INFLUENCE DE L'EXPÉRIENCE
cette compréhension exacte développe la notion véritable dans toute son énergie, et il nous devient impossible de revenir de cette notion à la notion inexacte qui l'a précédée.
Ce fait se présente fréquemment, par exemple pour des dessins stéréoscopiques compliqués de formes cristallines et autres, qui nous fournissent une notion parfaitement claire dès que nous avons réussi à bien comprendre de quoi il s'agit.
Ces expériences, que chacun aura probablement faites à l'occasion, nous font voir que, dans les perceptions sensuelles, les données fournies par l'expérience peuvent s'imposer avec tout autant de force que celles qui sont fournies par des sensations actuelles, et c'est là un point admis par tous les observateurs qui ont approfondi ]a théorie des perceptions sensuelles, même par ceux qui sont disposés à accorder à l'expérience la plus petite influence possible.
Une fois ce point reconnu, il est difficile de nier que, dans ce que l'adulte considère comme des notions sensuelles immédiates, il puisse intervenir quantité d'éléments qui proviennent, en réalité, de l'expérience, ■ — bien qu'il soit difficile tout d'abord de tracer ici une limite.
Je crois, cependant, que ce que nous savons déjà permet d'établir ce principe : qu'aucune sensation actuelle non douteuse ne peut être négligée ni supprimée par un acte de l'entendement, mais que, tout en lui reconnaissant une origine anormale, notre intelligence de cette origine ne fait pas disparaître l'illusion des sens. Nous pouvons détourner notre attention de certaines sensations, notamment lorsqu'elles sont faibles et habituelles; mais dès que nous nous attachons aux circonstances qui s'y lient, nous sommes forcés de remarquer ces sensations. C'est ainsi que nous pouvons oublier les sensations de température de notre peau et les sensations tactiles que nous donnent nos habits, tant que nous nous occupons d'autre chose. Mais dès que nous portons notre attention sur la question de savoir s'il fait chaud ou froid, nous ne pouvons pas remplacer la sensation de la chaleur par celle du froid, quand même nous saurions que la chaleur que nous éprouvons provient d'un exercice violent et n'est pas attribuable à la température de l'air ambiant. De même l'apparition lumineuse, produite par une pression sur l'œil, ne disparait pas lorsque nous comprenons son mode de production, tant que nous appliquons notre attention au champ visuel et non pas à ]' oreille ou à la peau.
D'un autre côté, il est possible que nous ne soyons pas à même d'isoler une impression sensuelle, parce qu'elle fait partie de la représentation sensuelle complexe d'un objet extérieur, et que cependant la
57Zi {458} TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 26. notion exacte que nous acquérons de l'objet vienne prouver que la sensation a été perçue et utilisée par notre conscience.
J'en conclus que, dans nos perceptions sensuelles^ on ne peut considérer comm e sensation rien de ce qui, par des motifs dus à F expérience, peut être éliminé dans la notion que nous nous formons de l'objet et recevoir une interprétation contraire.
Ainsi nous aurons à considérer comme provenant de l'expérience et de l'habitude, tout ce qui peut être combattu par des données de l'expérience. On verra qu'en suivant cette règle, on est amené à ne considérer comme sensations proprement dites que les qualités de la sensation, tandis que la majeure partie des notions d'espace doivent être considérées comme des résultats de l'expérience et de l'habitude.
Il ne faut pas conclure de là que les notions qui se maintiennent à rencontre de notre réflexion, et qui subsistent à F état d'illusions des sens, ne puissent pas néanmoins provenir de l'expérience et de l'exercice. La connaissance que nous avons des modifications que l'opacité de l'air produit dans la couleur des objets éloignés, celle que nous avons des effets de perspective et d'ombre portée, reposent indubitablement sur l'expérience, et cependant un bon tableau de paysage nous donne la sensation complète du lointain, celle des trois dimensions des édifices qui y sont représentés, bien que nous sachions que le tout est dessiné sur la toile.
De même, notre connaissance de la nature composée des sons des voyelles repose sur l'expérience, et cependant, comme je l'ai fait voir, la combinaison des sons de plusieurs diapasons nous donne la sensation auditive d'une voyelle, et nous apprécions ce son comme un tout, bien que nous sachions que, dans ce cas, il est réellement composé.
Il est nécessaire, en effet, d'expliquer ici comment l'expérience peut contredire l'expérience, et comment des éléments empruntés à l'expérience peuvent produire des illusions, bien qu'il semblerait que l'expérience ne pût nous enseigner que le vrai. Pour s'en rendre compte, il faut insister sur ce point, déjà indiqué plus haut, que nous interprétons toujours les sensations suivant la manière dont elles se présentent à nous dans le mode d'excitation normal, lors de l'usage normal des organes des sens.
En effet, dans la vie ordinaire, nous ne nous abandonnons pas passivement aux impressions que nous recevons : nous observons, c'est-àdire que nous mettons nos organes dans les conditions où il leur est possible de distinguer le mieux les impressions. C'est ainsi que, dans la contemplation d'un objet compliqué, nous dirigeons successivement nos deux yeux, accommodés le plus exactement possible, de telle ma-