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Optique physiologique [electronic resource]

Les sensations que produit la lumière dans notre appareil nerveux visuel nous servent à nous représenter l'existence, la forme et la position des objets extérieurs. Ces représentations sont désignées sous le nom de perceptions visuelles. Nous avons à développer, dans cette dernière partie de l'optique physiologique, les résultats qu'on a pu déduire jusqu'ici, par la méthode d'observation, sur les conditions de la formation des perceptions visuelles.

Gomme les perceptions d'objets extérieurs sont des représentations, et que les représentations sont toujours des résultats de notre activité psychique, les perceptions ne peuvent se produire qu'à l'aide de l'activité psychique; l'étude des perceptions appartient donc, à proprement parler, à la psychologie, en tant qu'il s'agit de rechercher la nature et les lois de l'intervention de l'âme dans la production des perceptions. Cependant, un vaste champ d'études reste ouvert aux recherches physico-physiologiques : il appartient à la science d'observation de rechercher et de déterminer quelles sont les circonstances particulières des moyens d'action physiques et de l'excitation physiologique qui donnent lieu à la formation de telle ou de telle représentation sur la nature des objets extérieurs que nous percevons. Nous aurons donc à rechercher, dans cette troisième partie, quelles sont les circonstances particulières des images rétiniennes, de la conscience de l'action musculaire, etc., auxquelles se rattache la perception d'une position déterminée d'un objet, sous le rapport de la direction et de la distance ; quelles sont les particularités des images qui nous font percevoir l'objet sous la forme de corps à trois dimensions ; quelles sont les conditions qui nous font paraître simple ou double un objet vu avec les deux yeux, etc. — Notre but n'est donc essentiellement que d'examiner les éléments de la sensation qui donnent lieu à l'idée ou représentation que nous nous faisons des objets, et cela sous les rapports qui sont importants au point de vue des perceptions obtenues. Cette étude peut très-bien se faire par

562 (428) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. les méthodes d'observation. Nous ne pourrons pas éviter de parler des activités psychiques et de leurs lois, en tant qu'elles exercent leur influence sur les perceptions sensuelles, mais nous ne considérerons pas l'étude et la description de ces activités psychiques comme une partie essentielle de notre travail, parce que nous pourrions difficilement rester sur le terrain des faits certains et d'une méthode basée sur des principes évidents et universellement reconnus. Telle est, je crois, la hgne de démarcation que nous devons poser actuellement entre la partie psychologique de la physiologie des sens et la psychologie pure, dont la tâche essentielle est d'établir, autant qu'il se peut, les lois et la nature des activités de l'âme.

Cependant, dès qu'on veut obtenir un aperçu d'ensemble des phénomènes, et qu'on ne veut pas se borner à énumérer une suite de faits sans liaison, il est impossible d'éviter complètement de tenir compte des activités de l'âme qui interviennent dans les perceptions sensuelles ; pour ce motif, et pour éviter les malentendus sur ma manière de concevoir les choses, je développerai, dans l'appendice de ce paragraphe, ce que je crois devoir admettre au sujet de ces activités de l'âme. Toutefois, puisqu'on sait qu'il est difficile de se mettre d'accord pour des déductions aussi abstraites ; puisque des penseurs d'une grande perspicacité, tels que Kant, ont depuis longtemps développé et analysé rigoureusement ces circonstances sans avoir pu entraîner l'assentiment durable et universel des gens instruits, j'essayerai, dans ceux de paragraphes qui ont spécialement pour objet l'étude des perceptions visuelles, de ne rien préjuger sur le mode d'action de Tâme, sujet qui a été et qui restera peut-être toujours un objet de discussion entre les différentes écoles philosophiques. En procédant ainsi, je tâcherai, en évitant des discussions sur des propositions abstraites, et qui ne sont pas indispensables pour notre étude, de ne pas nuire à l'accord qu'il est possible d'obtenir sur le terrain des faits.

Il ne sera sans doute pas inutile de préparer d'abord le lecteur à certaines particularités communes aux actes psychiques qui interviennent dans les perceptions des divers sens, particularités que nous rencontrerons constamment en traitant les différents sujets, et qui paraissent souvent paradoxales et inconcevables dans quelques cas, lorsqu'on ne s'est pas clairement rendu compte de leur signification générale et leur importance continuelle.

1) La règle générale d'après laquelle se déterminent les représentations visuelles que nous nous formons lorsque, sous des conditions quelconques, ou à l'aide d'instruments d'optique, il s'est produit une

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impression sur notre œil, c'est que 7ious nous figurons toujours r existence^ dans le champ visuel^ d'objets tels quils devraient s y trouver pour produire la même impression sur f appareil 7ierveux, lors de r exercice normal et ordinaire de F œil. Pour employer l'exemple d'un fait déjà cité, admettons que le globe de l'œil ait été excité mécaniquement à l'angle externe : nous croyons alors voir devant nous, dans le champ visuel, une apparition lumineuse située du côté nasal. En effet, dans l'usage ordinaire de nos yeux, où les excitations qu'ils reçoivent sont dues à là lumière extérieure, pour que la rétine soit excitée vers le grand angle de l'œil, la lumière extérieure doit venir, en réaiité, du côté nasal. C'est donc conformément à la règle que nous venons d'établir que nous localisons, dans ce cas, un objet lumineux dans la partie désignée du champ visuel, bien que l'excitation mécanique ne vienne ici ni du champ visuel antérieur à l'œil, ni du côté interne, mais, au contraire, de la partie externe du globe oculaire, et de sa région postérieure. Nous verrons par la suite, dans un grand nombre de cas, la validité générale de cette règle.

Dans l'énoncé de la règle, nous avons considéré comme usage normal de l'œil, le cas où l'appareil nerveux visuel est excité par la lumière extérieure, qui, à partir des corps opaques qu'elle a rencoutrés en dernier lieu sur son trajet, arrive à l'œil par un trajet rectiligne à travers une couche d'air non interrompue. C'est ce qui est justifié parce que ce mode d'excitation est celui qui existe dans une majorité de cas assez immense pour qu'il soit permis de considérer comme de rares exceptions tous les autres cas où la marche des rayons est modifiée par des surfaces réfringentes ou réfléchissantes, ou bien où l'excitation n'est pas produite par la lumière extérieure. Cette circonstance provient de ce que la rétine, située au fond du globe solide de l'œil, est assez complètement abritée contre toutes les autres actions excitantes et n'est facilement accessible qu'à la lumière extérieure. Du reste lorsque, par un usage continuel, l'emploi d'un instrument d'optique, de lunettes, par exemple, est devenu réguher, l'interprétation des images visuelles s'accommode aussi , jusqu'à un certain point , à ces conditions modifiées.

La règle établie répond d'ailleurs à une particularité commune à toutes les perceptions sensuelles et n'est pas spéciale à la vue. — Ainsi dans l'immense majorité des cas, l'excitation des nerfs tactiles se produit par des actions appliquées aux extréiiiiités de ces nerfs qui sont situées à la surface de la peau ; ce n'est qu'exceptionnellement que les troncs peuvent être excités par des influences un peu fortes. Aussi, conformément à notre règle, localisons-nous, dans la perception, à la sur-

56/1 {à50) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIOiNS VISUELLES. § 26. face périphérique correspondante, toutes les excitations des nerfs de la peau, même lorsqu'elles ont porté sur les troncs ou sur l'extrémité centrale elle-même. Les exemples les plus frappants et les plus surprenants de cette illusion sont ceux qui se présentent en l'absence complète de la partie de peau périphérique correspondante, comme chez les amputés. Ces personnes, encore longtemps après l'opération, croient éprouver des sensations très-vives dans le pied qui leur manque, elles sentent exactement quel est le point de tel ou tel orteil qui est douloureux. Naturellement l'excitation ne peut porter, dans ce cas, que sur le tronçon encore existant du nerf, dont les filets aboutissaient aux orteils coupés, et c'est le plus souvent la terminaison du nerf dans la cicatrice qui est excitée par une pression extérieure ou par la contraction du tissu cicatriciel. Parfois, pendant la nuit, les sensations dans l'extrémité absente sont tellement vives, que les sujets sont obligés d'y porter la main pour s'assurer que cette extrémité leur manque réellement.

Ainsi, dans ces cas d'excitation insohte des organes des sens, nous nous formons des idées inexactes sur les objets, et c'est ce qui les a fait désigner sous le nom ^illusions des sens. Il est évident que l'erreur n'est produite par une action inexacte ni de l'organe sensitif, ni de l'appareil nerveux qui s'y rapporte : tous deux ne peuvent agir que d'à près les lois qui régissent une fois pour toutes leur action. L'illusion ne réside que dans l'interprétation des données fournies par les sensations, ce qui mène à une représentation inexacte.

Les activités psychiques qui nous amènent à conclure qu'un objet déterminé, de structure déterminée, se trouve en un endroit déterminé qui est en dehors de nous, ne sont pas, en général, des actes conscients mais des actes inconscients. Dans leurs résultats, ils sont analogues à des conclusions^ puisque l'effet que nous observons sur nos sens nous amène à nous représenter une cause de cet effet; mais en réalité nous ne pouvons percevoir directement que les excitations nerveuses, c'est-à-dire les effets et jamais les objets extérieurs. Mais ce qui se passe diffère d'une conclusion, —- en prenant ce mot dans sa signification ordinaire, — en ce qu'une conclusion est un acte de la pensée consciente. C'est ainsi qu'un astronome fait un raisonnement véritablement conscient lorsque, d'après les images perspectives que lui présentent les astres à différentes époques et en différents points de l'orbite terrestre, il calcule la position de ces astres dans l'espace, leur distance à la terre, etc. L'astronome appuie ses déductions sur une connaissance consciente des principes de l'optique. Cette connaissance de l'optique fait défaut dans les actes ordinaires de la vision. Cependant on nous permettra de désigner

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les actes psychiques de la perception ordinaire sous le nom de jugements inconscients, ce nom les distinguant suffisamment de ce qu'on appelle les jugements conscients; bien qu'on ait mis et qu'on mette peut-être encore en doute l'analogie de ces deux genres d'action psychique, l'analogie des résultats de ces jugements inconscients et conscients ne présente aucun doute.

Ces jugements inconscients par lesquels nous remontons des sensations à leurs causes, appartiennent, par leurs résultats, à ce qu'on ^ appelle les jugements par induction. Comme , dans une majorité innombrable de cas, l'excitation de la rétine à l'angle externe de l'œil provenait d'une lumière qui arrivait à l'œil en venant du côté nasal, nous jugeons qu'il en est de même dans tout cas nouveau où l'excitation intéresse la même partie de la rétine, de même que nous prétendons que tout homme qui vit à présent doit mourir, parce que l'expérience nous a appris jusqu'ici que tous les hommes ont fini par mourir.

Mais, de plus, comme ces inductions inconscientes ne sont pas des actes de la pensée libre et consciente, elles s'imposent nécessairement, et Ton ne peut pas s'en affranchir par une connaissance exacte des choses. Nous avons beau comprendre de quelle manière une pression sur l'œil nous donne l'idée d'une apparition lumineuse du champ visuel, nous ne pouvons ni nous affranchir de la conviction que cette apparition lumineuse se trouve réellement dans la partie déterminée du champ visuel, ni nous former l'idée d'une apparition lumineuse située à la partie excitée de la rétine. Il en est de même pour toutes les images que nous fournissent les instruments d'optique.

Malgré le nombre et la variété des exemples qui nous montrent combien les associations d'idées deviennent inébranlables par suite de fréquentes répétitions, même lorsqu'elles ne reposent pas sur une association naturelle, mais qu'elles proviennent d'une convention, telle que celle entre la représentation écrite, le son et la signification d'un mot, plusieurs physiologistes et psychologues regardent cependant l'association de la sensation avec la conception d'un objet comme s' imposant avec tant de force, qu'ils sont peu disposés à reconnaître que cette association repose, en grande partie du moins, sur l'expérience acquise, c'est-àdire sur un acte psychique ; ils cherchent, au contraire, un lien mécanique, à l'aide de structures organiques préexistantes. Sous ce rapport, on doit attacher un intérêt très-particulier à toutes les observations qui montrent comment l'appréciation des sensations se modifie et s'adapte aux conditions nouvelles,' lorsqu'on expérimente et qu'on s'exerce dans des circonstances modifiées ; à voir comment, d'une part, on apprend à tenir compte de particularités de la sensation qu'on ne remarque pas

566 (452) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. ordinairement, alors qu'elles ne contribuent pas à fournir une idée de l'objet, et comment, d'autre part, cette nouvelle accoutumance peut aller assez loin pour que l'expérimentateur, remis dans les conditions normales primitives, devienne le sujet d'illusions des sens.

Les faits de ce genre font reconnaître l'influence étendue que l'expérience, l'exercice et l'habitude exercent sur nos perceptions. Mais il est impossible de déterminer d'une manière complète et satisfaisante jusqu'où va réellement cette influence. Les enfants et les animaux nouveau-nés fournissent peu de champ à l'étude, et les observations qu on a faites sur eux ont une signification extrêmement douteuse ; du reste, on ne peut même pas refuser complètement aux nouveau-nés l'expérience et l'exercice dans les sensations tactiles et les mouvements du corps. C'est pour cette raison que j'ai donné à la règle énoncée plus haut une forme qui ne préjuge rien sur cette question et ne s'exprime que sur le résultat, de sorte qu'elle peut être admise même par ceux des lecteurs qui ont des idées tout à fait différentes sur la production de la conception des objets extérieurs.

2) Une seconde propriété générale de nos perceptions sensuelles, c'est que nous ne prêtons facilement et exactement T attention à nos sensations qu'en tant que nous pouvons les utiliser pour reconnaître des objets extérieurs ; nous sommes habitués à faire abstraction, au contraire, de toutes les parties de nos sensations qui nont aucune signification relativement aux objets extérieurs, de sorte que l'observation de ces sensations subjectives exige le plus souvent le secours de circonstances favorables et d'un exercice tout particulier. Tandis que rien ne parait plus facile au premier abord, que d'avoir conscience de nos propres sensations, l'expérience nous apprend que, pour découvrir les sensations subjectives, il faut bien souvent, soit un don particulier, comme Purkinje nous en fournit un exemple si remarquable, soit un hasard , soit une spéculation théorique. C'est ainsi que Mariette a trouvé, par voie spéculative, les phénomènes de la tache aveugle, et que j'ai découvert, en acoustique, l'existence des sons résultants par somme. Dans la majorité des cas, c'est sans doute le hasard qui a fait rencontrer les différents faits de ce genre aux observateurs qui ont dirigé particulièrement leur attention sur les phénom^ènes subjectifs ; c'est seulement dans les cas où les phénomènes subjectifs deviennent assez intenses pour nuire à la perception des objets, qu'ils sont remarqués par tout le monde. Dès que les phénomènes sont découverts, il est en général facile à d'autres observateurs de les percevoir lorsqu'ils se placent dans les conditions favorables à l'observation, et qu'ils y appliquent leur attention. Mais, dans un grand nombre de cas, tels que

§ 26. DIFFICULTÉ D'OBSERVER LES SENSATIONS SUBJECTIVES. 667 l'observation des phénomènes de la tache aveugle, la perception des sons harmoniques et des sons résultants qui accompagnent les sons fondamentaux et les consonnances, etc., il faut une attention si soutenue, même avec le secours des circonstances extérieures les plus convenables, que bien des personnes ne réussissent pas dans ces expériences. La plupart des personnes ne perçoivent même d'abord les images accidentelles des objets éclairés que dans des circonstances extérieures spécialement favorables, et ce n'est qu'après des exercices fréquents qu'on apprend à voir aussi les images plus faibles de cette espèce. Une observation très-fréquente, qui s'explique de même, est celle des personnes qui souffrent d'une maladie quelconque de l'œil, qui leur rend la vision difficile ; ces personnes remarquent subitement les mouches volantes qui existaient de tout temps dans leur corps vitré, et croient fermement que ces corpuscules ne se sont produits que depuis que l'œil est malade ; dans la plupart des cas, il est arrivé simplement que l'inquiétude a rendu le patient plus attentif à ses phénomènes visuels. Il se présente aussi des cas de cécité progressive d'un œil, datant d'une époque indéterminée^ et dont les sujets atteints s'aperçoivent par hasard en fermant l'œil sain.

Très-souvent les personnes dont on attire l'attention pour la première fois sur les images doubles binoculaires s'étonnent vivement de ne pas les avoir remarquées plus tôt, puisqu'on ne voit ordinairement simples qu'un très-petit nombre d'objets qui sont toujours à peu près à la même distance de l'œil que le point de fixation, tandis qu'à tous les moments de la vie la plupart des objets, à savoir tous ceux qui sont plus éloignés ou plus rapprochés, paraissent toujours doubles.

Il faut donc que nous apprenions d'abord à appliquer notre attention à nos diverses sensations, et c'est ce que nous n'apprenons ordinairement à faire que pour les sensations qui nous aident à reconnaître les objets extérieurs. C'est à cette seule fm que les sensations ont de l'importance pour nous dans la vie ordinaire ; les sensations subjectives ne nous intéressent, le plus souvent, que pour les recherches scientifiques : lorsqu'on les remarque dans l'usage ordinaire des sens, elles ne peuvent être qu'un sujet de trouble. C'est pourquoi , tandis que nous acquérons une délicatesse et une certitude extraordinaires dans les observations objectives, non-seulement il n'en est pas de même pour les observations subjectives : nous acquérons, au contraire, à un degré remarquable, la faculté de ne pas les apercevoir et de nous en affranchir dans l'appréciation des objets , même lorsque leur intensité pourrait facilement les faire remarquer.

Le signe distinctif le plus général des images subjectives paraît

568 (453) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. consister particulièrement en ce qu'elles accompagnent tous les mouvements que l'œil exécute dans le champ visuel. C'est ainsi que les images accidentelles, les mouches volantes, la tache aveugle, la poussière lumineuse du champ obscur, se meuvent avec l'œil et se superposent successivement aux différents objets qui sont en repos dans le champ visuel. Mais lorsque les mêmes phénomènes se représentent toujours aux mêmes points du champ visuel, on les considère comme objectifs et appartenant aux objets ; c'est ce qui se présente pour les phénomènes de contraste produits par les images accidentelles.

3) La même difficulté que nous rencontrons dans l'observation des sensations de nature subjective, c'est-à-dire qui sont produites par des causes internes, se présente aussi lorsqu'il s'agit d'analyser en leurs parties constituantes des sensations composées que la contemplation de quelque objet unique nous présente toujours combinées de la même manière. Dans des cas de ce genre, l'expérience nous apprend à reconnaître un agrégat complexe de sensations comme le signe d'un objet simple et nous habitue à considérer la sensation complexe comme un tout indivis ; aussi ne pouvons-nous pas, sans secours étranger, avoir conscience des parties composantes d'une semblable sensation. Nous rencontrerons, parla suite, beaucoup d'exemples de ce genre. Ainsi, par exemple, la perception de la direction où se trouve un objet par rapport à l'œil, repose sur la combinaison des sensations d'après lesquelles nous jugeons de la position de l'œil et de la distinction que nous établissons entre les parties de la rétine qui reçoivent de la lumière et celles qui n*en reçoivent pas. La perception de la forme d'un corps à trois dimensions repose sur la combinaison de deux perspectives différentes reçues par les deux yeux. La notion de l'éclat d'une surface, qui paraît une qualité simple, repose sur les différences de coloration ou d'intensité de ses images formées dans les deux yeux. Ces propositions ont été découvertes théoriquement et peuvent être démontrées par des expériences convenables, mais il est presque toujours très-difficile et souvent impossible de s'en apercevoir par l'observation directe ou par la seule analyse des sensations. Même pour des sensations bien plus composées, dont la combinaison ne répond jamais qu'à des objets compUqués qui se présentent fréquemment, l'analyse de la sensation à l'aide de la simple observation devient d'autant plus difficile que la même combinaison se représente plus fréquemment et que nous nous sommes habitués davantage à la considérer comme le signe normal de la structure réelle de l'objet. — Comme exemple de ce fait, citons l'expérience bien connue, d'après laquelle les couleurs d'un paysage se présentent avec beaucoup plus d'éclat et de netteté que d'habitude lorsqu'on les regarde en incli-

§ 26. DIFFICULTÉ D'ANALYSER LES SENSATIONS COMPLEXES. (454) 569 nant ou en renversant la tête. Dans le mode habituel de l'observation, nous ne cherchons qu'à reconnaître exactement les objets pour euxmêmes. Nous savons que des surfaces vertes présentent une nuance un peu modifiée quand elles sont vues à une certaine distance ; nous nous habituons à ne pas tenir compte de cette modification, et nous apprenons à identifier le vert modifié des forêts et des arbres éloignés avec la couleur qu'ils auraient à une faible distance. Pour des objets très-éloignés, comme des chaînes de montagnes, il ne reste que peu de chose de la couleur propre de ces corps, parce qu'elle est le plus souvent masquée par celle de fatmosphère éclairée. Ce gris -bleu indéterminé, qui confine par en haut au champ bleu clair du ciel ou à la lueur jaune-rouge du soir, par en bas au vert vif des prairies et des forêts, est très-sujette aux modifications par contraste. C'est là, pour nous, la couleur indéterminée et changeante des lointains, dont nous pouvons bien remarquer assez exactement les variations avec l'heure et avec l'éclairage, mais dont nous ne cherchons pas à déterminer la vraie nature, précisément parce que nous n'avons pas à la rapporter à un objet déterminé et que nous la savons exposée à des modifications. Mais dès que nous nous plaçons dans des conditions exceptionnelles, en regardant, par exemple, par dessous le bras ou entre les jambes, le paysage nous apparaît comme une image plane, tant à cause de la position insolite de son image dans l'œil qu'à cause de l'inexactitude que présente alors l'appréciation binoculaire de la distance, ainsi que nous le verrons plus loin. Il arrive même que, pour la position renversée de la tête, nous voyons les nuages sous une perspective exacte, tandis que les objets terrestres présentent l'aspect d'une peinture sur une surface verticale, aspect ordinaire des nuages. Aussitôt les couleurs perdent leur relation avec la distance des objets, elles apparaissent pures, avec leurs différences véritables (1) . Nous reconnaissons alors, sans peine, que le gris-bleu indéterminé des lointains est souvent un violet assez saturé, que le vert de la végétation se transforme insensiblement en ce violet en passant par le vert-bleu, et ainsi de suite. Toute cette différence me paraît provenir simplement de ce que les couleurs ne sont plus alors pour nous des signes de la nature des objets, mais seulement des sensations différentes et que, pour cette raison, nous en reconnaissons plus exactement les différences véritables, n'étant plus induits en erreur par d'autres considérations.

La difficulté que nous éprouvons à percevoir les images doubles

(1) La même explication est donnée par 0. N. Rood, in Sill. Journ., 2, XXXIF, p. 184- 185 (1861).

670 {à35) TROISIÈME PARTIE. - DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. binoculaires, lorsque celles-ci peuvent être considérées comme se rapportant à un seul et même objet extérieur, nous fournira un exemple remarquable de la manière dont la connaissance du rapport entre les sensations et les objets extérieurs peut altérer la perception des sensations les plus simples.

Nous pouvons faire des expériences analogues dans le domaine d'autres perceptions sensuelles. — La sensation du timbre d'un son est composée, comme je l'ai fait voir ailleurs (1) , d'une série de sensations de ses divers sons partiels (son fondamental et sons harmoniques), mais il est excessivement difficile de décomposer en ses parties constittiantes la sensation composée d'un son. — La sensation tactile de l'humide est composée de celle du froid et de celle du glissement facile sur la surface. Aussi, lorsque nous rencontrons àl'improvisteun morceau de métal poh et froid, croyons-nous souvent avoir touché quelque chose d'humide. — - Il serait facile d'accumuler des exemples de ce genre. Ils font tous voir que nous sommes admirablement exercés à déduire de nos sensations la nature objective des objets extérieurs, mais que nous sommes complètement inexpérimentés dans l'observation de nos sensations elles-mêmes, et que notre habitude de les rapporter aux objets extérieurs nous empêche même d'avoir nettement conscience de ces sensations.

Ce qui précède ne s'applique pas seulement aux différences qualitatives de la sensation, mais aussi à la perception des positions dans l'espace. Ainsi les mouvements d'un homme qui marche sont pour nous un aspect très-familier ; nous les considérons comme un ensemble, et nous avoîis tout au plus conscience de leurs particularités les plus remarquables ; il faut une grande attention et un choix particulier du point de vue pour reconnaître les oscillations verticales et latérales de la démarche : il faut choisir des points ou des lignes convenablement situés dans le fond, et leur comparer les positions de la tête. Mais qu'on regarde à travers une lunette astronomique, qui donne des images renversées, des hommes qui marchent au loin, on voit avec surprise les sauts et les oscillations bizarres qui accompagnent la gradation : on n'éprouve plus aucune difficulté à reconnaître les oscillations du corps et bien d'autres particularités de la marche ; c'est ainsi que les différences individuelles et leurs causes attirent facilement l'attention, tout simplement parce que cet aspect n'est plus celui qui nous est familier. En revanche, dans l'image renversée, on cesse de reconnaître facilement

(1) Helmholtz, Die Lehre von den Tonempfindungen, Braunschweig, 1862. (Une traduction française est sous presse.)

§ 26. DE L'ACCORD ENTRE LA REPRÉSENTATION ET L'OBJET. (436) 571 le caractère de la démarche, de voir si elle est aisée ou lourde, majestueuse ou gracieuse.

A) Il peut souvent devenir très-difficile de distinguer, dans les notions acquises par le sens dê la vue, ce qui provient immédiatement de la sensation et ce qui est attribuable, au contraire , à l'expérience et à l'exercice. C'est à cette difficulté que se rattache la grande querelle qui existe à ce sujet entre les différents observateurs. Les uns sont disposés à attribuer la plus large place à l'influence de l'expérience, et à en déduire notamment toutes les notions d'espace ; cette opinion peut être nommée théorie empiristique. Les autres sont bien obligés d'admettre l'influence de Texpérience pour un certain nombre de perceptions, mais ils croient devoir admettre, pour certaines notions élémentaires qui se présentent de la même manière chez tous les observateurs^ un système de notions innées et non basées sur l'expérience ; c'est ce qu'ils font en particulier pour les notions d'espace. Par opposition à la précédente, nous pouvons désigner cette théorie sous le nom de théorie nativistique des perceptions sensuelles.

Dans cette discussion, il faut, ce me semble^ s'attacher aux principe^ suivants.

Restreignons le sens du mot représentation (Vorstellung) à Vidée ou image que notre souvenir nous présente d'un objet absent; celui du mot notioyi (Anschauung) à la perception accompli gnée des sensations correspondantes, celui impression (Perception) à une notion qui ne contient rien de ce qui ne ressort pas immédiatement des sensations du moment, c'est-à-dire à une notion telle qu elle pourrait se former sans aucun souvenir de ce qu'on aurait vu auparavant. On comprend tout d'abord qu'une seule et même notion peut être accompagnée des sensations correspondantes à des degrés très-divers, et que, par conséquent, la représentation et Y impression peuvent se combiner dans des rapports très-différents pour former une notion.

Lorsque je me trouve dans une chambre connue, éclairée par un beau jour, j'ai une notion accompagnée d'un grand nombre de sensations très-énergiques. Pendant le crépuscule, je ne distinguerai, dans la même chambre, que les objets les plus éclairés , tels que les fenêtres ; mais ce que je distingue encore réellement se confond tellement avec les souvenirs que j'ai de cette chambre, que je reste à même de m'y promener avec assurance et d'y trouver les objets que je cherche, même lorsque je ne puis en saisir qu'une image vague, qui serait tout à fait insuffisante pour les distinguer sans la connaissance préalable que j'en ai acquise. Enfin, lorsque cette chambre est dans une obscurité complète, je puis encore m'y retrouver au moyen du souvenir qui me reste

572 (457) DEUXIÈME PARTIE. — DES SENSATIONS VISUELLES. § 26. des images qu'elle m'a présentées : on voit que restreignant successivement les données fournies par les sens, on peut passer progressivement de la notion sensuelle à la pure représentation. Mes mouvements deviennent d'autant plus incertains et ma notion d'autant plus inexacte que les données des sens viennent à manquer davantage ; il n'y a pas, cependant, de saut véritable; au contraire, la sensation et le souvenir se complètent d'une manière continue, mais dans des proportions différentes.

Mais lors même que nous regardons une chambre par le plus bel éclairage, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre qu'une grande partie de notre notion doit reposer sur des éléments puisés dans le souvenir et l'expérience. L'habitude que nous avons de la déformation des images de corps parallélipipédiques par la perspective, l'expérience que nous avons de la forme des ombres portées, exercent une influence considérable, comme nous le verrons plus loin, sur le jugement que nous portons sur la forme et la grandeur. Si , pendant que nous regardons la chambre, nous fermons un œil, nous ne croyons pas la voir d'une manière moins nette et moins déterminée qu'avec les deux yeux, et cependant nous aurions exactement la même image si tous les points de la chambre étaient déplacés de telle sorte que, tout en restant sur les mêmes lignes de visée, ils vinssent se placer à des distances tout à fait quelconques de l'œil.

Ainsi tandis que, dans un cas semblable, nous avons affaire à un phénomène sensuel excessivement équivoque, nous lui attribuons cependant une signification tout à fait déterminée, et il est loin d'être facile d'avoir conscience de ce fait que l'image monoculaire d'un objet bien connu donne une perception bien plus défectueuse que la vision binoculaire. De même, lorsqu'un observateur inexpérimenté examine des photographies stéréoscopiques, il est souvent difficile de reconnaître s'il éprouve ou non l'illusion particulière que donne l'instrument.

Nous voyons donc comment les images que l'expérience a laissées dans notre souvenir se combinent avec les sensations actuelles pour nous donner une notion de l'objet qui s'impose d'une manière irrésistible à notre perception, sans que notre conscience fasse une distinction entre les données du souvenir et celles de la perception actuelle.

L'influence de l'interprétation des sensations est encore plus frappante lorsque, dans certaines circonstances, telles qu'un éclairage insuffisant, une image visuelle est d'abord incompréhensible, parce que nous ne savons à quelle distance la placer, lorsque, par exemple, nous considérons comme proche une lumière éloignée, et inversement. Subitement, nous comprenons ce dont il s'agit, et aussitôt l'influence de

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