CHAPITRE Ier. — Historique
Un naturaliste philosophe, Bonnet, de Genève , écrivait vers le milieu du siècle dernier : « La multiplication est en raison de la destruction, la défense est proportionnelle à l'attaque , la ruse s'oppose à la ruse , la force combat la force , la vie balance la mort. » (Principes philos., part. vur, ch. 1v.) Mais bientôt Gœthe fut autrement explicite. Croyant avoir découvert dans la comparaison dés verticilles floraux un phénomène alternatif d'expansion et de contraction , il traduisit ses idées par cette phrase figurative : «Le total général au budget de la nature est fixé ; mais elle est libre d’affecter les sommes par-
miclles à telle dépense qu'il lui plaît.» (Œuvres d'hist. nat., traduites par M. Martins, p. 30.) Quelques années après (en 1807), Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire écrivait, dans son Mémoire sur les pièces de la tête osseuse des animaux vertébrés : « S'il arrive qu'un organe prenne un accroissement extraordinaire , l'influence en devient sensible sur les parties voisines, qui dès lors ne parviennent plus à leur état habituel... Elles deviennent comme autant de rudiments qui témoignent, en quelque sorte, de la permanence du plan général.» Et ailleurs : «Un organenormal et pathologique n’acquiert jamais une prospérité extraordinaire qu'un autre de son système ou de ses relatiors n'en souffre dans une même raison, » Aux yeux dé ce profond zoologiste , 11 y a pour chaque organe un maximum et un minimum de développement , et nul organe ne passe brusquement de l'un de ces états à l’autre ; à plus forte raison, aucun organe ne disparaît jamais brusquement. La loi de développement se trouve intimement liée à la loi de complication
ou de compensution. ( Philosophie anat. )
En 1813, dans un livre fondamental , la Théorie élémentaire de la botanique, de Candolle signale la loi d'équilibre des organes (1° édit. , $$ 71 et 73 ), en citant à l'appui un
cerlain nombre de faits. On lit dans cet ouvrage, p. 145 : «Jesuis fortement disposé à croire qu'il n’y a jamais irrégularité dans un système de la fleur sans qu'elle se fasse ‘plus où moins sentir sur tous les autres.» Trois ans après, Henri de Cassini confirmait cette loi, en dévoilant l'influence que l'avortement des élamines paraît exercer sur le périanthe. (in Bullet. Société philom. pour 1816 , p. 58.)
Turpin écrivait en 1820 : « Le système de balancement dans le développement des organes des êtres vivanis, établi par M. Geoffroy Saint-Hilaire , est une idée mère qui me paraît avoir de grands rapports avec celle du système des compensa-. tions de M. Azaïs. L'un et l'autre sont applicables au physique etau moral. » ( Zconogr. , p. 13.) En 1824 , M. Serres apporte an grand appui à ce principe , montrant que chez les vertébrés, chaque classe se fait remarquer par la prédominance d'une ou de plusieurs parties de l'encéphale, chaque élément fondamental étant tour à tour dominateur ou dominé. ( Anat. du cerveau, Lxvir ) Deux ans plus tard, Moquin-Tandon, dans son Æssai sur les dédoublements , adopte et applique le principe du balancement organique; eten 1828, ce même naturaliste et Auguste de Saint-Hilaire montrent que dans la fleur des Polygalées les plus irrégulières , le défaut de développement des pièces d'un verticille semble compensé par un développement plus considérable dans les parties les plus voisines du verticille inférieur ou supérieur , et ils ajoutent : « Cette remarque ne semble-t-elle pas rappeler une loi qui a été proclamée pour la zoologie, par un célèbre professeur ? » Moquin revient, cinq ans après, sur ce sujet, dans son Mémoire sur les irrégularités des corolles. ( Voy. Ann. des Scienc. nat. , 4" série, 1. xxvii, p. 239.) En 1855, M. Alph. de Candolle écrivait : « Dès qu'un organe, par une cause quelconque, a pris plas de développement que de coutume, les organes les plus voisins en souffrent et restent plus petits» (Zntrod. à la bot. , t.1, p. 510 ) ; et tout récemment encore, ce savant n’était pas moins explicite dans celte phrase : « On pourrait ajouter que , par une loi connue de balancement des orga-
= ue nes et des fonctions, lorsqu'une modification utile existe sur un point de l'être, il en résulte une modification en sens contraire sur un autre point.» ( Etude sur l'espèce, p. 62, extrait de Ja Bibl. univ. de Genèv. , nov. 1862.)
En 1837 , M. Chatin énonce, devant l'institut, «que la loi de balancement des organes proclamée par Geoffroy Saint-Hilaire , ne peut pas plus être contestée en botanique qu’en z00- Jogie » ( Comptes rendus de l'Inst., tv , p. 593.) Enfin, MM. Lecoq ( Géogr. bot. de l'Eur., 1.11, p. 136 ); Planchon et Triana (Sur les Bractées des Marcgramiacées , p. 9) ; Martins (in Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1862); Darwin ( Sur l'origine des espèces, trad. fr. , p. 214), se sont nettement prononcés en faveur d'un principe que, seuls, de Blainville et Maupied n’ont pas hésité à taxer de fausseté. «Ce principe est faux, disent ces auteurs, car dans les singes, par exemple, les uns n'ont point de queue, et les autres en ont unc très-longue. Dans ces derniers , il faudra donc retrancher de quelque autre partie pour que le budget ne soit pas dépassé. Mais d'où retranchera-t-on ? Il en est de même dans la chauve-souris. » (Histoire des scienc. de l'organisation, 1. 1, p. 491.) Ges paroles ne semblent-elles pas indiquer que, mème en zoologie, la question mériterait une sérieuse discussion ?
D'où vient donc qu'ancun travail spécial n'ait été publié à cet égard, et que ce mot de balancement , s’il traduit une des lois les plus générales du monde organique , ne soit pas mème inscrit dans les Dictionnaires de Botanique les plus récents ( celui de M. Germain de Saint-Pierre excepté, p. 410 )? N'auraiton pas reculé devant l’immensité des faits qu'il conviendrait de recueillir, d'apprécier et de comparer ? EL, à vrai dire, peu de sujets offrent d'aussi vagues limites ; car, dans ce tourbillon sans fin où se meut la matière organique , on à toujours en présence des phénomènes d'hypertrophie et d'atrophie. Sans nul doute les quelques lignes du présent écrit ne sont qu'une ébauche , et ne réunissent qu'une faible parie des faits connus de ce genre ; mais elles serviront peut-être de point de départ et de premier document pour des études uhté-
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rieures , et c'est le seul motif qui les ait dictées. Pourra-ton, un jour, déterminer, pour chaque cas, lequel de ces deux phénomènes , hypertrophie et atrophie, est cause et lequel est effet? De Candolle s’est bercé de cet espoir (voir sa Théor. élém. de bot., 1" édit., p. 109); un demi-siècle s'est écoulé depuis , et l'épreuve n'est guire en sa faveur.
CHAPITRE IL. — Difficultés d'application de la loi dite . de bhalancement.
Ces difficultés consistent, d'une part, dans l'interprétation des phénomènes ; de l’autre, dons ice rapport de la loi de balancement avec la loi de variété.
1° Jnterprétution des phénomènes. — L'atrophie , parfois poussée jusqu'à l'avortement complet, et considérée dans ses relations avec lhypertrophie, tel est le thème qui doit servir de base à cette grande question du balancement organique. A vrai dire, partout où l’on peut constater une irrégularité, on est en droit de se demander s'il n'y a pas lieu de l'appliquer. Mais déjà , dès le début, les difficultés surgissent.
Après qu'on cut reconnu , comme fait presque général, l'allernance des verticilles floraux , Auguste de Saint-Hilaire et la plupart des morphologistes avec lui n'hésitèrent pas à proclamer que l'opposition de deux de ces verticilles successifs ne peut s'expliquer que par le dédoublement de l'extérieur ou par l'avortement du verticille intermédiaire. Et voilà que ce principea été , dans ces derniers temps , implicitement combattu par Schacht : « Je ne puis admettre , dit ce Botaniste, l'avortement de tout un verticille où d’an organe que dà où l’on en retrouve le rudiment ou l'ébauche , ou tout au moins que l’on constale avec certitude Fa place vide laissée par les organes qui manquent. Or, dans la Betterave, le Manglesia, l'Hakea , on n'aperçoit pas, ajoute-til , le rudiment d'un verlicille staminal atrophié, qui serait situé entre le périgone et j'androcée. » ( Les Arbres, trad. franc , p. 305.)
De Candolle et plusisurs phytologistes après lui ont attribuë à un avortement les cas où le nombre des pièces des