FASCICULE D'OBSERVATIONS DE TÉRATOLOGIE VÉGÉTALE
Par M. D. CLOS,
Professeur à la Faculté des Sciences et au Jardin des Plantes de Toulouse.
L'imporTancCE des faits tératologiques est depuis longtemps reconnue par tous les botanistes. Elle l’est surtout depuis que : M. Moquin-Tandon, suivant les traces des Geoffroy Saint- Hilaire , a donné à la science un traité complet sur cette matière, guide précieux, soit pour le classement, soit pour l’appréciation des faits nouveaux.
Il est peu de phénomènes de tératologie végétale qui méritent d'être négligés : mais un intérêt plus spécial s'attache à ceux qui peuvent, par une application immédiate, servir à confirmer , à étendre ou à modifier les lois que la science a déjà proclamées.
J'ai eu l’occasion de recueillir un assez grand nombre d’observations de monstruosités végétales ; mais je me bornerai à signaler ici celles qui m'ont paru le plus dignes d’être citées. Les unes ont pour objet les organes de nutrition , les autres, les parties florales.
[. TORSION ET FASCIATION DE LA TIGE DU DRACOCEPHALUM Mozpavica L.
La divergence d'opinions qui s’est ndfestée en botanique au sujet de la nature des fascies , doit engager les botanistes à recueilliravec soin tous les faits qui peuvent conduire à une solution motivée du problème.
À la date du 10 juin dernier, j'observais au Jardin des
Plantes de Toulouse un cas de fascie du Dracocephalum Moldavica L. ne portant que sur la partie terminale de l'axe primaire, au-dessus du point d'insertion des rameaux de seconde génération. Les feuilles de cet axe, situées au-dessous de la fascie, étaient de forme normale, mais verticillées-ternées, chaque verticille alternant avec ses voisins. Au-dessus du verticille supérieur , l'axe éprouvait très-manifestement une torsion sur lui-même dans l'étendue de trois centimètres environ, et l'aplatissement de la tige succédait à la torsion , à partir de laquelle les feuilles et les fleurs, tout en conservant leur forme habituelle, perdaient leur position.
Or, dans une note communiquée à la Société philomatique de Paris, dans sa séance du 16 novembre 1850 ( voir l’Institut, année 1850 , p. 389 ), je signalais deux cas de tératologie observés par moi au Jardin botanique de Rouen, sur deux individus de la même espèce : l’un d’eux avait l’axe comme tordu sur lui-même; l'autre présentait une véritable fascie ; et dans les deux cas les feuilles étaient normales quant à la forme, mais verticillées. « La disposition analogue des feuilles dans ces deux individus végétaux, disais-je alors, ne pourrait-elle pas faire soupconner quelque corrélation d’origine entre la torsion et la fasciation des tiges (L. c.) ?» Le fait nouveau de cette année, en montrant les deux phénomènes (torsion et fasciation) réunis sur le même axe, et l’un précédant l'autre, me parait confirmer cette présomption. On peut même se demander si, du moins dans les plantes à feuilles opposées ou verticillées, la fasciation ne serait pas toujours précédée par la torsion de l'axe. Ces lignes écrites , j'ai reéonnu que la même idée a été émise par un des hommes qui se sont le plus occupés de tératologie végétale, par M. de Schléchtendahl, professeur de botanique à Halle (voir Botanische Zeitung , 14° année 1856, p. 73 et 74). ”
M. Germain de Saint-Pierre a fait la même remarque : «Il arrive fréquemment, dit-il, qu'une torsion plus ou moins marquée coïncide avec le phénomène de la fasciation; » et'plus loin : «La position des feuilles accidentellement ternée, qua-
ternée, en verticille ou en spirale, se rattache essentiellement au phénomène de la fasciation » (Guide du Bot., p. 560).
Il est à noter que la tendance des feuilles à devenir verticillées est fréquente dans le Dracocephalum Moldavica L. (1), et que, dans les trois cas observés par moi, les modifications dans la forme de la tige ont été précédées d’un changement dans la position des feuilles, produit sans doute à son tour par une modification dans la structure de l'axe. Tout s'enchaine dans la nature. Ajoutons que les feuilles se sont montrées aussi verticillées dans une fascie de Buplevrum falcatum L. (voy. Moquin-Tandon, Élém. de Tératologie, p. 121 ).
Il. SOUDURES OU DISJONCTIONS DE FEUILLES.
J'ai observé plusieurs faits de soudures de feuilles, mais je me bornerai à en citer trois ici; d'eux d’entre eux m'ont été offerts par des plantes appartenant à l’embranchement des monocotylés où ces sortes de soudures sont peu communes; le troisième, par une plante dicotylédonée.
Sur un beau pied de Strelitzia Reginæ Ait. deux pétioles, presque confondus vers leur base en un seul corps, étaient accolés l’un à l’autre dans une grande partie de leur longueur, et se séparaient vers le haut, se terminant chacun par un limbe normal et libre.
Un Orchis sambucina de l'Herbier Lapeyrouse, où il est désigné sous le nom d’Orchis incarnata Wild. var. sambucina, et qui provient du Pic-d'Eyre , offre sa feuille terminale et la première bractée bifides au sommet. Toutes les autres parties de la plante sont normales. Faut-il voir dans ce fait une disjonction ou une soudure? C’est ce que je n'oserais absolument décider. Cependant, comme chacune des deux moitiés correspondant à une des dents de la fissure à une nervation complète, c'est-à-dire, en ce qui concerne la bractée, trois nervu-
(1) 3. 3. Bernouilli a observé aussi des feuilles verticillées dans l’Ajuga genevensis L. (voyez Litteratur-Bericht zur Linnæa für 1838 , pag. 14); et on sait que certaines Labiées ont des feuilles normalement verticillées.
(#47 res, dont une médiane, exactement comme le montrent les autres bractées de la plante, l'explication du fait par soudure me paraît la plus probable. M. Moquin ne rapporte, dans sa Tératologie, qu'un seul cas de soudure de feuilles appartenant à l'embranchement des monocotylédones (L. c. p. 250 ).
Au contraire, un bel exemple de disjonction ou de partition m'a été offert par une plante de la famille des Saururées, l’'Anemiopsis californica Ad. Brongn. où j'ai lieu de croire que le fait est fréquent, car je l'ai observé sur trois feuilles appartenant au même pied. La feuille entière et normale dans la moitié ou le tiers inférieur du limbe, montre celui-ci divisé, dans sa partie supérieure et le long de la nervure médiane, en deux lobes semblables, qui, presque dès l’origine se complètent, chacun d'eux s'élargissant et présentant une nervure submédiane, mais ordinairement un peu plus rapprochée du bord interne que de l’externe. Tantôt ces deux lobes restent distincts, et tantôt ils se soudent par la face inférieure de leur nervure moyenne.