‹ Optique physiologique [electronic resource]Chapitre 69 sur 105 · Pogg. Ann., CX · texte numérisé non relu

Pogg. Ann., CX

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§ 31. — De la dîplopie binoculaire.

Jusqu'ici nous avons considéré les phénomènes de la vision J3inoculaire en tant qu'ils sont utilisés comme signes sensuels de la position des objets dans l'espace. Il nous reste à examiner les phénomènes subjectifs qui les accompagnent.

J'ai expliqué plus haut comment, dans la vision monoculaire, à côté de la notion de la distribution réelle des objets suivant les trois dimensions de l'espace, on se forme encore, si l'on fait attention à la manière dont on les voit, une notion de leur distribution dans le champ visuel superficiel. Lorsqu'on regarde avec les deux yeux, les objets apparaissent dans le champ visuel de chacun d'eux ; mais comme, d'après ce que nous avons déjà vu, les images ne sont en général pas égales dans les deux champs visuels, elles ne peuvent pas coïncider d'une manière absolue dans le champ commun de la vision : certaines différences subsistent entre les deux champs visuels, et sont perçues. Nous examinerons, dans ce paragraphe, les phénomènes qui proviennent des différences d'étendue qui présentent les images des deux champs visuels, et dans le suivant, ceux qui sont causés par une inégalité d'éclairage ou de coloration des champs visuels ou de parties de ces champs.

11 faut bien remarquer que cette manière d'envisager le champ de vision comme tel, n'est pas le mode de perception naturel et primitivement acquis; qu'elle ne se produit, au contraire, que par une analyse consciente de la nature de nos impressions visuelles. Nous ne considérons plus alors le monde extérieur en lui-même, tel qu'il est, mais nous l'observons tel qu'il apparaît au point de vue où nous sommes placés. C'est alors essentiellement Fapparence qui intéresse soit le peintre qui veut la reproduire, soit le physiologiste qui veut l'étudier théoriquement.

Dès que nous commençons à examiner le champ de la vision pour luimême, à la vision binoculaire, nous remarquons que la disposition des objets n'est pas la même dans les deux champs visuels. Ainsi, lorsque nous regardons les arbres à travers la croisée, l'œil gauche peut voir, vers la droite, une partie plus grande du feuillage que l'œil droit. Avec l'œil gauche, nous voyons, au bord droit delà fenêtre, des parties du feuillage que nous ne pouvons plus apercevoir avec l'œil droit, parce qu'elles lui sont cachées par Fencadrement de la fenêtre. Nous voyons donc cet encadrement limiter, dans les deux champs visuels, deux parties différentes du feuillage.

De même, le montant du milieu cache à l'œil droit une partie du feuillage autre qu'à l'œil gauche. Ainsi donc, lorsque nous promenons le regard sur les arbres, nous voyons, en deux endroits différents, le montant masquer le feuillage d'une manière incomplète, il est vrai. Ce montant se présentant dans deux parties du champ visuel, nous paraît, par conséquent, double.

Si l'on promène, au contraire, le regard sur la boiserie delà fenêtre ou sur le vitrage, de manière à rencontrer successivement les petites taches que peut présenter une vitre, puis le montant vertical du milieu, etenfmles irrégularitésde l'autre vitre, il peut arriver qu'un tronc d'arbre qui, dans le champ de l'œil droit, paraît se trouver à droite derrière le montant, paraisse à sa gauche pour l'œil gauche. Par conséquent, l'objet éloigné apparaît également deux fois lorsqu'on parcourt une série de points plus voisins : il paraît double.

Nous avons vu au paragraphe 28 que ce n'est pas seulement par des mouvements effectifs que nous pouvons déterminer la succession des points dans le champ visuel, mais que nous apprenons aussi à l'apprécier d'après la disposition simultanée de leurs images rétiniennes. Il n'est donc pas nécessaire de promener réellement le regard dans le champ visuel pour voir les images doubles : sans cesser de fixer un point d' une manière continue^ il nous est encore possible de reconnaître la différence de la disposition des objets dans les deux champs visuels. Lorsque le même objet apparaît de part et d'autre du point fixé, ou que la grandeur et la direction de sa distance au point de fixation diffèrent d'une manière suffisamment remarquable, on reconnaît que cet objet apparaît en deux parties différentes du champ de la vision.

Soient et b^ (fig. 201) , les deux yeux dirigés simultanément vers le point a, qui leur paraît, par conséquent, simple et dans sa position véritable. Le point c, qui est plus voisin que doit être vu pat* l'œil b^ à droite du pdint a dans le champ de vision, puisque c est à droite de la ligne visuelle ab^. Mais fœil b^ voit c à gauche de a. Ce point se pré-

§ 31. IMAGKS l)OUBLi:S BINOCULAIKES. (697) 879

sente donc, dans le champ commun de la vision, une fois à droite, une fois à gauche de a; il paraît donc double et sous forme d'images croisées, puisque celle des images de a qui paraît à droite appartient à l'œil gauche, et inversement.

Le contraire a lieu pour le point d, qui est plus éloigné. Dans le champ visuel de l'œil droit b^, il paraît à droite de a, et dans celui de l'œil gauche, il se place à gauche de a ; les doubles images sont dites alors homonymes ou directes.

La figure 202 représente un cas un peu différent; b^^ et sont encore les yeux, a le point de fixation commun. Supposons le point c en dehors de l'angle b^^ab^, plus près des yeux que le point de fixation. Dans ce cas, c se trouve à gauche de a dans les deux champs visuels,

FiG. 201. FiG. 202.'

parce que les lignes de direction cb^^ et cb^ sont toutes les deux respectivement à gauche de ab^ et de ab^. Mais l'angle cb^a est bien plus petit que cb^a. Dans le champ visuel de b^^, le point c est donc séparé de a par un angle bien plus petit que dans celui de l'autre œil. Si cette différence est assez sensible, l'image apparaît encore en deux endroits différents du champ commun de la vision : c paraît double. Mais, dans ce cas, les images doubles ne sont pas aussi nettes que lorsqu'elles se présentent de part et d'autre du point de fixation, comme dans la figure 201. C'est surtout lorsqu'elles sont un peu loin de a et qu'elles occupent des parties latérales du champ de vision, que leur distance et la différence entre leur intensité et celle des objets environnants ont besoin

880 {698) TROISIÈME PAKTIE. - DES PEKCEPTIONS VISUELLES. § ol. d'être assez considérables, pour que ces images soient remarquées. Elles deviennent un peu plus sensibles lorsqu'un objet / bien visible, situé à peu près à la même distance des yeux que le point a, se trouve entre les prolongements des côtés de l'angle b^cb^, de manière que, dans le champ de vision commun, les images doubles de c se trouvent de part et d'autre de /. Alors les champs visuels de et de ô^ contiennent respectivement les successions acfet afc. Dans ces conditions, il est plus facile de voir les images séparées que lorsqu'elles se projettent sur un fond d'une coloration et d'un éclairage uniformes.

Enfin, on peut encore voir des images doubles lorsque les images du même point sont, dans les deux champs visuels, à la même distance du point fixé, mais que leurs directions présentent des différences assez grandes pour être remarquées.

C'est ce qui a lieu lorsque le point c est plus haut ou plus bas que le point et en même temps un plus rapproché des yeux que ce point.

Ainsi, nous voyons, en générai, doubles les objets qui, dans les deux champs visuels, possèdent, par rapport au point de regard, des positions apparentes suffisamment différentes pour que cette différence puisse être appréciée. Nous voyons simples, au contraire, les objets qui ont, dans le champ visuel, la même position apparente par rapport au point de fixation.

Nous avons à examiner maintenant plus en détail quels sont les points des deux champs visuels qui possèdent la même position apparente par rapport au point de fixation, et qui, par conséquent, coïncident dans le champ visuel commun. Nous leur donnerons le nom de points coïncidents ou correspondants ; on les a encore nommés points identiques, en faveur d'une théorie particulière. Gomme à chaque point de chaque champ visuel répond un certain point rétinien, on peutégalement parler de points coïîicidents , correspondants ou idetitiqiies des deux rétines, A l'exemple de Fechner, j'appellerai disparates les points qui ne se correspondent pas.

'] . Les points de regard des deux champs visuels des yeux nor-

maux sont des points correspondants. — Le point de regard de chaque champ visuel répond à cette partie anatomiquement remarquable de la rétine, le centre de la fovea centralisa qui est l'endroit de la vision la plus distincte. Le point de regard est le point fixé du champ visuel. La proposition énoncée revient donc à dire que le point fixé est toujours vu simple, et qu'un objet qui se peint sur les centres des deux fovea apparaît simple.

§31. POSITION DES POINTS COHUliSPONDANTS. {609) 881

C'est là une proposition vérifiée par toutes les observations faites sur des yeux normaux ; on verra plus loin certains cas de strabisme auxquels elle ne s'applique pas.

Si nous recherchons la cause de ces faits, nous sommes amenés à nous poser la célèbre question de savoir pourquoi nous voyons simple avec les deux yeux. — Tant que l'on ne considère les sensations que comme des signes dont l'interprétation ne s'apprend que par l'expérience, la réponse ne présente pas de difficulté particulière. Presque tous les objets extérieurs affectent simultanément différentes fibres nerveuses de notre corps, et produisent des sensations composées dont nous apprenons à considérer l'ensemble comme étant le signe sensuel de l'objet extérieur, et cela sans que nous ayons conscience de la nature complexe de ce signe. Loin de là, dans la très-grande majorité des cas de ce genre, ce n'est que par l'analyse scientifique que nous parvenons à connaître la nature complexe de la sensation. La sensation du timbre d'un son est composée de la sensation simultanée d'un grand nombre de sons simples, de différente hauteur. Un crayon que nous tenons dans la main est senti à l'aide de deux doigts, c'est-à-dire par le moyen de deux groupes de fibres nerveuses différentes. Les deux narines contribuent à la perception d'une même odeur; la sensation, simple en apparence, que nous éprouvons au contact d'un corps humide, est composée de celle du poli et de celle du froid, etc. En réalité, il n'y a pas motif pour conclure à un objet compliqué d'après un effet complexe, produit sur un réactif aussi compliqué que notre corps.

C'est donc, en général, l'expérience seule qui peut nous apprendre si nous devons considérer comme signe sensitif d'un ou de plusieurs objets, un groupe de sensations que nous avons souvent occasion de rencontrer.

Si nous remarquons que l'usage normal des yeux est celui où nous fixons avec les deux yeux l'objet qui attire notre attention, de telle sorte que l'objet se peint sur les centres des deux fossettes rétiniennes, points où la vision est la plus exacte, il en résulte que les deux centres des fovea reçoivent toujours les images d'un seul et même objet extérieur dont on peut, du reste, en tant que de besoin, constater l'unité par le toucher, et que, par suite, nous considérons toujours leurs sensations comme se rapportant à un même point de f espace. Nous voyons donc simple avec les deux points de regard, parce que, dans l'usage normal ordinaire des yeux, les deux fovea reçoivent toujours l'image d'un objet unique, et dont funité est ou peut être constatée à l'aide du toucher.

Dans l'opinion contraire, d'après laquelle certaines sensations de notre

corps peuvent déjà, préalablement à toute expérience, produire certaines représentations d'espace, il faut admettre que les deux fossettes rétiniennes, ainsi que toute autre paire de points correspondants des deux rétines, donnent des notions d'espace identiques à l'aide d'un mécanisme inné. C'est aussi pour cette raison que les parties correspondantes des rétines ont reçu d'abord le nom de points identiques. Nous ne pouvons donner qu'à la fm du paragraphe suivant la comparaison critique de ces deux opinions.

On ne trouve pas, dans la littérature, d'observations d'aveugles-nés auxquels la vue ait été rendue simultanément aux deux yeux, dans des conditions convenables pour permettre d'étudier la manière dont s'établit la vision simple binoculaire. D'ailleurs, à cause de la complication extrême qu'introduirait, dans l'observation de ces malades, l'étude simultanée de la manière dont se forme la vision monoculaire, et de celle dont la vision binoculaire s'établit, il est préférable d'étudier des cas où, par suite d'un strabisme ancien, la vision simultanée d'un même objet à l'aide des deux fovea est restée impossible pendant nombre d'années. Gomme je n'ai pas eu l'occasion d'observer par moi-même des cas de ce genre, M. Javal, qui, depuis 1863, a examiné environ 150 strabiques au point de vue du rétablissement de la vision binoculaire, tant à l'aide de la ténotomie qu'au moyen d'exercices appropriés, a eu l'obligeance de rédiger, à ce sujet, une note que jeme permets d'intercaler. — Les faits contenus dans cette note, dont je laisse la responsabilité à son auteur, me paraissent favorables à la théorie empiristique.

(( Les straiîismes qui existent depuis ia naissance, ou du moins depuis les premières années de ia vie, pouvant seuls fournir des renseignements utiles pour la question qui nous occupe, il ne sera question ici que de strabisme convergent^ le strabisme divergent étant relativement très-rare chez les sujets âgés de moins de deux ou trois ans. — Pour le même motif, le strabisme consécutif à la paralysie il'un des muscles moteurs de l'œil ne peut rien nous apprendre : dans les cas de ce genre, la position des images doubles est exactement la même que chez une personne saine dont on déplacerait l'un des yeux par une pression extérieure : l'influence de la vision binoculaire préalable détermine toutes les circonstances de la diplopie. — De même encore, il faut laisser de côté les strabismes périodiques, assez fréquents chez les hypermétropes, où la position des yeux est souvent correcte, la déviation ne se produisant que par moments, lorsque le sujet fait un effort d'accommodation. Quelque ancienne que soit l'affection, un malade affecté de strabisme périodique se trouve ordinairement, au point de vue des doubles images binoculaires, dans les mêmes conditions qu'une personne saine qui se met à loucher volontairement. — Enfin, il est une classe assez nombreuse de strabiques qui se prêtent mal à l'étude de la fonction simultanée des deux fovea ; ce

sont ceux où, par suite de strabisme monolatéral invétéré, l'œil dévié a perdu la faculté de se redresser lorsqu'on ferme l'autre. Pour démontrer que cette abolition de la fixation centrale est un effet et non pas une cause du strabisme, il suffit de remarquer qu'une semblable anomalie, fréquente chez les adultes, est extrêmement rare avant l'âge de dix ou quinze ans. Ce sont les cas de ce genre qui ont amené certains auteurs à parler d'une prétendue incongruence des rétines, où l'œil

I dévié dirigerait constamment le même axe secondaire vers le point de fixation.

! S'il en était véritablement ainsi, il faudrait qu'il existât un strabisme concomitant dans l'acception rigoureuse du mot ; or j'ai souvent trouvé qu'en promenant le

j point de fixation vers les limites du champ de vision, les mouvements associés de l'œil dévié ne se font pas avec l'exactitude qu'exigerait une semblable hypothèse. De même que les strabiques alternants dont il sera question plus loin, je ne crois pas que ces malades jouissent de la vision binoculaire du point de regard, bien que l'œil dévié puisse servir à augmenter l'étendue du champ de regard, ainsi que A. v. Grafe l'a démontré, et même à percevoir des objets renfermés dans le champ visuel de l'œil sain. Chez ces malades, la ténotomie ne produit qu'un redressement

! cosmétique, accompagné, dans les premiers temps, d'une diplopie qui disparaît lorsque le sujet a appris à négliger les images reçues par l'œil primitivement dévié.

» Bornons- nous donc à l'examen des malades fortement strabiques depuis longtemps et chez lesquels chaque œil a conservé la faculté de fixation. — Parmi ces sujets, les uns ont des yeux très-différents, et se servent de l'un pour voir de près et de l'autre pour voir de loin ; les autres ont des yeux sensiblement pareils, et, quelle que soit la distance du point de fixation, ils se servent alternativement de l'un ou de l'autre. En général, c'est alors l'œil gauche qui est employé pour regarder à droite, et vice versa.

» Une première question est celle de savoir jusqu'à quel point les yeux ont une tendance naturelle à se diriger vers le même point de fixation. Prenons un exemple déterminé (1). Une jeune fille de dix-sept ans, mademoiselle A. , subit, le même jour, la section des deux muscles droits internes pour supprimer un strabisme intense, convergent et alternant, dont elle est affectée depuis l'âge de trois ans. Pendant l'anesthésie produite par le chloroforme, la double ténotomie est suivie d'une divergence considérable, — circonstance fréquente en pareil cas, — et qui disparaît au réveil, pour faire place immédiatement à la vision binoculaire, sans diplopie. Le surlendemain de l'opération, je constate les doubles images phy siologiques. On voit donc qu'alors même que le strabisme serait resté périodique pendant assez longtemps, pendant dix ans au moins, la malade n'avait jamais fixé binoculairement, et cependant, aussitôt que le débridement des muscles le permit, les deux fovea se portèrent sur le point de fixation, qui fut vu simple. Ajoutons que les yeux de mademoiselle A. étaient tous deux sensiblement normaux et que, pour obtenir une expérience plus décisive, pendant les deux jours de repos qui

(1) E. Javal, quatre observations de strabisme convergent, accompagnées de remarques sur l'étiologie et le traitement de cette affection, in Annales cVocul.^ 1867, LVIl, p. 5-18, Observ. 63.

884 TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § '^i.

suivirent l'opération, je défendis expressément à la malade de découvrir les deux

yeux simultanément.

n Les choses ne se passent pas toujours d'une manière aussi simple que dans le

cas dont il vient d'être question. — Sous le nom d'antipathie contre la vision simple, A. de Grâfe (1) a décrit ({uelques cas de malades qui, après l'opération la ' mieux réussie, se trouvaient atteints d'une diplopie d'autant plus intolérable que les doubles images étaient extrêmement voisines. Il est important de remarquer que cette disposition se rencontre le plus souvent chez des enfants dont le strabisme n'existe pas depuis un grand nombre d'années, qu'elle est un résultat d'exercice, et que des exercices peuvent, en général, la supprimer en quelques heures. Au moyen d'un stéréoscope disposé de manière à permettre la superposition des images malgré la position convergente des yeux, il est possible de reconnaître, préalablement à la ténotomie, s'il existe ou non de l'antipathie contre la vision simple binoculaire (2). Il a fallu parler ici de cette affection pour insister sur ce fait qu'elle est généralement un résultat d'exercice, inversement à ce que l'on pourrait être tenté d'admettre.

') On a vu plus haut que lorsque le strabisme est de date relativement récente j ou qu'il est périodique, les images doubles présentent la même position que chez une personne saine qui loucherait intentionnellement. Au point de vue de la théorie empiristique, il est très-intéressant de remarquer que, lorsque le strabisme est invétéré, les images doubles ne présentent plus du tout celte disposition. Si, avant l'opération, on mettait devant l'un des yeux de la malade citée plus haut, un j prisme de 10 ou 15°, à base horizontale, on obtenait deux images situées à peu j près verticalement l'une au-dessus de l'autre, ce qui prouve que chaque œil avait appris à apprécier exactement la position des objets, mais ce qui lîe prouve aucunement que la fixation ait été réellement binoculaire. En effet, lorsque entre les deux yeux d'un malade de cette espèce, on place une cloison verticale située dans le plan médian de la tête, une flamme éloignée, située dans le plan de la cloison, peut être vue par un œil ou par l'autre ; mais dès que le malade fait effort pour la voir simultanément des deux yeux, ce qui exige,, il est vrai, qu'elle 1 ne soit fixée par aucun, il la voit aussitôt en doubles images assez voisines (3). Cette expérience porte à croire, sans le prouver rigoureusement encore, (}ue l'œil dévié n'est pas utihsé pour voir le point fixé. Il faut dire cependant que l'opinion contraire a été soutenue, entre autres par Pickford (4) et, plus récemment, avec î des arguments plus solides, par Alfred Grâfe (5) et par Schweigger (6).

» La malade que nous avons prise pour exemple, et chez qui la projection des images s'était conformée à la déviation des yeux, appartient à un type assez fré-

(1) Arch. fur Ophth., 1854, I, 1, p. 117-120.

(2) E. Jâval, Note sur la neutralisation et sur l'incongruence des rétines, in Ân?i. d'ocul., 1863, L, 31G-318. {Dans cet article, le mot incongruence a été employé à tort au lieu de l'expression d'antipathie contre la vision simple).

(3) E. JA.VAL, Ueber Incongruenz der Netzhaute, in Klin. Monatsbl. fur Augenheilk., 186/1, p. a87-Ml. — Traduit in A'nn. d'ocul., 1865, LIV, 123-125.

(4) Roser und Wunderlich's Archiv fur physiologische Heilkunde, 1842, p. 590.

(5) Archiu fur Ophth., 1865, XI, 2, p. 41.

(6) Klin. Monatsbl. fur Augenheilk., 1867, V, 1-31.

quent en réalité, mais que les oculistes rencoiitrciil généralement sans s'en apercevoir, pour cette raison bien simple que l'opération n'est suivie d'aucun résultat fâcheux. La théorie empiristique, pour expliquer comment il n'y a pas eu de diplopie après l'opération, devra admettre que la malade ne savait pas faire la part de chaque œil dans les impressions reçues, et qu'une fois la déviation corrigée, la malade croit, par exemple, fixer avec l'œil droit et localise les impressions de l'œil gauche comme si elles étaient perçues par l'œil droit. — Supposons maintenant que le résultat de la ténolomie ait été insuffisant, notre malade n'aurait pas été à même de mettre les lignes visuelles en parallélisme pour voir un objet éloigné ; cependant, lors de la fixation de cet objet par l'œil droit, il s'en serait formé, dans l'œil gauche, une image plus voisine de la foveo, qu'avant l'opération ; par conséquent mademoiselle A. aurait vu des doubles images croisées, tout en continuant de loucher légèrement en dedans. Un pareil résultat, prévu par la théorie empiristique, ne peut se concilier avec la théorie nativistique qu'en ayant recours à une prétendue incongruence des rétines, mais le plus net des cas signalés par A. V. Graëfe (1) ne paraît'pas de nature à prouver l'existence d'une anomalie congénitale de ce genre, malgré l'ingénieuse argumentation de cet auteur.

.) Une circonstance heureuse m'a permis, d'ailleurs, d'étudier le cas célèbre du docteur W. , qui avait été présenté au congrès ophthalmologique de Heidelberg en 1 857 par M. de Grafe comme affecté d'incongruence. En néghgeant un léger astigmatisme, le docteur W. est emmétrope de l'œil gauche et myope de l'œil droit. Après avoir subi deux ténotomies qui lui avaient laissé une légère convergence, le malade avait pris l'habitude, depuis plusieurs années, de se servir de son œil droit pour voir de près, en laissant son œil gauche en divergence relative. Conformément k la théorie empiristique, après avoir subi une nouvelle ténotomie qui rétablit h peu près parfaitement le parallélisme des lignes visuelles, le malade fut affecté de diplopie croisée lorsqu'il regardait au loin en fixant avec l'œil gauche, et de diplopie homonyme lorsqu'il regardait au loin avec l'œil droit, ce dernier fait s'expliquant par cette circonstance qu'il n'avait fait usage jusque-là de son œil droit que pour voir de près, position où l'œil gauche était en divergence relative assez considérable, tandis qu'en regardant au loin avec l'œil droit, son œil gauche présentait actuellement une faible divergence (2). Si j'ajoute que l'oculiste, dont l'observation vient de nous occuper, apprit en quelques minutes à voir simple binoculairement, puis à voir aussitôt, à volonté, les doubles images dans la même position que s'il n'avait jamais louché, ou avouera qu'il n'y avait pas lieu de parler d'incongruence des rétines.

)) Tandis que le docteur W. voyait alternativement les doubles images simultanées, soit dans leur position physiologique, soit dans la position que la théorie empiristique leur assignait pour la fixation de l'œil gauche, soit dans celle résul-

(1) A. V. Graefe, Ueber Doppelsehen nach Schieloperatioiien und Incongruenz der Netzhaute, in Arch. fur Ophth. (1854), I, 1, p. 82-120. — Nachtragliche Bemerkimgen iiber Incongruenz der Netzhaute, ih'd. (1855), I, 2, p. 29/i-299.

(2) Voyez cette observation in Wecker, Études ophthalmologiques (1866), II, p. 931 et 934, où les faits sont interprétés d'une manière tout autre.

886 {m) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 31. tant de cette même théorie pour la fixation de l'œil droit, on peut citer des cas où la diplopie se produisait simultanément de diverses manières^ de manière à donner, par exemple, une image simple binoculaire accompagnée d'une autre image monoculaire, un même œil donnant, par conséquent, deux images localisées simultanément en deux endroits différents de l'espace (1). C'est de cette manière qu'il me semble devoir interpréter une intéressante observation d'Alfred Grafe (2) relative à un strabiqae divergent qui savait à volonté supprimer la déviation de ses yeux, à condition de voir double. J'ai eu occasion d'observer, en effet, un cas analogue au sien, mais consécutif à une ténotomie des muscles droits internes, où il suffisait d'interposer verticalement une règle entre la malade et l'objet pour s'assurer que, dans l'une des doubles images, cette règle ne cachait rien : cette image, que la malade considérait comme fausse, était donc binoculaire. La malade, très-intelligente, sait regarder à volonté l'image binoculaire ou l'image monoculaire, qui sont fort éloignées l'une de l'autre, et il est clair que ce mouvement d'attention n'est accompagné d'aucun mouvement des yeux.

» C'est encore le lieu de consigner ce fait important que certains strabiques, même après le rétablissement de la vision binoculaire (3), savent reconnaître avec une certitude complète quel est l'œil qui reçoit telle ou telle impression visuelle.

» Outre les cas de projection empiristique dont il a été question jusqu'ici, on pourra lire encore ceux de Donders (Zi) et de Schweigger (5), et une critique que Nagel (6) a faite d'un de mes mémoires déjà cités. »

2. — Les horizons rétiniens des deux yeux se correspondent. — J'ai défini plus haut (p. 601) les horizons rétiniens des yeux normaux comme étant les méridiens des deux yeux qui coïncident avec le plan de visée lorsque les yeux sont dirigés parallèlement et dans la position primaire, et j'ai déjà dit que ces méridiens se correspondent. Pour les yeux myopes, il n'en est généralement pas ainsi, et j'ai déjà proposé plus haut de considérer comme horizons rétiniens les méridiens qui se trouvent dans le plan de visée, lorsque les yeux sont dirigés de telle façon qu'une série de parties correspondantes des deux rétines viennent se placer dans ce plan. Pour les yeux myopes, cette condition est le plus souvent remplie par une certaine position à la fois convergente et descendante. En définissant ainsi les horizons rétiniens, la proposition énoncée ci-dessus ne serait que la conséquence de cette définition, mais il faut encore re-

(1) E. Javal, De la neutralisation dans l'acte de la vision, in An7i. d'ocul. (1866), LIV, 15.

(2) Ueber einige Verhàltnisse des Binocularsehens bei Schielenden mit Beziehung auf die Lehre von der Identitàt der Netzhâute, mArch. fur Ophth. (1865), XI, 2, p. li^-lib.

(3) Klin. Monatsbl. fur Augenheilk., 1864, II, 439-/140.

(4) Archiv fur die hoUàndischen Beitrâge zur Natur- und Heilkunde, III, 357-358. — Anomalies of Accommodation and refraction, p. 164-166.

(5) Klin. Monatsbl. fur Augenheilk. (1867), Y, 1-31.

(6) Zur Symptomatologie des Schielens, in KUîi. Monatsbl. fur Augenheilk. (1865), III, 63-70.

g 31 POSITION DES POINTS CORRESPONDANTS. (702) 887

fflamuer que les horizons rétiniens se distinguent également par ce fait qu'à vue d'œil leur plan semble coïncider avec le plan de visée lorsque le point de fixation se trouve dans le plan médian.

Volkmann a donné, pour ses yeux (qui sont un peu myopes), des déterminations exactes de la position des horizons rétuiiens (1). - Sur un mur plan, situé devant les yeux, deux disques mobiles autour de leurs centres étaient disposés de telle sorte que ces centres se trouvaient sur les axes optiques des deux yeux, lesquels étaient dirigés parallèlement Chaque disque portait une ligne mince, suivant un diamètre ou un rayon, et mobile avec le disque. La valeur du déplacement se mesurait à l'aide d'une graduation disposée sur le bord des disques.

Première série d-expériences.-Le diamètre de gauche est horizonlal ; on cherche à amener le diamètre du disque de droite à lui être parallèle. Pour les voir séparés, il fallait incliner légèrement la tète vers un côté. La moyenne de trente expériences donna :

AO fifi'i

Angle d'intersection l'os

Valeur probable de l'erreur d'observation 0 ,U»

Deuxième série d'expériences. - Le diamètre droit était horizontal ; on cherchait à lui rendre parallèle le diamètre gauche, toutes les autres cuxonstanccs étant les mêmes d'ailleurs ; les résultats furent :

Angle d'intersection 0°,553

Erreur probable 0°,!^

Troisième série d'expériences. -Le diamètre gauche esthorizontal; on dispose le diamètre droitde manière qu'en coïncidant avec l'autre il forme une hgnc aussi fine que possible. Moyenne de trente expériences :

Angle d'intersection 0°,397

Erreur probable 0",13

Quatrième série d^ expériences. - Même disposition, seulement le diamètre

droit est fixe et le diamètre gauche est mobile :

Angle d'intersection 0^,467

Erreur probable 0°,14

Cinquième série d'expériences.- X gmche, m rayon horizontal ; on place le rayon du disque de droite, de telle façon qu'il paraisse sur la même ligne droite que l'autre. Moyenne de trente expériences:

Angle d'intersection 0°,a6

Erreur probable 0^,125

(1) Physiologische l]ntersuchungen im Gebiete der Optik. Leipzig, 1864, 2, pp. 206-208 et 222.

Sixième série d'expériences. — Même disposition, seulement le rayon de droite est fixe, et l'autre, mobile :

Angle d'intersection 0°,^i63

Erreur probable 0*^,090

On voit que ces séries d'expériences donnent toutes des résultats à peu près concordants, à savoir :

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