PERCEPTION BINOCULAIRE DE LA 3« DIMENSION
observée et décrite par un grand nombre de personnes (1). Quant à moi, je n'ai jamais pu voir bien nettement cette diminution ; il existe, en effet, un grand nombre d'illusions qui disparaissent lorsqu'on s'habitue à concentrer l'attention sur les phénomènes visuels, parce que l'observateur est exercé à rendre son jugement indépendant des influences perturbatrices.
On peut souvent appliquer aux recherches scientifiques les déplacements relatifs apparents des objets situés à des distances différentes. — Ainsi, lorsqu'il s'agit de placer exactement le réticule d'une lunette sur l'image de l'objet, il suffit de balancer un peu l'œil devant l'oculaire, de droite à gauche et vice versa. On voit alors immédiatement si le réticule reste immobile ou non par rapport à l'image. Dans le premier cas seulement il coïncide avec l'image ; dans le second cas, il est situé plus en avant ou plus en arrière, et l'on voit aussitôt dans quel sens il faut le faire mouvoir.
On sait que la détermination des parallaxes des étoiles fixes repose sur le même déplacement apparent ; seulement le mouvement de Tobservateur y est remplacé par celui de la terre autour du soleil.
Je crois aussi que c'est principalement à l'aide des modifications imprimées à r image rétinienne par les mouvements du corps, que les personnes borgnes peuvent acquérir des notions exactes sur les formes solides des objets qui les entourent. Si nous regardons monoculairement des objets irréguliers et inconnus, la représentation que nous obtenons de leur forme est fausse, ou tout au moins incertaine. Mais aussitôt que nous nous déplaçons, nous obtenons une notion exacte. Cela est surtout frappant lorsqu'on regarde les feuillages en marchant un peu vite dans un bois : il est à peu près impossible, dans ces conditions, de remarquer une améUoration dans l'interprétation des objets en faisant usage des deux yeux au lieu d'un seul.
Il ne faut donc pas oublier ce point, sur lequel on n'a pas encore toujours porté toute l'attention nécessaire : dans toutes les expériences d'optique physiologique où il s'agit d'apprécier la distance d'une image ou d'un objet vu d'une manière quelconque, il faut avoir bien soin de ne pas déplacer la tête par rapport à l'objet : il en résulterait aussitôt une détermination relativement assez bonne et assez exacte de la distance véritable, à l'aide des déplacements apparents ainsi produits.
3) Les modifications de l'image rétinienne par suite du mouvement ne nous indiquent les différences de distance qu'à l'aide de la compa-
(1) DovE, in Poygendorff's Anmlen, 1847^ LXXI, p. 118,
808 {637) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § SO. raison que nous établissons entre l'image actuelle et celles qui Font immédiatement précédée dans l'œil, et dont nous avons conservé le souvenir. Nous avons déjà insisté, à propos du contraste, sur ce fait qu'une comparaison est bien plus incertaine lorsqu'elle se fait à l'aide de la mémoire que quand elle a pour objet deux sensations simultanées. C'est pour ce motif que l'appréciation des distances à l'aide des images simultanées des deux yeux est bien plus complète, plus sûre et plus exacte que celle qu'on peut obtenir par des mouvements de la tête tels que leur amplitude n'excède guère la distance qui sépare les deux yeux.
Chaque œil nous présente une image perspective des objets situés devant nous. Mais comme les deux yeux n'occupent pas la même position dans l'espace et que, par suite, ils regardent les objets sous des points de vue un peu différents , il en résulte que les deux images perspectives qu'ils en projettent, diffèrent aussi légèrement entre elles. Lorsque je tiens une feuille de papier de manière qu'elle se trouve dans le prolongement du plan médian de ma tête, j'en vois le côté droit avec l'œil droit et le côté gauche avec l'œil gauche. Pour mon œil droit, l'extrémité la plus éloignée de ce papier paraît à droite de l'extrémité la plus rapprochée ; c'est le contraire pour mon œil gauche. En y apportant quelque attention, on découvre beaucoup de différences de ce genre, plus ou moins sensibles, toutes les fois qu'on regarde alternativement avec les deux yeux un certain nombre d'objets différemment éloignés. Ces différences sont du même genre et de la même valeur que celles qui se produisent lorsqu'on regarde le champ de vision avec un œil, en déplaçant cet œil d'une distance égale à l'intervalle des deux yeux.
Si l'on regarde, au contraire, un tableau ou un dessin plan, les deux yeux reçoivent absolument la même image rétintenne, — abstraction faite des modifications perspectives que le plan même du tableau peut subir dans les deux images rétiniennes, — tandis que si l'objet représenté par le tableau n'est pas plan, il produirait nécessairement des images rétiniennes différentes dans les deux yeux. C'est donc là un nouveau signe par lequel, dans la notion sensuelle immédiate, l'aspect de tout objet à trois dimensions se distingue de celui que présente une image plane du même objet.
Il est également évident qu'étant données les positions des deux images rétiniennes d'un point lumineux, on peut en déduire, sans indétermination, la position de ce point, tout au moins pour les recherches scientifiques, même si cette conséquence n'est pas nécessairement exacte relativement à notre conscience. Faisons passer une ligne droite par chaque image rétinienne et le point nodal de l'œil correspondant ; comme