MANIÈRE IJOINT SE REMPLIT LA TACHE AVEUGLE
différence en ce point. De même, il complétera l'image sans hésitation et sans incertitude, si la tache cachait une petite partie d'un contour rectiligne ou d'une circonférence. Alors seulement que la tache tombe sur des points importants du tableau ou sur des points dont la signification ne va pas de soi, elle attire l'attention de l'observateur et lui rend plus difficile de compléter l'image qu'il se forme des objets représentés.
Cette comparaison est de nature à élucider la question qui nous occupe, surtout si l'on suppose que, dans un tableau varié et intéressant, la tache soit située sur une partie marginale et indifférente, et que ni sa couleur, ni son intensité, ne soient de nature à attirer l'attention de l'observateur. Alors elle pourra échapper à l'attention tout aussi bien que le fait ordinairement la lacune du champ visuel. La comparaison n'est défectueuse qu'en ce que la tache du tableau est quelque chose de visible, qui peut facilement retenir l'attention dès qu'elle s'y est portée, tandis que la lacune du champ visuel n'a pas la qualité d'une chose visible et que c'est faire violence à nos habitudes acquises que de porter, dans le champ visuel indirect, notre attention sur des phénomènes qui ne se font pas remarquer d'une manière positive. Dans les deux cas, nous utilisons autant que possible les éléments positifs de la sensation'pour arriver à nous représenter les objets; seulement, pour la lacune du champ visuel, l'insuffisance des éléments de la notion se remarque bien plus difficilement que pour la tache du tableau. Aussi Volkmann dit-il avec raison, que nous comblons la lacune du champ visuel par un acte de notre imagination ; seulement il faut ajouter que cet acte d'imagination n'a pas toute l'évidence des notions fournies par les sens, bien qu'il soit plus difficile, dans ce cas que dans d'autres analogues, de s'assurer de Tinsuffisance des éléments sensuels. L'un des plus jolis exemples que donne Volkmann de cette restitution par l'imagination, c'est que si l'on amène la lacune sur la page imprimée d'un livre, on croit la voir remplie de lettres que l'on ne peut évidemment pas lire. Cependant ce remplissage ne paraît exister qu'autant que l'on n'a pas constaté, par un examen plus attentif, l'absence totale de perception à l'endroit en question. L'activité de l'imagination ne va donc jamais jusqu'à remplacer et représenter d'une manière positive une sensation absente.
Il nous reste à rechercher quels sont les résultats des mensurations par évaluation oculaire, pour les points voisins de la lacune. — Sous ce rapport, les affirmations des différents observateurs sont très-différentes. Quelques-uns, comme v. Wittich, voient les objets voisins de
7^0 TUOISIÈME Px\KTlfc:. — DES PEKCEPTIO^S VISUELLES. § 28.
la lacune venir remplir ce vide, qui parait les attirer. D'autres, connue E. H. Weber, Volkmann et moi, voient les parties voisines clans leur disposition véritable, aux déforaiations près que subissent les parties latérales du champ visuel. Chez d'autres enfin, comme Funcke, l'eftet est variable, de sorte qu'en changeant un peu les conditions, ils voient tantôt de l'une, tantôt de l'autre de ces manières.
Les différences sont particulièrement nettes dans l'expérience suivante, proposée par Volkmann. — Posons neuf lettres suivant la disposition représentée par la figure ISà, et fixons la petite ci'oix en k avec l'œil droit, et à 20 centimètres de distance; E se trouve alors dans la lacune. Pour mon œil, la gi'andeur de la lacune est indiquée dans ces conditions par le contour ponctué dontJ^ occupe le mifieu. Pour exa-
A B C Di E IF G II I
FiG. 184.
miner l'étendue de la lacune et voir si elle n'atteint pas d'autres lettres, on peut placer en E un petit pain à cacheter rouge qu'on promène dans les différents sens jusqu'à ce qu'il commence à apparaître. On peut encore former un dessin analogue à l'aide de pains à cacheter différemment colorés que Ton met à la place des lettres. Sur un dessin comme celui de la figure iSh, Volkmann et moi, nous voyons les huit lettres ABC DF GHI former les côtés rectilignes d'un carré, conformément à la réalité, le milieu de ce carré étant vide. Wittich, au contraire, au lieu des quatre côtés rectilignes du carré, voit quatre arcs ABC, CEI, IHG, GDA^ dont la convexité est dirigée vers le centre. Funcke (1) les voit avec la même convexité que Wittich, lorsqu'il n'y a pas, dans le voisinage, d'autres lignes droites avec lesquelles il puisse les comparer; il les voit droites, comme Volkmann, lorsqu'on mène par /t, ou
(i) Bcrichlc (kr milarforschcnden GcscUschafl za Frcibur(j in Brisgau, 111, 3, pp. j2, 13.
.§ 28. MAMÈRF. DONT SK REMPl.lT LA TACHE AVEUGLB:. {580} lia
entre k et ADG, une droite verticale, ou encore lorsqu'on cache la rangée CFI par un papier blanc.
Pour V. Wittich, une ligne droite, dont le milieu traverse la lacune, paraît raccourcie, tandis que E. H. AVeber, Volkmann et moi, nous la voyons dans sa longueur vérita])le. La surface d'un cercle, dont le bord seul n'est pas caché par la tache aveugle, me paraît aussi grande qu'une surface semblable située du côté nasal du point de fixation et à la même distance. Du reste, conformément à ce que Weber et Volkmann ont déjà annoncé, je crois voir toute la surface présenter la couleur du l)ord, alors même que ce bord n'est visible que sur une faible largeur. Bien plus, si le cercle est découpé dans une feuille couverte d'une impression serrée, je crois voir toute l'étendue couverte de caractères ; il me faut y porter toute mon attention pour m'assurer que je ne distingue rien au milieu du cercle.
Funcke annonce que, lorsque la lacune tombe sur du papier imprimé, après avoir remarqué deux lettres saillantes de part et d'autre de cette lacune, il croit voir ces lettres se rapprocher l'une de l'autre. Dans ce cas encore, je vois les lettres à leur distance véritable.
Ces contradictions s'expliquent sans doute en remarquant que, pour compléter notre appréciation sur les dimensions du champ visuel, laquelle s'est développée principalement par les mouvements de l'œil, nous tenons encore compte des cercles sensitifs de Weber, surtout pour des objets petits, rapprochés les uns des autres, et pour lesquels le premier mode de jugement donne peut-être des résultats moins parfaits. Lorsque deux points noirs sont situés de part et d'autre du point de fixation, nous ne pouvons pas décider s'ils sont également éloignés de ce point, avec la même exactitude que lorsque les deux points sont situés du même côté du point de fixation, voisins l'un de l'autre, et qu'on voit encore entre eux une partie blanche du fond : on n'hésite plus alors à décider lequel est le plus voisin du point de fixation.
Les deux modes de jugement s'accordent nécessairement dans les autres parties du champ visuel ; mais dans la région de la tache aveugle, les impressions qu'on devrait s'attendre à recevoir entre les points situés de part et d'autre de la lacune, et qui seraient le signe sensuel de leur écartement dans l'espace, viennent à faire défaut. D'une autre part, les mouvements de l'œil nous permettent cependant d'acquérir des expériences exactes sur la position véritable des points situés sur les bords de la lacune et de les reconnaître comme séparés. Aussi est-il possible que des observateurs différents, suivant qu'ils sont habitués à tenir plus de compte de l'un ou de l'autre de ces éléments, soient amenés à des appréciations différentes, et que, pour im seul et même
7Zi2 {581) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28. observateur, des circonstances accessoires décident de l'interprétation adoptée.
J'ai déjà fait remarquer qu'en général, dans la vision binoculaire, la lacune de chaque œil est comblée par les perceptions correspondantes de l'autre. Mais, comme l'a fait voir Volkmann, cette règle admet des exceptions. Désignons par a la tache aveugle d'un œil, par a la partie correspondante de l'autre, par b et par |3 les parties qui entourent respectivement ces points, par A la partie correspondante du champ visuel, par B les parties qui l'entourent ; il est facile de faire les expériences suivantes :
1) Si nous regardons avec le premier œil sur un papier blanc, l'autre
étant fermé, nos sensations sont :
en a : rien, en b : blanc,
en a : sombre, en (3 : sombre,
et nous croyons voir
en A : blanc, en B : blanc.
2) Regardons le papier blanc avec les deux yeux, mais en ajoutant
un verre bleu devant le second ; sensations :
en a : rien, en 6 : blanc
en a : bleu, en (3 : bleu
et nous croyons voir
en A : blanc-bleu, en B : blanc-bleu.
3) L'expérience donne un résultat analogue en regardant avec les
deux yeux, à travers des verres de différentes couleurs, ce qui produit, dans le champ visuel, un mélange inégal et variable des deux couleurs ; dans ce cas encore, A ne se distingue nullement des autres parties du champ.
Dans tous ces cas, où la partie a reçoit le même éclairage que (3, nous croyons voir la lacune affecter la couleur du fond, ce qui entraîne ce résultat singulier que la partie A du champ visuel qui, dans un œil, ne provoque aucune sensation et provoque dans l'autre celle du noir ou du bleu, nous apparaît blanche ou blanc-bleu.
h) Regardons une feuille noire, qui porte un cercle blanc correspondant à la lacune a ; sensations :
en a : rien, en b : noir
en a : blanc, en (3 : noir ;
nous voyons
en A : blanc, en B : noir.
§ 28. MANIÈRE DONT SE REMPLIT LA TACHE AVEUGLE. (582) 7hS Si nous tenons, devant le second œil, un verre bleu, il faut évidemment remplacer partout le blanc par le bleu.
5) Regardons un champ blanc, présentant une tache noire qui
réponde à la lacune a ; sensations :
en a : rien, en b : blanc
en a : noir, en p : blanc
et nous voyons
en A : noir, en B : blanc.
6) Après avoir maintenu pendant quelque temps la fixation exigée
par l'expérience précédente, regardons un autre point de la surface blanche ; nous voyons alors une image accidentelle claire de la tache noire, qui répond également à la lacune. Ainsi la faible différence qui existe entre le blanc un peu plus clair de l'image accidentelle et celui un peu moins vif du fond suffit déjà pour déterminer la sensation visuelle de la lacune. Il peut résulter de là des contradictions apparentes avec l'expérience 3.
7) Je modifie les conditions de l'expérience précédente en tenant de-
vant fceil ab, un verre vert et devant «(3 un verre rouge ; fixant d'abord de telle manière que la tache noire réponde à la lacune a, je la vois vert-noir, à peu près comme |si je la voyais avec la lacune a, à travers le verre vert. Mais, en réalité, c'est une couleur qui se produit dans l'autre œil, en a, par contraste avec le fond rouge [3. Lorsqu' après avoir fixé un peu de temps, je fixe ensuite une autre partie du papier, la partie A du champ visuel me paraît rouge pur, comme si je la voyais avec l'œil «p. Mais, dans ce cas, c'est l'image accidentelle d'un rouge plus clair, résultant de la contemplation préalable du noir, qui distingue « de (3 et détermine ainsi l'impression.
Il me paraît donc résulter de ces expériences que l'impression reçue en a détermine l'image, au moins lorsque a se distingue nettement de P par son intensité et sa couleur. Cependant, même alors, a n'est pas la seule influence en jeu.
8) eTe regarde, d'abord avec ab seulement, un papier gris clair, sur
lequel un pain à cacheter blanc répond à la lacune a ; puis j'ouvre f œil a|3 après l'avoir muni d'un verre rouge. La sensation est alors
en a : rien, en b : gris,
en a : rouge, en [3 : rouge faible ; je crois voir
en A : blanc-rouge, en li : rouge gris.
ll\U (oSù) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28* Le rouge qui apparaît en «, lorsque l'œil ab est fermé, est incontestablement plus saturé qu'il ne l'est en A, lorsque ab est ouvert, et cela bien que a ne reçoive aucune sensation. Les résultats sont analogues lorsqu'on se sert de verres autrement colorés. La différence devenait encore plus nette lorsque je plaçais, à côté du pain à cacheter blanc, un pain rouge qui, vu à travers le verre rouge, présentait le même aspect que le pain blanc. Mais, aussi longtemps que l'œil est fermé derrière le verre, le pain à cacheter rouge doit être caché par un écran de même couleur que le fond, afin qu'il ne s'en produise pas d'image accidentelle qui aurait pour effet d'en affaiblir le rouge et de le rendre gris au moment de la comparaison.
Dans ce dernier cas, c'est incontestablement l'influence du fond giis en b qui nous fait paraître a blanchâtre. Tous ces phénomènes peuvent être ramenés à la loi suivante : Dans la vision binoculaire, la partie A qui correspond à la lacune dans le champ visuel nous parait trancher cV autant plus en clair ou en sombre sur le fond^^ que nous la voyons réellement plus claire ou plus obscure dans F autre œil (a et p) . La coloration commune du champ visuel ne se transmet pas à la lacune de l'autre œil ; on considère la différence qui existe entre a et f3 comme applicable aussi à a et Nous retrouverons des circonstances analogues en parlant du contraste binoculaire.
On a pu se trouver embarrassé par les phénomènes subjectifs qui se présentent précisément à l'entrée du nerf optique, tels que les gerbes lumineuses qui accompagnent les mouvements rapides de l'œil et les cercles clairs ou sombres que produit l'excitation électrique. On ne peut les expliquer qu'en admettant une excitation des parties qui entourent immédiatement le nerf optique. Pour l'excitation électrique, l'exphcation est sans doute simplement que la partie tendineuse du nerf optique située derrière la sclérotique, conduisant mal l'électricité, rend difficile l'excitation des parties rétiniennes qui sont situées devant elle, ce qui les fait contraster avec le reste du champ visuel. Un courant ascendant, qui éclaire le champ visuel, fait paraître obscure l'entrée du nerf optique, qui conduit mal l'électricité ; un courant descendant, au contraire, qui obscurcit le champ et le rend jaune rougeâtre, donne à l'entrée du nerf un aspect lumineux et bleu.
En ce qui concerne les gerbes lumineuses qui accompagnent les mouvements rapides de l'œil, on ne peut pas démontrer l'exactitude de cette explication, mais cela est possible pour les taches soml)res correspondantes, qui apparaissent lorsqu'on tourne fortement les yeux de côté en les portant sur un champ uniformément éclah'é. — Si l'on dirige
§ 28. POINT DE CROISRMKNT Di:s LKi.NKS DE VISÉi:. 7/i5
les yeux à gauche, on voit, avec l'a'il droit, une tache située à droite du champ visuel, tache dont le bord droit est très-bien limité, tandis j que le bord gauche, celui qui est tourné vers le milieu du champ visuel, est très-vague. C'est bien là que se trouve la lacune du champ visuel ; car, si l'on amène la pointe d'im crayon en avant de ce bord interne de la tache sombre, cette pointe disparaît, ce qui n'a pas lieu dans les autres parties de la tache sombre. — Par contre, en portant l'œil gauche à gauche, on voit la tache obscure apparaître entre le point de fixation de cet œil et sa tache aveugle. Ainsi, en tournant les yeux à gauche, on dimimie la sensibilité des deux rétines à gauche des nerfs optiques (dans le champ visuel, la tache obscure est à droite). C'est là le côté où le nerf optique, en se tendant sur la sclérotique, l'enfonce ])robablement un peu, ce qui a pour effet de tirailler la rétine. On peut donc démontrer que ces taches sombres ne répondent pas précisément à l'entrée du nerf optique, mais à son bord. Les ])hénomènes lumineux du champ obscur occupent sans doute la môme position que ces taches sombres, ainsi que cela a lieu pour les phosphènes ; je crois même, en y faisant spécialement attention, avoir constaté que la pointe de l'une des gerbes atteint le point de fixation, comme le fait l'une des taches sombres. — Le lecteur est prié de corriger conformément à ce qui précède, ce qui avait été dit page 270, relativement à la position de ces taches.
Lorsqu'on regarde deux points inégalement éloignés dans le champ visuel el pour lesquels, par conséquent, l'œil ne puisse pas être simultanément accommodé, au moins l'un des deux apparaît sous forme d'image de diffusion. Le cône lumineux qui forme ce cercle de diffusion est limité par l'ouverture de la pupille, et le rayon qui passe par le centre de la pupille coïncide avec l'axe de ce même cône. Si donc les centres des cercles de diffusion de deux points inégalement éloignés, viennent se placer en un môme point rétinien o, ou si l'image exacte d'un point coïncide avec le centre du cercle de diffusion de l'autre point, les deux rayons qui, provenant des deux points de l'espace, passent par le centre de la pupille, doivent coniplétement coïncider, ou le rayon qui passe par les deux points de de l'espace rencontre nécessairement ensuite le centre de la pupille. Or le centre de la pupille se trouve à l'intérieur du système optique de l'œil, ! entre la cornée et le cristallin. Par conséquent, les rayons subissent une réfraction j avant d'arriver à ce point et une nouvelle déviation après l'avoir traversé. I Les rayons qui partent du centre véritable de la pupille sont réfractés par la cornée de manière à paraître venir de l'image que la cornée donne du centre do la pupille. Inversement, les rayons qui, venus de dehors, convergent vers l'image du centre de la pupille, passent par ce centre lui-même.
Ainsi l'image que la réfraction des rayons par la cornée donne du centre de la
7Zi6 {584} TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 28. pupille^ est le point que nous avons désigné sous le nom de point de croisement des lignes de visée. Lorsque deux points lumineux se trouvent, en avant de l'œil, sur une ligne droite passant par ce point, les centres de leurs cercles de diffusion coïncident sur la rétine.
J'ai également calculé en millimètres la distance qui sépare de la cornée, le > point de croisement des lignes de visée, pour l'œil schématique qui a été calculé i page 154.