg] -\- bd [(c — a) r + ag]. 4d).
Comme c'est une équation du premier degré entre les coordonnées rectangulaires x et y, les positions correspondantes T des couleurs résultantes qui sont semblables pour l'œil affecté de dyschromatopsie se trouvent sur une ligne droite. Soit TQ cette droite, Q son point d'intersection avec BG, QH — yQ est la valeur que prend y si l'on pose #=0; elle est
(c—a)r + ag y 1e).
Cette valeur de y est indépendante de la quantité b de la couleur correspondante Z?, par conséquent toutes les lignes droites qui contiennent des couleurs de même aspect, composées de B, G et B, se coupent au même point Q; bu bien elles sont parallèles lorsque r—g, et que, par suite, y0 est infini. La distance du point d'intersection Q au point B est
j/0-c + a = -^-=QR 4f).
Si nous mélangeons la quantité q de la couleur Q avec la quantité g de la couleur G, de manière à produire la couleur B, il faut qu'on ait
RG q
ou bien, d'après lf), puisque BG=c,
La quantité de la couleur résultante B est alors
392 (398) DEUXIÈME PARTIE. - DES SENSATIONS VISUELLES. § 20. Mais comme, d'après l'hypothèse, r présente à l'œil en question le môme aspect que g, et que la quantité r — g n'est en général pas nulle, il suit de là que l'œil affecté de dyschromatopsie ne peut pas percevoir du tout lacouleur Q.
Le point d'intersection des lignes droites qui contiennent les couleurs de même aspect, occupe donc, sur le plan, la place de la couleur qui n'est pas perçue par l'œil en question.
Dans l'hypothèse de Th. Young, la couleur invisible ne peut évidemment être qu'une des couleurs fondamentales; car si toutes les couleurs fondamentales étaient perçues, toutes les autres couleurs, pouvant se former par le moyen des couleurs fondamentales, existeraient nécessairement. Si l'on recherche donc quelles sont les couleurs qui paraissent semblables au blanc ou au gris, on trouve précisément les tons appartenant, soit à la couleur qui manque, soit à sa complémentaire, avec mélange de différentes quantités de blanc. En eflet, toutes ces couleurs qui ont le même aspect que le blanc doivent se trouver sur une même ligne droite; or, toute ligne droite qui, dans le plan des couleurs, passe par le blanc, contient dans chacune de ses deux moitiés des couleurs de même ton, mais à, différents degrés de saturation, et les couleurs d'une moitié sont complémentaires de celles de l'autre; de plus, ainsi que nous venons de le démontrer, chacune de ces droites qui contient des couleurs de même aspect doit aussi passer par la position de la couleur fondamentale invisible, elle doit donc contenir, dans une de ses moitiés, des couleurs du même ton que
celle qui manque. Dans les expériences que j'ai faites avec M. M ,
j'ai trouvé qu'un rouge dont le ton, très-rapproché du rouge extrême du spectre (38° outremer, 322° rouge cinnabre), tirait peut-être un peu sur le pourpre, et qu'un vert-bleu complémentaire de ce rouge (59° outremer, 301° vert de Paris), présentaient l'aspect du gris pur. Maxwell a trouvé de même, un rouge formé de 6° outremer, 9/t° cinnabre, et un vert composé de A0° outremer, Q0J vert de Paris. Comme, de plus, le rouge qui, pour les yeux normaux, présentait la même intensité que le vert, paraissait bien plus foncé au malade que le gris et le vert, il reste hors de doute que c'est le rouge et non le vert qui répond à la couleur absente. On peut donc, d'après l'hypothèse de Th. Young, considérer l'anérythropsie comme une paralysie des nerfe sensibles au rouge.
Si donc l'une des couleurs fondamentales est réellement un rouge voisin du rouge extrême du spectre, les deux autres couleurs fondamentales ne peuvent pas être situées bien loin du vert et du violet choisis par Young.
§ 20. DYSCHROMATOPSIE. ,)yo
Il s'ensuivrait que l'anérythropsie ne ])ermettrait de percevoir que le vert, le violet et le bleu qui en résulte. — Le rouge spectral, qui ne paraît exciter que faiblement les fibres nerveuses du vert et bien moins encore celles du violet, devrait alors présenter l'aspect d'un vert saturé, peu lumineux, et plus saturé que ne l'est pour nous le vert \ éritable du spectre, qui doit déjà contenir des quantités notables d'autres couleurs. Le rouge peu lumineux, qui excite déjà suffisamment les nerfs sensibles au rouge clans l'œil normal, n'excite pas assez chez ces personnes les fibres sensibles au vert, et leur paraît donc noir.
Le jaune spectral présentera l'aspect d'un vert intense et saturé, et comme il forme précisément le degré le plus intense et le plus saturé de la première de leurs couleurs, on peut comprendre que les sujets affectés d'anérythropsie se règlent sur ce ton pour dénommer cette couleur, et appellent jaunes tous ces tons qui sont réellement verts pour •leur œil.
Le vert, comparé aux couleurs précédentes, doit déjà présenter un mélange de l'autre couleur fondamentale; c'est donc un degré plus intense, mais aussi plus blanchâtre, de la même couleur que le rouge et le jaune. D'après les observations de Seebeck, la couleur la plus intense du spectre pour ces personnes n'est pas le jaune, comme pour les yeux normaux, mais le bleu-vert ; et en effet, comme nous devons admettre que l'excitation des fibres du vert doit être la plus forte dans le vert, le maximum de l'excitation totale doit se rapprocher un peu du bleu, puisqu' alors l'excitation des nerfs du violet augmente. Pour eux, le blanc est évidemment un mélange, en proportions définies, de leurs deux couleurs fondamentales, mélange qui nous paraît d'un bleu verdâtre ; aussi regardent-ils comme grises les couleurs du spectre qui forment la transition du vert au bleu.
En avançant dans le spectre, on voit prédominer la seconde couleur fondamentale, qu'ils appellent bleue, parce que l'indigo , quoique un peu blanchâtre pour eux, leur présente, à cause de son intensité lumineuse, un type plus caractérisé de cette couleur que le violet. Ils reconnaissent la différence d'aspect du bleu et du violet. H..., examiné par Seebeck, sut en indiquer la séparation, mais il déclarait qu'il donnerait plus volontiers au violet le nom de bleu foncé. Du reste, les tons bleus doivent leur présenter le même aspect qu'aux yeux normaux parce que, pour ceux-ci, ils ne contiennent non plus qu'une petite quantité de rouge.
Comme toutes ces couleurs du spectre doivent leur présenter des différences déterminées, quoique peu prononcées, on comprend qu'avec une grande attention et de l'exercice, ils puissent apprendre à bien
394 (2.9.9) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 20. dénommer les couleurs très-saturées ; mais pour des couleurs plus blanchâtres, ces signes distinctifs les laissent nécessairement dans l'embarras, et ils ne peuvent plus éviter la confusion.
Pour ce qui concerne l'autre espèce de dyschromatopsie , celle que Seebeck nomme la première, on n'a pas encore d'observations suffisantes pour la définir complètement. D'après Seebeck, ces sujets se distinguent de 'ceux de la seconde classe en ce qu'ils reconnaissent avec facilité et certitude les passages du violet au rouge, qui paraissent bleus aux précédents. Par contre, ils commettent des erreurs en cherchant à distinguer le vert, le jaune, le bleu et le rouge. Si les deux classes confondent le même ton avec le vert , les individus qui nous occupent choisissent cependant un vert plus jaune que ceux de la seconde classe. Ils ne montrent pas d'insensibilité au rouge extrême et placent la plus grande intensité du spectre dans le jaune. Eux aussi ne distinguent dans le spectre que deux tons qu'ils appellent, probablement avec assez de raison, bleu et rouge. On peut donc présumer que leur alïection consiste dans l'insensibilité des fibres nerveuses du vert, mais des recherches plus complètes sur cette question nous font encore défaut.
Outre l'insensibilité totale, il peut naturellement se présenter une diminution, à tous les degrés possibles, de la sensibilité de tel ou tel nerf, ce qui produit différents degrés d'incapacité pour distinguer les couleurs. Wilson et Tyndall ont rapporté des cas où l'affection n'était pas congénitale, mais produite subitement par suite de blessures graves de la tête ou de fatigue de la vue.
Dans l'examen des sujets affectés de dyschromatopsie, il est clair qu'on ne peut pas arriver à grand'chose tant qu'on se borne à leur demander comment ils nomment telle ou telle couleur; car leur état les oblige à appliquer à leurs propres sensations, auxquelles elle ne convient pas, la nomenclature qui a été établie pour les yeux normaux. Pour eux, non-seulement cette nomenclature contient trop de noms de tons différents, mais aussi nous distinguons, dans la série spectrale, des différences de ton où ces sujets ne perçoivent que des différences de saturation ou d'intensité lumineuse. Il est plus que douteux que ce qu'ils appellent bleu et jaune réponde à notre bleu et à notre jaune. Aussi leurs réponses à nos questions sur les couleurs sont-elles lentes et embarrassées, et nous paraissent-elles confuses et contradictoires.
La méthode de Seebeck, qui consiste à demander aux sujets en expériencp d'assortir suivant leurs analogies des échantillons de papiers ou de laines de différentes couleurs est bien préférable, quoique encore bien insuffisante : il faudrait que le nombre des échantillons fût immense pour que les tons dont la confusion est caractéristique s'y trouvassent avec les proportions exactes de leur mélange au blanc et avec les intensités nécessaires pour présenter à l'œil examiné des éqm-
§ o0. nYSCHROMATOPSUi. i500) 395
valences parfaites. Tant qu'on n'atteint que des ressemblances, il est difficile de s'assurer si la différence porte sur la nuance, sur la saturation ou sur l'intensité. Ce n'est dont- guère que le hasard qui permet d'obtenir ainsi quelques résultais certains.
Le disque rotatif de Maxwell permet, au contraire, d'obtenir rapidement et avec une grande exactitude les données nécessaires, parce qu'on peut facilement produire, par mélange, une série de couleurs qui paraissent parfaitement égales. On peut ainsi obtenir le point essentiel qui détermine le caractère fondamental de l'affection, et qui est de savoir quelles sont les deux couleurs confondues avec le gris tel qu'on l'obtient par le mélange du blanc et du noir sur le disque. L'une d'elles, qui paraît relativement bien plus foncée que pour l'œil normal, est la couleur fondamentale absente. On peut facilement voir aussi, par ce moyen, s'il reste ou non une certaine sensibilité pour la couleur fondamentale en question.
Si l'on veut vérifier la théorie que nous venons d'exposer, il faut déterminer, de plus, si pour le sujet en expérience, toute couleur donnée, et en particulier chaque couleur principale du spectre, peut être obtenue par le mélange de deux couleurs convenablement choisies.
G. Wilson a notamment fait remarquer combien la dyschromatopsie peut devenir une cause d'accidents pour la navigation et les chemins de fer, où l'on fait usage de signaux colorés. Il trouva, en moyenne, un cas de cette affection sur 17,7 personnes.
Il a été constaté par un grand nombre d'observateurs que, pour les yeux affectés de dyschromatopsie, il est possible de reproduire toutes les couleurs par le mélange de deux couleurs fondamentales, mais les expériences, même postérieures à la publication de ce qui précède, n'ont pas encore amené à déterminer exactement la couleur fondamentale qui manque; en effet, les expériences avec les disques colorés, étant pratiquées à des moments différents et sur des individus différents, donnent des résultats assez variables. D'une part, ainsi que E. Rose l'a observé indépendamment de Maxwell, la modification de l'éclairage extérieur exerce une très-grande influence ainsi que la lumière réfléchie par les murs de la chambre ou par les objets colorés extérieurs. De plus, il est clair que la pigmentation de la tache jaune amène, chez les personnes affectées de dyschromatopsie, des différences analogues à celles que Maxwell a observées chez les individus sains. Dans les expériences avec les disques, où l'on se sert de matières colorantes, cette absorption de couleurs par le pigment jaune ne modifie pas seulement leur intensité, mais encore leur composition; par conséquent, lorsqu'on a déterminé les deux vraies couleurs fondamentales et la position du noir dans le triangle, les autres couleurs y affectent des positions qui varient avec l'intensité de la pigmation de l'œil. Si l'on donne a trois de ces couleurs pigmentaires, considérées comme fondamentales, des positions constantes dans le triangle, ce sont, au contraire les vraies couleurs fondamentales et le noir qui prennent des positions différentes pour des individus différents. E. Rose a observé ces différences de position du noir chez les différents sujets, même lorsqu'il les examinait en même temps et dans les mêmes conditions, et il s'est basé sur ces faits pour contester l'exactitude de la théorie de Th. Youug. Cependant les prétendues contradictions me parais-
sein trouver simplement leur explication dans ee qui précède, et l'on peut appuyer celle opinion sur la remarque faite par Rose lui-même, d'après laquelle on'ne parvient à des équivalences constantes qu'en faisant fixer toujours le même point du disque; chaque changement du point de fixation amenait, chez beaucoup de ses observés, une modification de l'équivalence des couleurs, ce qui témoigne de l'influence qu'exerce la pigmentation sur la sensation colorée de différentes parties de la même rétine. — On peut également se laisser induire en erreur par des cas de dyschromalopsie incomplète, analogues à celui que M. Gladstone a décrit sur lui-même ou à celui que le docteur Hirschmann a trouvé chez un étudiant de mon laboratoire. Dans ces cas, on laisse passer inaperçues des quantités assez considérables de rouge qui entrent dans la composition d'une couleur, tant qu'elles ne dépassent pas une certaine limite. Si l'on ne s'aperçoit pas de cette circonstance et si l'on croit avoir affaire à une anérythropsie complète, les équivalences de couleurs obtenues ne peuvent évidemment pas s'accorder avec les exigences de la théorie.
Celles des observations de Rose qui ont été faites à la lumière du jour sont d'accord avec celles de Maxwell et avec les miennes pour fixer la place du noir près du rouge écarlate, un peu vers le bleu. Mais, ce qui paraît n'être pas sans inconvénient, E. Rose a fait la plupart de ses expériences à la lumière artificielle du photogène, qui est relativement pauvre en bleu, et où c'est précisément la quantité de bleu qui varie le plus avec les changements de température de la flamme produits par les variations du courant d'air. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si, dans ces conditions, les équivalences de couleurs obtenues par les différents observateurs concordent mal, même pour une même séance. En effet, la sensation du rouge manque à ces sujets, et le bleu en particulier, surtout le bleu le plus réfrangible, qui subit la plus forte absorption dans le pigment de la tache jaune, est contenu en proportion faible et variable dans la lumière employée: il doit donc se produire une prédominance considérable du vert dans toutes les couleurs. Dans les sujets observés par Rose, les positions du noir dans le triangle des couleurs se trouvent toujours entre le bleu et le rouge ; mais, à cause de la faible intensité du bleu, le noir prend une position plus rapprochée du bleu qu'il ne ferait à la clarté du jour.
Ainsi, les observations de E. Rose sont loin d'être suffisantes pour ébranler l'exactitude de la théorie de Th. Young.
En ce qui concerne les moyens employés par Rose dans ses expériences sur la dyschromatopsie, il faut mentionner en premier lieu l'usage qu'il a fait de spectres d'interférences formés par des lames de verre à fines lignes parallèles et à travers lesquelles l'observateur regardait une fente éclairée. On sait que, dans ces conditions, on voit, de part et d'autre de la fente, une série de spectres dont le premier seul est complètement isolé; le rouge du second recouvre déjà le violet du troisième. Les personnes pour lesquelles l'extrémité rouge du spectre présente moins d'étendue voient aussi le second spectre isolé du troisième. L'intensité d'éclairage de la fente exerce évidemment une grande influence; cependant ce mode d'observation paraît très-utilisable pour se former une première idée de la nature de l'œil à examiner.
Au lieu d'employer le disque, dont la manœuvre demande toujours beaucoup
§ 20. mSCHHOMATOPSlK. <>97
de temps et do patience, E, Rose a eu rebours avec beaucoup d'à-propos aux couleurs que présentent les lames de quartz vues dans la lumière polarisée. Le tube de son instrument, auquel il a donné le nom de cliromalomèlre (Farbcnmcsser), contient à la lile :
Un prisme de Nicol A,
Un diaphragme rectangulaire B,
Un prisme biréfringent C,
Une lame de quartz D, de 5""" d'épaisseur,
Un second prisme de Nicol E,
contre lequel vient s'appliquer l'œil de l'observateur. Celui-ci voit deux images contiguës du diaphragme Z?, formées par le prisme biréfringent C. Leurs couleurs, exactement complémentaires à cause de la rotation du plan de polarisation dans la lame de quartz, peuvent être modifiées par la rotation du prisme de JNicol E. La rotation du prisme de Nicol A modifie seulement l'intensité des couleurs sans altérer leur composition, et l'on s'en sert pour leur donner des intensités égales. Avec une lame de quartz de l'épaisseur indiquée, un œil sain ne peut obtenir l'équivalence des deux couleurs, qui peut être produite s'il y a de la dyschromatopsie. Les couleurs considérées comme équivalentes dans l'anérythropsie sont le rouge et le vert-bleu ; ici encore, il existe des différences d'un sujet à l'autre : tous n'amènent pas le prisme de Nicol dans la même position. Si l'on prend une lame de quartz plus épaisse, ou qu'on superpose plusieurs lames qui font tourner le plan de polarisation dans le même sens, et qu'on y ajoute une lame d'épaisseur variable composée de deux prismes, comme celle employée dans le saccharimètre de Soleil, on peut également produire des équivalences de couleurs pour l'œil normal, en formant un blanc avec le rouge, le vert et le violet, et un autre avec le bleu et le jaune. Cependant entre mes yeux et les yeux également sains du docteur Hirschmann, il se présenta encore ici une différence telle que la faisaient présumer les recherches de Maxwell.
On a du reste trouvé, dans la santonine, un moyen d'affecter momentanément les yeux normaux de clyschromatopsie relativement au violet. — Afin de produire rapidement une action qui ne dure pas longtemps, on prend de 10 à 12 grains (0sr,55 à 0^,65) de santonate de soude. La modification commence après 10 ou 15 minutes et dure quelques heures; elle est accompagnée d'envies de vomir, d'une grande fatigue et d'hallucinations de la vue, de sorte que l'expérience n'est pas sans désagrément. Avec des doses plus fortes, on peut tuer des animaux. Les personnes soumises à l'action de la santonine voient'en jaune verdâtre les objets éclairés, et en violet les surfaces obscures; l'extrémité violette du spectre disparaît. Leur système de couleurs est dichromatique, ou peu s'en faut. Les expériences avec la lame de quartz ont démontré qu'avec une intensité lumineuse modérée on peut obtenir des équivalences de couleurs pendant l'ivresse de la santonine, tandis (rue
cela n'est pas possible pour un fort éclairage. Ces équivalences de couleurs ne restent pas constantes pendant longtemps : l'état se modifie continuellement d'une manière assez sensible. C'étaient des mélanges jaunes et violets qui paraissaient pareils.
La papille du nerf optique, examinée à l'oplitlialmoscope, ne présenta pas de coloration jaune : il n'y avait pas de coloration jamré des milieux de l'œil, ou du moins aucune coloration sensible. D'un autre côté, les vaisseaux de la rétine étaient fort remplis. Si nous interprétons ces phénomènes d'après la théorie de Th. Young, il faut en conclure que la sensibilité des fibres nerveuses sensibles au violet n'avait pas été abolie, mais que les organes terminaux (cônes de la rétine) étaient devenus insensibles ou moins sensibles à l'action de la lumière violette. Ainsi, la lumière violette ou bleue n'affectait plus l'œil, bien que tous les objets obscurs apparussent colorés en violet, évidemment par suite de causes d'excitation internes. Ce phénomène rappelle le vert dont se recouvrent toutes les surfaces obscures lorsqu'on tient un verre rouge appliqué devant les yeux. Il n'est pas facile de décider si, sous l'action de la santonine, on remarque l'excitation interne de la rétine à son degré d'intensité ordinaire, ou bien s'il se manifeste une excitation plus forte. On peut même se demander s'il ne s'agit pas simplement ici d'une excitation produite par la santonine sur les fibres sensibles au violet ; la sensibilité pour la lumière violette objective serait ainsi affaiblie par un effet d'épuisement et donnerait lieu à une dyschromatopsie incomplète, relative au violet.
La modification des couleurs objectives produites par l'action de la santonine peut être attribuée, dans son ensemble, à la suppression du violet. On ne peut pas encore décider si les variations dans les réponses, que E. Rose a observées aussi bien avec les disques chromatiques qu'avec la lumière polarisée du quartz, proviennent d'une variation dans l'état de pléthore des vaisseaux de la rétine, qui pourraient agir, jusqu'à un certain point, comme un milieu coloré absorbant.
On peut assurément se figurer ici, comme dans la dyschromatopsie naturelle, qu'il n'y ait pas paralysie des fibres nerveuses, mais que la forme des courbes d'intensité de la figure 119 (page 382) , soit modifiée pour les trois espèces d'éléments sensibles à la lumière, ce qui permettrait une bien plus grande variabilité dans l'épuisement de l'œil par rapport aux couleurs objectives. On pourrait dire en faveur de cette hypothèse que E. Rose a observé à plusieurs reprises que, sous l'action de la santonine, de la lumière rouge ou jaune avait été vue, mais prise pour de la lumière violette, ce qui s'expliquerait en admettant que les cônes des fibres sensibles au violet sont devenus plus sem-
§ 20. DYSCIUIOMATOPSIK. oJJ
blables à ceux des libres du rouge, dans leur réaetion sur la lumière. Cependant, ce phénomène paraît s'expliquer suffisamment par la propagation de lumière subjective violette qui se répand sur tout champ visuel, sous l'effet de la santonine.
Enfin, il faut encore noter que l'œil ne peut reconnaître les couleurs que lorsqu'elles recouvrent un champ d'une certaine étendue, et qu'elles lui envoient une certaine quantité de lumière. Plus le champ coloré est voisin îles limites du champ visuel et de la rétine, plus il doit être étendu pour qu'on puisse encore en reconnaître la couleur. Si le champ coloré est trop petit, il paraît gris ou noir sur un fond clair, gris ou blanc sur un fond obscur. Cependant, on peut encore reconnaître la couleur de champs infiniment petits, lorsqu'ils émettent une quantité finie de lumière, comme par exemple les étoiles fixes dont nous distinguons les couleurs. D'après les expériences d'Aubert (1), un carré bleu d'un millimètre de côté sur fond blanc paraissait noir à 10 pieds de distance; la même chose avait lieu pour un carré rouge, à 20 pieds de distance ; un carré jaune ou vert, se confondait déjà complètement avec le fond blanc, à 12 pieds de distance. Sur fond noir, au contraire, le millimètre carré jaune ou vert^paraissait comme un point gris à une distance de 16 pieds, et le rouge, à la distance de 12 pieds; le bleu conservait sa couleur, tant qu'il restait visible sur ce fond.
D'après le même observateur, on cesse d'apercevoir la couleur des carrés colorés, à une distance moyenne de 200mm, quand leur position forme avec la ligne visuelle les angles qui sont indiqués dans ce tableau :