THÉORIE DE HERING
)) même objet s'impose à nous, ce qui dérange l'impression purement )) sensuelle. Le phénomène disparaît aussi tout à fait spontanément » dès que, par suite d'immobilité de l'œil, l'image illusoire entre dans )) une phase de lutte défavorable, comme il a été expliqué plus haut. )) On voit donc que bien des causes peuvent troubler le résultat de » l'expérience. Je ne puis la recommander qu'à ceux qui ont une (jrande » habitude de la vision indirecte, qui savent véritablement fixer d'une )) manière soutenue, et ne croient pas seulement savoir le faire. Ce n'est )) pas en un an, ni même en deux ans, qu'on apprend à percevoir les )) phénomènes de diplopie les plus délicats. »
Quelques pages plus haut, M. Hering, en décrivant les perturbations que peut rencontrer la sensation dans ces expériences, dit encore : (( Ajoutons que, lorsque les images illusoires ont une certaine étendue, )) la lutte ne présente pas toujours les mêmes phases dans toutes les •0 parties de l'image ; certaines parties dominent, d'autres sont vaincues )) dans la lutte, ce qui rend tout à fait impossible une localisation fixe )) et certaine. Lorsque des parties de l'image qui se trouve sur la partie » coïncidente correspondante de l'autre rétine viennent se mêler ici » dans l'image illusoire avec leurs valeurs de profondeur opposées, de )) manière à paraître lui appartenir, il peut arriver que la localisation » soit opposée à celle que Ion devrait attendre à priori. »
Cette dernière partie de la description est complètement d'accord avec ce que j'ai vu moi-même en répétant consciencieusement l'expérience avec le plus de soin possible. J'ai fixé l'épingle d'une manière si assidue et si exacte, qu'à la fin tout s'effaçait par la production des images accidentelles négatives. J'ai vu qu'au moment où, dans la lutte avec le fond et avec les images accidentelles, on n'aperçoit plus que de temps à autre quelques parties des images du fil surgir dans le brouillard, elles paraissent tantôt éloignées et tantôt rapprochées, ces deux apparences étant aussi fréquentes et aussi énergiques l'une que l'autre. Je n'ai pas pu constater que la localisation se fît de préférence dans le sens de la théorie de Hering, et je n'aurais jamais choisi une semblable observation sur des images à moitié effacées pour la faire servir de base à une nouvelle théorie de la vision. Cependant j'accorde que j'ai pu être maladroit ; seulement M. Hering m'excusera si je ne puis pas me déclarer convaincu par cette preuve qui lui paraît « si péremptoire en faveur )) de l'exactitude de la théorie ».
d. — On peut facilement expliquer, comme on l'a vu plus haut (page 926) , les expériences de Panum sur la fusion stéréoscopique de deux lignes verticales situées dans un champ avec une troisième lign§ située dans l'autre. Une pareille image est Texpression optique exacte
102/1 (816) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33. d'un couple de lignes situées dans l'espace et dont l'une est sitaée précisément devant l'autre pour l'un des yeux.
e. — Lorsque, fermant un œil, on regarde avec l'autre un plan quelconque perpendiculaire au visage, la partie de ce plan qui est située du côté temporal devrait posséder une valeur de profondeur positive, et celle située vers le nez, une valeur négative; le plan devrait donc paraître fortement incliné par rapport à la ligne visuelle. Si cet effet ne se produit pas, c'est ce que M. Hering explique en admettant qu'à cause de l'expérience qui nous apprend quelle est, par rapport à notre corps, la position du plan que nous voyons, nous faisons exécuter, dans notre imagination, à la surface centrale de l'espace visuel, une rotation de qui ramène le plan dans sa position véritable.
Mais nous pouvons modifier l'expérience de manière à empêcher ce subterfuge. Plaçons devant le milieu du visage ime bande de papier . noir dont la largeur soit égale à l'intervalle qui sépare les deux yeux. L'œil droit ne voit alors que la moitié droite, et l'œil gauche, la moitié gauche des objets extérieurs. On voit monoculairement tout le champ visuel, à l'exception d'une petite bande moyenne située dans les cercles de diffusion des deux bords du papier. Il ne se produit pas de lutte sensible entre le noir du papier et les images claires de la chambre lorsqu'on promène le regard ; aucun mouvement des yeux n'est capable de venir en aide au jugement sur la distance véritable des objets. On ne peut non plus lever la difficulté en admettant que la surface centrale tourne de /i5°. Cette expérience me paraît réunir toutes les conditions favorables à l'apparition, dans toute leur pureté, des sentiments de profondeur supposés par M. Hering; on devrait s'attendre, à l'endroit où se trouve la limite commune des deux champs visuels, à voir les deux parties du mur se couper sous un angle assez aigu (d'après la théorie de Hering, cet angle devrait être égal à l'angle de convergence des yeux) qui serait tourné vers l'observateur comme le tranchant d'un couteau. Mais on ne voit rien de pareil : le mur paraît absolument plan, tout à fait comme lorsqu'on le voit avec les deux yeux.
Mais les autres illusions, qui dépendent de l'aberration des méridiens verticaux apparents, des différences de torsion que peuvent présenter les deux yeux, et ainsi de suite, se voient toutes avec netteté dans cette expérience. La connaissance que nous avons de la forme plane du mur doit-elle donc détruire une seule des illusions ? Pourquoi donc, lorsque nous pouvons nous assurer, jusqu'au moment de mettre l'écran, de ce que les lignes horizontales du mur sont droites et que toutes les lignes verticales sont parallèles, cette connaissance ne détruit-elle pas
§ 33. THÉORIE DE HËRING. (^'^7)
aussi les illusions qui dépendent de la torsion et de la déviation des méridiens ?
Même dans les cas où les contours des images répondent parfaitement à ceux d'un objet réel, et où, par conséquent, les sensations de profondeur se trouvent dans un accord parfait avec les observations qu'on peut faire à l'aide des mouvements des yeux, dans les expériencs pseudoscopiques par exemple, les perceptions de profondeur ne peuvent pas se produire lorsque les ombres portées sont en contradiction avec elles; et cependant la relation entre la forme et l'ombre portée est certainement un élément expérimental. Lors même que les ombres portées ne sont pas en contradiction, sous la seule influence du souvenir de la forme que possède en réalité le corps qu'on observe pseudoscopiquement, bien des personnes, qui sont peut-être peu habituées à tenir compte de la parallaxe binoculaire, sont absolument incapables d'obtenir l'impression pseudoscopique ; d'autres n'y parviennent qu'à la longue et après avoir beaucoup promené leur regard.
11 résulte de tous ces faits que les sentiments de profondeur de Hering agissent alors seulement que les éléments donnés par l'expérience exigent une perception de profondeur ; qu'ils disparaissent, au contraire, sans laisser de traces dès qu'ils sont en contradiction avec l'interprétation donnée par l'expérience aux phénomènes visuels ou même avec le souvenir de la forme de l'objet considéré. Ne doit-on pas conclure de là que les sentiments de profondeur, si tant est qu'ils existent, sont tout au moins trop faibles et trop confus pour pouvoir exercer aucune influence notable en présence des éléments déduits de l'expérience, et que la notion de profondeur doit pouvoir se produire tout aussi bien sans ces sentiments qu avec leur secours, ou même en contradiction avec eux, ainsi que cela doit avoir lieu d'après M. Hering lui-même ?
Nous arrivons enfm à une difficulté importante, à laquelle n'a encore échappé aucune théorie nativistique, à moins de se borner à des indications générales. En effet, ces théories obligent toujours à admettre que des sensations réelles peuvent céder devant une expérience démontrant qu'elles ne sont pas fondées. Mais il n'existe aucun exemple bien constaté qui soit favorable à cette assertion. Dans toutes les illusions des sens qui sont provoquées par des sensations anormales, la sensation illusoire ne disparaît jamais par suite de la réflexion qui pénètre la cause de l'illusion. Les phosphènes par pression, les gerbes lumineuses du bord de la papille, les images accidentelles, etc., subsistent à leur position apparente dans le champ visuel, tout aussi bien que l'image réfléchie par un miroir continue à paraître située derrière le
1026 (818) TROISIÈME PARTIE. — DES PERCEPTIONS VISUELLES. § 33, miroir, quoique nous sachions très^bien que cette image n'a aucune existence réelle. On peut assurément détourner l'attention, et la maintenir détournée des sensations qui n'ont aucune relation avec les objets extérieurs, telles que les faibles images accidentelles, les objets entoptiques, etc. On peut, de plus, commettre de notables erreurs dans l'appréciation de leur intensité, par suite de contraste; ou bien encore, lorsqu'on les considère comme des effets communs de deux objets, on peut les distribuer d'une manière erronée entre ces deux objets, ce qui arrive dans certains phénomènes du contraste. Tant qu'on ne distinguait pas encore suffisamment les conclusions conscientes d'avec les conclusions par induction, l'une des principales objections qu'on opposait aux formes anciennes de la théorie empiristique était que les illusions des sens ne cèdent ni à l'intelligence de leur mécanisme, ni à l'expérience qui les contredit. Que deviendraient nos perceptions sensuelles si nous avions la faculté de négliger, ou même de changer en leur contraire, une partie de ces sensations qui ne répondraient pas exactement à l'ensemble de nos résultats d'expériences?
Prenons, par exemple, le cas de doubles images d'un seul et même objet, qui seraient situées toutes deux à droite du plan médian. D'après la théorie de Hering, l'une de ces images produit un sentiment de profondeur positif, et l'autre un sentiment négatif, aucun de ces sentiments n'est faible : d'après sa théorie des phénomènes stéréoscopiques , ils présentent tous deux une valeur considérable et très-nettement perceptible. Mais comme nous savons que les deux images vont ensemble et appartiennent à un seul objet, situé à une distance qui nous est plus ou moins bien connue, nous ne reconnaîtrions ordinairement pas la différence de leurs sentiments de profondeur, alors même que nous chercherions à voir si Fune de ces images paraît plus ou moins rapprochée de nous que l'autre. Produisons maintenant une faible différence de couleur entre les deux images, soit en fatiguant préalablement un œil pour une couleur, soit en l'éclairant latéralement, les deux images nous donnent alors réellement des sensations différentes. Mais cette différence est sensible alors même qu'elle est des plus faibles, et qu'elle ne serait peut-être pas perceptible sans le concours du contraste binoculaire, bien que nous sachions, en outre, que la coloration est subjective et ne possède aucune existence objective.
Considérons enfin le système complet de la localisation, tel qu'il est donné originairement, d'après Hering, par une sensation d'espaceimmédiate. Après tous les petits perfectionnements qu'on pourrait peut-être y apporter pour le rendre plus conforme à la réalité, tout ce qu'un pareil système peut faire, c'est de donner une locahsation exacte des objets pour