THÉORIE DE HERING
UDe certaine direction unique des lignes visuelles. Dans tous les autres cas infiniment nombreux, la localisation serait plus ou moins erronée et devrait être corrigée par l'expérience. Ainsi, les hypothèses de Hering facilitent peut-être l'explication des phénomènes visuels dans un cas unique, mais la rendent d'autant plus difficile dans tous les autres. Quoi qu'il en soit, on peut dire que : si les éléments fournis par l'expérience sont capables de nous faire reconnaître exactement les conditions d'espace, même lorsqu'ils sont en contradiction avec des sensations directes, ils doivent encore plutôt et bien plus facilement pouvoir nous les faire reconnaître exactement lorsqu'il n'y a aucun obstacle pareil à surmonter (1).
Mais dès que, adoptant la théorie empiristique, nous rapportons à l'expérience toutes les notions d'espace, les illusions des sens ne nous présentent jamais de combat entre la sensation et l'expérience; c'est seulement une induction acquise dans certaines conditions restreintes qui vient se trouver en opposition avec une autre, obtenue dans d'autres conditions. Il y a alors une lutte entre des puissances de même nature, et nous comprenons que la victoire peut rester tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant que les circonstances se modifient, ou que le résultat puisse être indécis lorsque les conditions restent inaltérées.
Cependant je reconnais d'une manière formelle que les questions que nous avons discutées ici ne sont pas encore complètement résolues. J'ai choisi mon point de vue à cause de la simplicité des explications que l'on peut en déduire ; j'ai été guidé davantage encore par certaines considérations de méthode; en effet, il me semble toujours préférable de fonder les explications des faits naturels sur les hypothèses les moins nombreuses et les plus déterminées possible. Mais je dois le dire aussi, dans le cours de ces recherches, qui ont absorbé une bonne partie de mon existence, plus j'ai appris à soumettre à ma volonté les mouvements de mes yeux et mon attention, moins il m'a paru admissible d'expliquer les phénomènes principaux de ce ressort, par l'action d'un mécanisme nerveux préexistant.
(1) Je désire que cette critique, que Tintérêt de la question m'a obligé de diriger contre les opinions de M. E. Hering^ ne soit pas considérée comme l'expression d'une animosité causée par les attaques qu'il a dirigées contre mes derniers travaux. Je crois que le point de vue d'une théorie nativistique de la vision, adopté par M. Hering^ devait presque nécessairement amener un esprit conséquent à proposer des hypothèses du genre de celles qui servent de base à sa théorie ; si j'ai spécialement dirigé mes attaques contre les travaux de cet auteur, c'est qu'ils m'ont paru être l'exposé le plus clair et le plus conséquent que l'on puisse encore faire actuellement de la théorie nativistique. Quant aux objections que M. Hering a soulevées contre mes travaux, j'ai cherché à les réfuter dans le cours de cette dernière partie, en tant qu'elles intéressent la question scientifique. Pour celles qui n'ont qu'un intérêt personnel, j'ai préféré les passer sous silence, excepté lorsque j'ai été dans le cas de reconnaître que je m'étais trompé.
Eu ce qui concerne les différences que cette exposition , dont la partie essentielle a déjà clé publiée dans une conférence populaire en 1855, présente avec les autres travaux récents qui reposent sur la base d'une théorie empiristique de la vision, je n'ai pas tenu compte autant que WuNDT, de la conscience musculaire^ pour l'appréciation du relief dans le champ visuel et pour celle de la distance des objets : pour les raisons que j'ai déjà indiquées plus haut, la conscience musculaire me paraît être un élément assez inexact et assez variable. J'ai déduit, au contraire, les principales mensurations du champ visuel, delà coïncidence d'images différentes avec les mêmes parties rétiniennes. Wundt a le mérite d'avoir soumis les phénomènes psychiques, dont il s'agit ici, à un travail complet et très-utile. J'ai indiqué plus haut quelques observations où je ne suis pas d'accord avec lui.
A. Nagel explique la production des images doubles binoculaires en admettant que les deux yeux projettent leurs images rétiniennes sur deux surfaces sphériques différentes. Les centres de ces surfaces sphériques seraient aux points de décussation des lignes de visée de chaque œil et les deux surfaces se couperaient au point de fixation. Alors, tout point qui ne serait pas sur la ligne d'intersection des deux sphères doit être vu double. Nagel suppose qu'on regarde ces projections à partir du milieu de la ligne qui joint les deux centres oculaires, et suivant que les images doubles paraîtraient alors coïncidentes^ croisées ou homonymes, elles présenteraient ces mêmes aspects dans le champ de la vision.
La théorie de Nagel se rapproche déjà passablement de la réalité ; mais, d'une part, elle est un peu artificielle, puisqu'elle suppose une double projection, et, d'autre part, on n'observe jamais la différence de distance des images doubles que la théorie de Nagel exige dans la plupart des cas ; enfin la position ainsi obtenue pour les images simples ne s'accorderait pas toujours exactement avec les faits. Du reste, c'est peut-être là le seul point essentiel par où ma théorie, donnée plus haut, diffère de celle de Nagel.
C'est A. Classen qui a donné la théorie exacte des images doubles et de leur position; cependant il a eu tort de ne pas admettre l'exactitude des phénomènes indiqués par Hering, et qui placent le centre apparent des lignes de direction au milieu de l'intervalle qui sépare les deux yeux. Je suis d'ailleurs aussi peu disposé que M. Classen à prendre ce phénomène pour base de toutes nos localisations ; je ne le considère que comme une illusion sensuelle accessoire, qui présente même chez moi une valeur différente pour les deux yeux, et qui peut être évitée à l'aide d'une attention bien soutenue ; mais c'est une illusion qui existe réellement.
Une différence plus importante entre mon exposé théorique et celui de Classen, c'est qu'il considère le sens local de la rétine et la projection dans le champ visuel comme des éléments innés et non acquis. Mais si nous connaissions, par une sensation innée, la position relative des différents points rétiniens, l'identité des points correspondants serait également innée, puisque leur position similaire par rapport au point de regard serait alors donnée originairement dans la sensation. Cependant cette différence n'influe en rien sur l'exposé des chapitres de la vision que Classen a traités en détail, tels que l'étude du sens musculaire et de la vision binoculaire, et l'on y trouve un grand nombre d'explications intéressantes pour la physiologie, tirées des observations pathologiques qu'il expose.
Nous avons mentionné, en leur lieu, différentes idées de H. Meyer, de Donders, de Volkmann et de a. Fick, qui se rattachent à l'opinion empiristique.
1855. Helmholtz, Ueber das Sehen des Menschen. Eîn- popular wissenschaftUcher Vortrag^ gehalten zu Konigsberg i. Pr., zum Besten von Kant's Denkmal. Leipzig, L. Yoss.
1861. A. Nagel, Das Sehen mit zwei Augen und die Lehre von den identischen Netzhaut-
stellen. Leipzig und Heidelberg.
1862. W. Wundt, Beitrâge zur Théorie der Sinneswahrnehmung. Leipzig und Heidelberg.
1863. A. Classen, Das Schlussverfahren des Sehactes. Rostock.
486ii. A. FîCK, Lehrbuch der Anatomie und Physiologie der Sinnesorgane. Lalir, Heft2. — W. WuNDï, Vorlesungen îiber Menschen- und Thierseele. Leipzig, Voss^ 2 vol.