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CHAPITRE XXII

PERCEPTION MONOCULAIRE DE LA PROFONDEUR

127. Influence de l'accommodation. — J'ai déjà dit que l'œil ne nous donne aucune indication directe sur la distance d'où lui vient la lumière. On pourrait croire que le degré d'accommodation employé pour voir nettement l'objet pourrait nous renseigner sur sa distance. Lorsque l'œil est accommodé pour des objets éloignés, les objets rapprochés ne paraissent pas nets, et un observateur expérimenté pourrait se servir de cette circonstance pour juger de la distance d'un objet. Young dit aussi que les peintres doivent avoir soin de représenter vaguement les objets rapprochés, sous peine d'obtenir un effet dur et désagréable. Mais l'importance de l'accommodation pour l'appréciation de la distance n'est que très faible, parce que le plus souvent il s'agit de distances si grandes, que la différence d'accommodation est insignifiante. Pour toutes les distances dépassant i mètre, la variation de l'accommodation n'atteint pas une dioptrie.

128. Appréciation indirecte de la distance. — A défaut d'indications directes, toute une série de circonstances nous permettent de conclure à la distance d'un objet, le plus souvent par un jugement inconscient.

a. La connaissance de la nature des objets nous fournit souvent un moyen pour connaître leurs distances. Ainsi, si nous connaissons la grandeur d'un objet, nous pouvons conclure de sa grandeur angulaire à sa distance. C'est surtout la grandeur de l'homme qui nous sert pour cette estimation. En général, nous concluons directement à la distance. Lorsque nous voyons un homme très loin, il ne nous parait pas petit parce que nous savons quelle grandeur il doit avoir, mais nous concluons qu'il doit se trouver très loin, puisque sa grandeur angulaire est petite, et cela sans que ce dernier fait arrive nettement à notre conscience. Cette observation est assez caractéristique de la manière dont

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fonctionnent les jugements inconscients, et il est à remarquer que cette manière de juger est une chose apprise. Je me rappelle très bien que, la première fois que j'ai vu un homme grimpé sur le mât d'un navire, il m'a paru grand comme une poupée, et v. Helmholtz rapporte une observation analogue. — Si Ton regarde des objets éloignés à travers une lunette, ils sont agrandis ; mais, tant qu'il s'agit d'objets de grandeur connue, comme des hommes, des maisons, etc., ils semblent avoir gardé leur grandeur naturelle, mais paraissent rapprochés. Il faut ouvrir l'autre œil pour se persuader qu'ils sont réellement agrandis.

b. Un moyen qu'on emploie souvent pour juger si un objet est plus rapproché qu'un autre est de remarquer s'il en cache une partie. Si une colline cache la partie inférieure d'une autre colline, il faut bien qu'elle soit plus rapprochée.

c. Si l'on connaît l'objet qu'on regarde, ou s'il a une certaine régularité, on arrive facilement à reconnaître quelle est la partie la plus rapprochée. Sur la photographie d'une maison nous jugeons facilement de la distance à laquelle doivent se trouver les différentes parties, tandis que des photographies de rochers, de paysages, etc., sont souvent plus difficiles à interpréter.

d. Les ombres portées sont souvent importantes pour l'appréciation de la distance. Si une surface est éclairée, la source lumineuse doit se trouver en avant, et si un objet jette ombre sur cette surface, il doit se trouver plus près de l'observateur que la surface. C'est pour cette raison qu'on obtient une bien meilleure idée de la réalité en ajoutant les ombres sur un dessin.

e. La perspective aérienne influe enfin quelquefois sur l'idée que nous nous formons de la distance. On comprend sous cette dénomination l'obscurcissement et le changement de couleur que subissent les objets éloignés par la transparence incomplète des couches d'air qui les séparent de l'observateur. Les vapeurs d'eau qui se trouvent dans l'atmosphère réfléchissent les rayons bleus et laissent passer les rayons rouges. En comparant les spectres d'un ciel bleu et d'un ciel nuageux, Lord Rayleigh a ainsi trouvé que l'intensité du dernier diminue fortement vers l'extrémité bleue. Si les spectres avaient la même intensité dans le rouge, le vert du ciel nuageux était déjà moins fort que celui du ciel bleu. C'est pour cette raison que le soleil couchant parait rouge, les montagnes éloignées bleues. Lorsqu'il y a beaucoup de vapeur d'eau dans l'atmosphère, on voit des objets éloignés, comme des forêts ou des collines, plus éloignés et par conséquent plus grands qu'ils ne sont en réalité. Dans les montagnes, l'air est, comme règle, très pur, ce

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qui fait qu'on juge souvent la distance et la hauteur des sommets beaucoup plus petites qu'elles ne sont en réalité.

On sait que le soleil et la lune paraissent plus grands lorsqu'ils sont près de l'horizon, et qu'il ne s'agit là que d'une illusion. Si l'on mesure leur grandeur angulaire, on la trouve exactement la même dans les deux cas. De même, si l'on essaie de diviser la distance du zénith à l'horizon en deux parties égales, on se trompe de beaucoup ; la partie inférieure est toujours trop petite. Puisque la lune, près de l'horizon, paraît plus grande que près du zénith, bien qu'elle ait la même grandeur angulaire, cela veut dire que nous la jugeons plus éloignée. L'illusion est due à

Fig. 186. D'après Young. — La courbe indique la forme apparente du ciel. Le soleil, quoique vu sous le même angle, parait de grandeur variable.

la perspective aérienne. La lune est vue à travers une couche bien plus épaisse de l'atmosphère terrestre, lorsqu'elle se trouve près de l'horizon que lorsqu'elle est au zénith. Il semble pourtant que la comparaison avec des objets terrestres joue aussi un rôle pour ce jugement (fig. ,86).

Ces différents moyens nous permettent un jugement plus ou moins exact de la distance d'un objet. Ils nous sont surtout utiles tant qu'il s'agit de grandes distances sur lesquelles la parallaxe dont je vais parler ne peut pas nous donner de renseignements.

129. Influence de la parallaxe. — L'idée qu'on obtient du relief par des déplacements de la tête est bien connue de tous ceux qui se servent de l'ophtalmoscope. On obtient ainsi une idée très nette de la profondeur d'une excavation, etc. — On emploie souvent ce moyen, sans le savoir, pour étudier un objet difficile à interpréter, et c'est le moyen principal des borgnes pour se rendre compte du relief. L'observateur voit ainsi souvent, sans qu'il s'en aperçoive, les mouvements relatifs des objets extérieurs, et il s'en sert pour se rendre compte de leur position. Si, par exemple, pendant que l'œil se déplace de a en b (fig. 187), l'observateur voit l'objet A se déplacer à droite relativement à l'objet B, il faut bien que A soit plus près que B ; pour tirer cette conclusion, on n'a même pas besoin de regarder pendant le déplacement. Si, après avoir observé les objets dans la position a, on ferme l'œil pour ne l'ouvrir

que dans la position b, on remarque néanmoins que À a changé de place relativement à B, ce qui suffit pour apprécier sa distance.

L'appréciation se base ici sur la comparaison des images rétiniennes successives ; les images changent pour chaque nouvelle position de V<B l'œil. Mais, comme toute comparaison par mémoire est défectueuse, on obtient une idée bien plus nette de la différence entre les images, et par conséquent du relief, en comparant les images simultanées des deux yeux, et c'est pour cette raison que nous A* ** jugeons toujours mieux les distances avec deux

yeux qu'avec un seul. Il est facile de se convaincre qu'il en est ainsi en essayant d'atteindre une baguette placée à quelque distance avec le doigt venant de côté. En regardant avec un seul œil, on se trompe bien plus souvent que lorsqu'on ouvre les deux yeux.

Lorsque nous regardons avec les deux yeux, chaque œil reçoit une image perspective des Fig. i8;. objets situés devant nous ; comme les deux yeux

ne sont pas au même endroit, il en résulte entre les images des différences d'autant plus prononcées, que la distance de l'objet est plus petite. Si, au contraire, on regarde une image plane avec les deux yeux, les images rétiniennes sont identiques. C'est donc là un signe par lequel l'aspect d'un objet à trois dimensions se distingue d'une image plane. Ce n'est que pour les objets rapprochés que cette différence existe : si les objets se trouvent à grande distance, les images rétiniennes sont pareilles ; aussi, un paysage offre-t-il presque le même aspect, soit qu'on ferme un œil, soit qu'on les ouvre tous les deux.

Bibliographie. — Œuvres de Young, éd. Tscherning, p. *.a44-

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