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MANIÈRE DONT SE REMPLIT LA TACHE AVEUGLE

bien plus faibles que celles qui existent entre les différentes observations et la moyenne, erreurs dont la moyenne était de 0'"'",50 et de 0"'"',66, de sorte que cette différence ne devient sensible qu'en faisant un grand nombre d'expériences.

Cette aberration peut provenir, ce me semble, de ce qu'en regardant binoculaireinent une ligne divisée en deux parties égales, nous avons l'habitude de la tenir en face de nous, symétriquement par rapport à la tête, d'où résulte l'habitude de voir la moitié droite plus grande avec l'œil droit et la moitié gauche plus grande avec l'œil gauche.

Pour finir la description du champ visuel, nous avons encore à parler de ses limites et de ses lacunes. — Son étendue comprend tous ceux des points de l'espace qui nous entoure dont la lumière peut encore pénétrer par la pupille et atteindre des parties sensibles de la rétine. Il faut excepter du champ visuel les parties de l'espace, telles que celles situées derrière nous, dont la lumière ne peut jamais arriver à notre rétine par la voie normale. La surface de notre champ visuel répond donc à l'image de la rétine projetée en dehors, et ses limites, à celles de la rétine. Nous avons conscience de cette délimitation, nous savons que la vue ne nous fait rien percevoir des objets situés derrière nous, et, avec un peu d'attention, nous pouvons indiquer sur le champ de la vision indirecte quels sont les objets qui sont encore visibles sur le bord du champ visuel, et quels sont ceux qu'on n'y voit plus, autant que le permet la grande confusion des impressions perçues par les parties extrêmes de la rétine. Il faut remarquer ici qu'il y a, dans la sensation, une différence essentielle entre la partie du champ visuel (supposé prolongé) qui est toujours invisible, et la partie visible de ce champ qui nous échappe à un certain moment, par défaut de lumière. La suppression de toute lumière extérieure laisse devant nos yeux un champ obscur délimité : nous savons parfaitement que l'espace situé derrière nous ne nous paraît pas sombre, mais que nous ne le voyons absolument pas. La sensation de l'obscurité est celle du repos ou, si l'on veut, elle est l'absence de sensation dans les parties de notre appareil nerveux visuel qui seraient susceptibles d' excitation. A cette sensation répond, dans la perception, l'idée de parties de l'espace situées devant nous et qui n'envoient pas de lumière à notre œil ; c'est donc là un renseignement déterminé, quoique négatif, sur l'état objectif de ces parties de l'espace. Mais aux parties non visibles de l'espace ne correspond aucun organe sensible qui puisse remarquer et distinguer en luimême un état de repos. Dans la perception, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'on n'est pas renseigné sur elles, qu'on ignore si elles sont

13U {574) TROISIÈME PARTIE. - DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28. claires ou obscures. — C'est là une distinction qu'il ne faut pas perdre de vue.

A l'intérieur même de notre champ visuel il existe, répondant à la papille du nerf optique, qui est insensible à la lumière, une lacune où nous ne voyons rien. La position et l'étendue de cette partie ont été déterminées au commencement du paragraphe 18 ; on y a également démontré qu'elle est réellement insensible à la lumière. Nous avons à examiner maintenant comment nous apparaît la partie correspondante du champ visuel.

Le cas ordinaire, c'est que l'existence de la lacune du champ visuel nous échappe absolument et qu'il nous est impossible de fixer notre attention sur ce qui devrait apparaître dans cette lacune. C'est ce qui n'a pas seulement lieu lorsque la notion des objets qui répondent à la lacune de l'un des yeux est complétée par les perceptions de son congénère ou lorsque, un seul œil étant ouvert, les mouvements qu'il exécute déplacent constamment la lacune dans le champ de vision, de manière à faire apparaître successivement les parties qui ont pu n'être pas vues. Alors même que nous maintenons le regard immobile, nous ne pouvons non plus remarquer la lacune, lorsque la partie qui l'entoure, dans le champ visuel, forme un fond d'un éclairage et d'une coloration uniformes ; toute cette partie du champ nous paraît alors recouverte, sans interruption, par la couleur du fond. La nature des objets qui se trouvent alors réellement dans la lacune du champ visuel est évidemment indifférente : ils disparaissent, comme nous l'avons déjà fait voir plus haut. Il faut remarquer, à ce sujet, que nous ne faisons généralement pas usage de la vision indirecte pour nous renseigner sur la forme, la grandeur et la disposition des objets qu'elle nous fait voir, mais que nous ne l'employons guère que pour obtenir une sorte d'esquisse grossière des objets qui environnent le point fixé, sur lequel nous dirigeons notre attention, et pour nous permettre de porter immédiatement notre attention sur les phénomènes nouveaux ou insolites qui peuvent apparaître dans les parties latérales du champ visuel. On comprend donc qu'une partie du champ visuel qui, comme la tache aveugle, ne peut jamais présenter aucun phénomène et, par conséquent, aucun phénomène remarquable, ne peut jamais, dans les conditions ordinaires, devenir l'objet de notre attention. J'ai même vu des gens ayant de l'éducation et de l'instruction, des médecins par exemple, ne pas parvenir à constater la disparition de petits objets sur la tache aveugle. Quand nous nous exerçons, par des expériences d'optique physiologique, à reconnaître des objets à la vision indirecte, ce n'est d'abord que sur de grands objets, qui contrastent avec l'entourage par leur clarté, leur

§ 28. MANIÈRE DONT SE REMPLIT LA TACHE AVEUGLE. (575) 735 coloration ou leur mouvement, que nous pouvons porter notre attention, pour en reconnaître la disposition ^ sans faire varier le point de fixation. Mais il nous est impossible d'appliquer notre attention, dans la vision indirecte, à une partie déterminée qui ne se distingue par aucune impression sensuelle, ainsi que cela a lieu pour la lacune du champ visuel, lorsqu'elle tombe sur un fond uniformément coloré.

Je dois cependant faire remarquer ici que, dans ces derniers temps, j'ai commencé à voir le punctum cœcmn sous forme d'une tache sombre, lorsqu'ouvrant un œil en face d'une surface blanche étendue, je lui faisais exécuter de petits mouvements, ou lorsque je faisais brusquement un effort d'accommodation ; en y portant l'index, je vois disparaître l'extrémité de ce doigt. C'est là un phénomne subjectif qui se rapporte à ceux que j'ai décrits pages 269 et 270, et qui disparaît bientôt si l'on maintient l'œil ouvert et en repos. Il ne se présente donc ici qu'une exception apparente à ce qui vient d'être dit ; car, dans ce cas, le champ visuel n'est pas subjectivement excité d'une manière uniforme, mais le voisinage du punctum cœcum se distingue par des phénomènes spéciaux, capables d'appeler l'attention sur cette partie. Cependant il m'arrive encore souvent de regarder un champ éclairé sans être le moins du monde en état, à moins d'expériences préalables, d'indiquer la position de la tache aveugle dans le champ visuel.

Il en est autrement, du moins pour un observateur un peu exercé à la vision indirecte, lorsqu'on dispose dans le champ visuel des points de repère qui peuvent appeler l'attention précisément sur la lacune. On peut très- bien employer, par exemple, une croix dont la branche verticale se distingue nettement de la branche horizontale, par sa couleur ou par sa clarté, les deux branches se détachant de même sur le fond, et telle que leur croisement puisse être recouvert complètement par la tache aveugle. La figure 183 (p. 786) représente une croix de ce genre. La marque a désigne le point de fixation. Le dessin doit être regardé à îl6c-de distance. Pour s'assurer que l'intersection devient complètement invisible , on peut la recouvrir d'un pain à cacheter coloré ; lorsque celui-ci a disparu, on cherche à reconnaître, en maintenant bien la fixité du regard, quelle est celle des deux branches de la croix qui paraît passer par-dessus l'autre, au point de fixation. Volkmann (1) et la plupart des autres observateurs qui ont fait cette expérience ont cru voir tantôt l'une, tantôt l'autre des branches passer en avant ; le plus souvent (2) , c'était la branche horizontale, peut-être parce que le

(1) Berichte der kon. Sachs. Ges. d. Wissenschaften, 30 april 1853, p. /lO.

(2) AV. V. WiTTiCH, Studien uber den blinden Fleck, m Arch. far Ophth., 1863, IX, 3,

736 (576) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28. diamètre horizontal de la lacune est plus petit que le diamètre vertical. Mais si l'on diminue successivement la branche horizontale, on voit prédominer finalement la couleur de la branche verticale. Autrefois

j'ai cru voir de même, mais depuis que, par de nombreuses observations, je me suis exercé davantage à la vision indirecte, f ai parfaitement co7îscience, dans cette expérience, de ne pas pouvoir voir le croisement des branches, Aubert, qui est un des observateurs les plus exercés à la vision indirecte, en dit autant : « Bien que fort exercé à la )) vision indirecte, après avoir répété maintes fois les expériences indi- )) quées par Weber, Volkmann et récemment par Wittich, je dois avouer » que je ne n'ai pu parvenir à former aucun jugement sur la manière )) dont le champ visuel est complété dans cette partie. Malgré d'innom- » brables essais, je ne saurais dire si une croix formée d'une ligne » jaune et d'une ligne bleue présente l'une ou l'autre couleur à son » intersection, loi'sque celle-ci répond à la tache aveugle; je ne sais » pas davantage si deux parallèles se rapprochent ou non, si une cir- » conférence, épaisse ou déliée, paraît entière ou non » (1) .

Il est plus difficile de porter notre attention sur la lacune, lorsque celle-ci n'est traversée que par un contour rectiUgne non interrompu. Fixant, avec un œil, un point d'une feuille de papier blanc, qu'on fasse avancer sur cette feuille, en venant du côté temporal du champ visuel, une feuille de papier noir limitée par une ligne droite verticale, jusqu'à ce qu'une partie du contour vertical passe par la lacune du champ visuel. Dans ce cas, la plupart des observateurs croient voir cette ligne sans aucune interruption; mais alors encore, j'ai constaté récemment

(1) Aubert, Physiologie der Netzhaut, Breslau, 1865, p. 257-258.

§ 28. MANlKRb: DONT SK HEMPUT I.A TACHt: AVI:L(;FJl. (577) 737 que je })uis recoiiiiaitre quand et où je cesse de percevoir une partie de la ligne. Si je déplace la feuille noire en allant vers le point de fixation, je puis reconnaître très-exactement le moment oii les deux extrémités visibles de la ligne limitante viennent se rejoindre. 11 est plus diflicile de reconnaître distinctement quand ce moment se présente lorsque c'est par le côté temporal que le papier sort de la tache aveugle, j)arce qu'ici la vision indirecte est déjà bien plus imparfaite. Un fait étrange, mais caractéristique pour la nature du phénomène, c'est que je ne vois aucune lacune entre les deux champs blanc et noir, bien que je reconnaisse l'existence d'un endroit où je ne puis pas voir la ligne de séparation ; je trouve que rien ne vient s'interposer entre le blanc et le noir et, malgré tout, je ne puis pas indiquer la position ni la forme de la limite. Je ne puis pas dire, non plus, que le blanc et le noir s'y fondent l'un dans l'autre, car le gris d'une semblable transition serait encore quelque chose de perceptible d'une manière déterminée. Je ne puis comparer l'impression produite qu'avec celle qu'on éprouve lorsqu'on cherche, dans une demi-obscurité, à fixer et à reconnaître des objets faiblement lumineux et que difïerentes parties du dessin viennent à s'effacer par l'effet des images accidentelles.

La lacune m' apparaît bien plus ùcilement sur une partie d'une circonférence ou sur la périphérie d'un cercle ; dans ce cas, je puis assez bien indiquer combien il manque du cercle.

Lorsque j'ai devant moi, dans le champ visuel, un grand nombre de petits objets différents, je suis à même de reconnaître immédiatement la position de la tache aveugle, à l'aide d'une certaine indécision par laquelle elle se manifeste. Je suis en état de le faire, par exemple, lorsque je regarde des broussailles, une tenture bariolée, ou un papier qui porte des caractères imprimés.

D'après ce qui précède, je dois donc affirmer qu'au punctum cœcum ne répond absolument aucune espèce de sensation, et qu'en particulier aucune sensation provenant des objets environnants ne vient remplir la lacune du champ visuel : au contraire, lorsqu^on observe avec exactitude et qu'on applique les moyens nécessaires pour porter l'attention sur la tache aveugle , on constate qu'en cet endroit la sensation fait défaut. Dans la lacune du champ visuel, on ne voit ni clarté, ni couleur, ni obscurité : on ne voit rien, dans l'acception rigoureuse du mot, et ce rien ne peut même pas se manifester sous forme de lacune ou de limite du visible, car, pour être vue, la lacune du champ visuel devrait présenter une qualité quelconque du visible, ce qui n'est pas. Nous ne pouvons en démontrer l'existence que par des résultats négatifs, en observant quels sont les derniers objets que nous pouvons encore voir.

738 (578) TROISÏÉMK PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28. Si nous démontrons ensuite que ces objets ne se touchent pas dans l'espace, nous sommes amenés à reconnaître la lacune, sa position dans l'espace et sa grandeur. Mais comme il faut, à cet effet, une localisation des impressions visuelles, et que celle-ci ne peut être acquise, d'après notre opinion, que par l'expérience, cette détermination de la lacune repose donc, en réalité, sur un jugement : on ne l'aperçoit pas immédiatement.

Il en est, d'ailleurs, tout à fait de même de la lacune plus grande que présente le champ visuel derrière notre dos ; seulement son existence nous est mieux connue que celle de la tache aveugle, parce que nous n'avons jamais eu de moyen sensuel pour la remplir, tandis que la lacune de la tache aveugle est remplie ordinairement d'une manière suffisante par les perceptions de l'autre œil et par les déplacements du regard, ce qui fait qu'elle ne se traduit pas comme un vide. Les limites du champ visuel ne peuvent non plus être déterminées que négativement, en cherchant, à la vision indirecte, quels sont les objets qu'on voit encore et ceux qu'on ne peut plus voir. Regardons-nous, au contraire, un fond uniforme, en tournant, par exemple, l'œil vers l'angle interne et tenant au-devant lui une feuille de papier translucide et éclairée ; alors, vers l'angle externe de l'œil, nous ne voyons plus rien que la surface blanche : il est absolument impossible, dans ces conditions, de dire où finit cette surface éclairée et où commence l'absence de vision. Mais si le papier portait, sur cette hmite, une tache obscure ou colorée, nous pourrions immédiatement déterminer la direction dans laquelle nous voyons cette tache. Ici encore, la partie non visible ne peut donc pas se manifester comme limite de la partie visible ni s'en détacher.

Il en est autrement, lorsque nous utiUsons nos sensations pour nous représenter les objets. L'espace objectif et les objets qu'il contient ne peuvent pas avoir de trou correspondant à la lacune de notre champ visuel. Nous nous trouvons donc à peu près dans la situation d'une personne qui, à l'aspect d'un tableau taché ou troué, cherche à se figurer ce que le peintre a voulu représenter. S'il y a, sur une des parties secondaires du tableau, une tache telle que la partie absente se devine d'elle-même, c'est à peine si l'observateur aura conscience de la tache ; tout au moins, elle ne l'empêchera nullement de se représenter les objets, et, sous ce rapport, elle est pour lui comme non avenue. Si donc la tache vient à se trouver sur une surface uniformément colorée ou sur un dessin uniforme, l'observateur remplit immédiatement la lacune avec la couleur du fond, à moins d'avoir des motifs tout à fait particuliers de croire que la coloration ou le dessin présentaient une

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